II

En apparence du moins, Floyd Vanderlip passait pour un des plus solides

gaillards de tout Dawson. Ni le dur labeur, ni la plus grossière pitance

n’avaient rien pour l’effrayer; ses premières aventures en témoignent

amplement. Devant le danger, il devenait un vrai lion. Quand il lui

arriva de tenir en échec un demi-millier d’hommes affamés, tout le monde

put dire que jamais œil plus calme n’avait fixé le reflet du soleil sur

la mire d’un fusil.

Il n’avait qu’une faiblesse, excès de force peut-être: c’était de ne pas

savoir diriger sa force. Cet être plein d’énergie manquait totalement

d’esprit de coordination.

Certes il possédait un tempérament d’amoureux et des plus vifs encore.

Mais il sut lui imposer silence. Durant de longues années, les collines

glaciales furent ses eldorados étincelants ou il vivait de viande d’élan

et de saumon.

Or, quand il eut enfin planté ses pieux sur un des claims les plus

riches du Klondike, sa passion pour les femmes commença à sourdre et

elle éclata lorsque notre homme fut unanimement proclamé roi du Bonanza,

et qu’il eut conquis sa place dans la société.

Floyd Vanderlip se rappela alors qu’il avait une fiancée aux États.

L’idée qu’elle l’attendait encore lui devint obsédante; et, ma foi, cet

homme qui vivait au 53e degré de latitude nord, considéra comme très

agréable de prendre épouse.

Il adressa donc une belle épître de circonstance à la dite fiancée, une

certaine Flossie, et lui ouvrit un crédit assez large pour la défrayer

de toutes ses dépenses, trousseau et chaperon y compris. Aussitôt après,

il fit bâtir une cabane confortable sur sa concession, en acheta une

autre à Dawson et fit part de la nouvelle à ses amis.

L’attente ne tarda pas à lui devenir insupportable; sa soif d’aimer,

trop longtemps inassouvie, ne pouvait se contenir davantage.

Flossie arrivait, certes; mais Loraine Lisznayi était dans la place.

Cette Loraine Lisznayi commençait à éprouver quelques difficultés à

soutenir sa réputation mondiale. Elle avait perdu quelque peu de sa

fraîcheur, si appréciée du temps où elle posait dans les ateliers des

reines-artistes, lorsque princes et cardinaux venaient, prétendait-elle,

lui rendre leurs hommages.

Pour comble d’ennui, ses finances n’étaient plus dans un état très

brillant. Après une vie d’aventures, pouvait-elle rêver une meilleure

fin qu’avec un roi du Bonanza, un personnage dont la fortune était si

formidable qu’il ne fallait pas moins de sept chiffres pour l’indiquer?

Comme le soldat prudent qui cherche une confortable retraite après de

longues années de campagne, elle était venue dans le Northland avec la

sage intention de se marier. Aussi un jour glissa-t-elle un certain

regard dans les yeux de Floyd Vanderlip, et cela au moment même où

Vanderlip achetait, dans un magasin de la Compagnie P. C., du linge de

table pour Flossie.

Ce regard porta droit au but.

Quand un homme dispose de lui-même, on lui passe bien des fredaines qui

feraient jeter les hauts cris si on ne le savait point libre. Or, Floyd

Vanderlip n’était plus libre. Tout le monde parlait déjà de sa future

union avec Flossie dont on attendait la venue. Aussi quels murmures

lorsqu’on vit Loraine Lisznayi descendre la rue principal de Dawson avec

l’attelage de chiens-loups du roi de l’or!

Une femme, reporter de l’_Étoile de Kansas City_ étant venue pour

prendre des photographies des propriétés de Vanderlip, Loraine fut son

acolyte et l’aida à la rédaction d’un article de six colonnes. Les deux

femmes furent à cette occasion magnifiquement traitées dans la cabane

préparée pour Flossie dont le linge de table rehaussa l’éclat du festin.

On remarqua de fréquentes allées et venues. D’autres festins eurent

lieu. Tout s’y passa correctement, soit dit en passant; n’empêche qu’on

ne se fit pas faute d’en jaser ferme, de façon aigre-douce de la part

des hommes, avec dépit manifeste de la part des femmes.

Seule, Mrs Eppingwell ne voulut rien entendre. Des rumeurs vagues

montaient bien jusqu’à elle; mais, peu portée au jugement téméraire,

elle ferma les oreilles à la médisance. En somme, elle prêta peu

d’attention à ce qui se disait.

Freda ne fit pas de même. Elle n’avait sans doute aucune raison d’être

indulgente envers les hommes ni de les plaindre; mais, par une étrange

disposition de sa nature, elle s’attendrissait sur les femmes, et sur

celles-là même qu’elle était en droit d’aimer le moins. Son cœur

s’attendrit donc à la pensée de Flossie qui, en ce moment, suivait la

longue piste pour rejoindre un homme qui allait peut-être se lasser de

l’attendre.

Freda se la représentait comme une jeune fille timide et affectueuse,

avec une bouche sans énergie, des lèvres gentiment boudeuses, une

chevelure ébouriffée, baignée de soleil, et des yeux remplis des grands

bonheurs et des petites joies de la vie. Mais parfois aussi elle se la

figurait le visage masqué jusqu’au nez, aveuglée par la neige, se

traînant péniblement derrière les chiens...

Voilà pourquoi, un soir, au bal, elle sourit à Floyd Vanderlip.

Peu d’hommes pouvaient échapper à la séduction du sourire de Freda; et

Floyd Vanderlip ne fit pas exception à la règle.

Sa bonne fortune auprès de l’ancien modèle des reines-artistes lui avait

donné une excellente opinion de lui-même; et la faveur que lui marquait

maintenant la danseuse grecque le flatta au point qu’il se crut

irrésistible.

Pour avoir pu attirer sur lui, deux fois de suite, l’attention de si

charmantes créatures, il fallait qu’il possédât des qualités

profondément sympathiques. Lesquelles? Il n’aurait su exactement les

définir; mais il les sentait vaguement en lui et il en conçut un grand

orgueil. Quelque jour, quand il aurait du temps à perdre, il

s’analyserait en détail; pour l’instant, il acceptait tout naturellement

le présent que lui offraient les dieux.

Quelques réflexions germèrent dans le cerveau de cet impulsif.

Qu’avait-il pu trouver de si séduisant en Flossie; et pourquoi diable

l’avoir appelée à lui?

Il dut s’avouer qu’il n’y songeait guère quelque temps auparavant. Son

esprit était encore occupé par le souvenir tout récent de ses fouilles,

celles qu’il avait si heureusement entreprises dans le Creek Bonanza.

Elles lui avaient fait acquérir une situation bien assise. N’était-ce

donc pas Loraine Lisznayi la femme qu’il lui fallait? Connaissant la

grande vie, elle saurait recevoir magnifiquement ses hôtes et faire

sonner ses dollars.

Mais Freda lui avait souri; et il s’était senti pris par elle. Comment

eût-il pu reconnaître celle de ces deux femmes qui possédait le mieux

son cœur? Impossible de les comparer; elles avaient agi sur lui de

manières si différentes.

Dès le premier abord, Loraine l’avait ébloui par l’étalage de ses

relations princières et par de petites anecdotes sur les cours où elle

jouait toujours un rôle avantageux. Elle exhiba un peu plus tard de

mignonnes lettres, signées du nom d’une reine authentique qui l’appelait

«ma chère Loraine» et se disait «sa très affectionnée». Il s’émerveilla

qu’une si grande dame ait pu consentir à lui consacrer quelques

instants.

Pour achever de l’ensorceler, elle le compara à de nobles personnages

qui n’existaient du reste que dans son imagination. Ainsi lui fit-elle

perdre la tête; et notre homme regretta de s’être tenu si longtemps à

l’écart du grand monde.

Plus rusée, Freda savait habilement doser ses louanges. Parfois elle se

faisait humble pour mieux corser ses moyens de séduction. Floyd n’y

entendait point malice; et quand il se sentit vaincu, on l’eût fort

embarrassé en lui demandant ce qui lui plaisait en elle. Le fait est que

chaque jour il subissait davantage l’influence de Freda; et on les vit

très fréquemment en promenade dans son traîneau.

C’est de là que provint le malentendu qui fait le nœud de cette

histoire.

Des bruits plus précis et plus consistants coururent, où le nom de la

danseuse fut prononcé; et ils parvinrent aux oreilles de Mrs Eppingwell.

Mrs Eppingwell, elle aussi, songeait à la pauvre Flossie, foulant la

neige durant d’interminables heures, les pieds meurtris par les

mocassins. Elle se mit à inviter fréquemment Floyd Vanderlip à prendre

le thé chez elle, au flanc de la colline.

Nul avant lui n’avait été poursuivi de la sorte.

Trois femmes! et quelles femmes... se disputaient son cœur, tandis

qu’une quatrième arrivait pour faire valoir ses droits.

Mais revenons à Mrs Eppingwell et au malentendu.

La femme du capitaine chercha à sonder Sitka Charley qui connaissait la

jeune Grecque à qui il avait vendu assez récemment des chiens. Mais au

lieu de prononcer le nom de Freda, elle se contenta de la désigner sous

l’appellation: «Cette... Hum... horrible femme.»

Sitka Charley crut qu’elle faisait ainsi allusion à la Lisznayi qui

occupait sa pensée à cet instant même. Il répéta donc comme un écho:

--Oui, cette... horrible femme!

N’était-ce pas abominable de s’interposer ainsi entre des fiancés?

Certes, il en convint.

«Songez donc, Charley: ce n’est qu’une enfant, reprit-elle. J’en suis

sûre. Elle arrive dans un pays étranger, sans une amie pour

l’accueillir. Aidons-la, voulez-vous?»

Sitka Charley promit son concours et, en s’éloignant, il s’indigna de la

scélératesse de Loraine Lisznayi, tout en admirant fort les beaux

sentiments de Mrs Eppingwell et de Freda, ces deux nobles cœurs qui

s’intéressaient généreusement au sort d’une inconnue.

L’âme de Mrs Eppingwell était la limpidité même. Quand jadis Sitka

Charley la conduisait à travers les collines du Silence, il avait

parfaitement bien jugé cette femme au regard loyal, à la voix nette, à

la franchise absolue et dont les lèvres avaient une façon bien spéciale

pour intimer définitivement un ordre. Elle allait toujours droit au but.

Ayant jaugé Floyd Vanderlip comme il convenait, elle estima inutile de

le sermonner, mais elle n’hésita pas à descendre à la ville pour aller

voir en plein jour Freda la danseuse.

Aussi bien que son mari, elle était au-dessus des commérages. Décidée à

rencontrer Freda, rien ne pouvait la détourner de sa démarche.

Par un froid de soixante degrés, debout dans la neige, elle dut

parlementer durant cinq longues minutes avec une camériste. On ne la

reçut pas; et sous cet affront, elle remonta la colline, le cœur ulcéré

du traitement qu’on venait de lui infliger.

«Qu’était-ce donc, après tout, que cette femme pour refuser de la

recevoir? se demandait-elle. N’était-ce pas plutôt elle, femme d’un

capitaine, qui pouvait éconduire une danseuse?»

Si Freda était venue la voir pour un motif quelconque, ne l’aurait-elle

pas fait asseoir à son foyer? ne l’aurait-elle pas invitée à s’expliquer

en toute franchise, la mettant à l’aise tout simplement?

Faisant fi des conventions, Mrs Eppingwell n’avait pas hésité à faire

une démarche quasi humiliante. Elle n’avait pas craint de s’exposer au

jugement sévère des dames de la ville. A présent, l’affront reçu lui

crispait de cœur, et elle éprouvait à l’égard de Freda le plus vif des

ressentiments.

Et pourtant la conduite de Freda n’aurait pas dû susciter une telle

colère. Nous allons essayer de montrer les choses sous leur véritable

jour.

C’était bien avec un sentiment de condescendance que Mrs Eppingwell se

rendit chez Freda, une déclassée en somme; et, en se dérobant, Freda

n’avait fait rien d’autre qu’obéir aux préjugés les plus impératifs de

la société. Tout au fond d’elle-même, elle eût adoré le caractère de Mrs

Eppingwell. Le fait de recevoir celle-ci dans son intimité, même

quelques brefs instants, l’eût transportée de joie; mais il ne convenait

pas qu’une honnête femme vînt se commettre chez une danseuse. C’est ce

que Freda voulut éviter par excès même de respect envers l’honnête

femme. Ce refus de le recevoir, dû à un amour-propre exagéré, était

également motivé par une autre cause.

Elle était encore toute suffoquée par la récente irruption que Mrs Mac

Fee, la femme du pasteur, avait faite chez elle, avec des airs de

virago, une pluie de soufre, une rafale de pieuses exhortations. Quel

pouvait donc bien être le but de la visite de Mrs Eppingwell?

Freda ne se sentait coupable d’aucun méfait; la dame qui se morfondait à

sa porte se souciait sans doute fort peu du salut de son âme. Alors

qu’était-ce donc qui attirait cette dame?

Bien que ne pouvant se détendre d’une vive curiosité, Freda se raidit

dans cet orgueil que témoignent ceux qui en manquent d’ordinaire; elle

demeura dans la pièce la plus reculée de la maison, tremblante comme une

vierge sous la première caresse de l’amant.

Si Mrs Eppingwell souffrit en remontant la colline, Freda éprouva aussi

une vraie douleur, étendue, muette, le visage dans son oreiller, les

yeux secs et la bouche brûlante.

Mrs Eppingwell possédait une grande science du cœur humain. Elle visait

à l’universalité. Il lui était facile d’oublier la couche des

conventions sociales pour considérer les choses du même œil que les

sauvages. Ce qui est primitif, essentiel, ce qui rapproche le chien-loup

de l’homme affamé, ne lui eût pas échappé; elle eût pu prévoir les actes

de l’homme et de la bête placés tous deux dans un ensemble de

circonstances semblables. Pour elle, une femme drapée de pourpre ou

vêtue de haillons, restait femme.

Freda était femme. Mrs Eppingwell n’aurait pas été étonnée d’être

cordialement reçue par la danseuse et de converser familièrement avec

elle; et, d’autre part, se voir traitée, après un accueil glacial, avec

la dernière arrogance ne l’aurait pas autrement surprise.

Mais comment s’attendre au traitement que lui infligeait cette fille?

Voilà qui était tout à fait déconcertant. Le mobile de Freda échappait à

Mrs Eppingwell. Cela valait peut-être mieux, car il est des sentiments

qu’on ne pénètre qu’avec difficulté pour en éprouver une humiliation

fort pénible. Le monde ne se porterait certainement pas plus mal si les

femmes comme Mrs Eppingwell, se piquant de tout connaître, se trouvaient

tout à coup dépourvues de cette curiosité dont elles s’enorgueillissent

tant.

Quoiqu’il en fût, le ressentiment de Mrs Eppingwell était sans bornes,

et l’estime de la danseuse envers Mrs Eppingwell, plus grande encore

qu’auparavant.

En pays lointain · 第 18 / 24 题