I
Ce fut une très regrettable méprise qui dressa, l’une contre l’autre,
Freda et Mrs Eppingwell.
Bien que la cause même de leur désaccord ne fût connue que de quelques
hommes, l’aventure, malgré le nombre des années écoulées depuis, n’est
oubliée de personne, et elle restera probablement encore longtemps
gravée dans le souvenir.
Freda, danseuse de profession, était Grecque d’origine. C’est du moins
ce que l’on disait: mais la violente énergie de ses traits et la lueur
infernale de son regard pouvaient bien en faire douter.
Elle possédait les plus belles fourrures de toute la contrée, du
Chilcoot à Saint-Michaël; et son nom voltigeait sur toutes les lèvres.
Mrs Eppingwell, femme d’un capitaine, était aussi une étoile sociale de
première grandeur. Dans la société la plus select de Dawson, la «clique
officielle», comme la qualifiait avec dépit ceux qui en étaient exclus,
cette belle personne jetait son éclat.
L’Indien Sitka Charley avait eu une fois l’occasion de voyager en sa
compagnie. C’était en pleine famine, alors que la vie d’un homme valait
moins qu’une tasse de farine. Il l’avait jugée comme supérieure entre
toutes; et le jugement de l’Indien, qui allait droit à l’essentiel,
faisait oracle; son opinion prévalait dans tous les camps du cercle
arctique.
Freda et Mrs Eppingwell avaient un merveilleux talent pour conquérir et
asservir les hommes, mais chacune à sa façon.
Mrs Eppingwell, d’emblée dominatrice, régnait chez elle et à la caserne;
elle avait imposé sa loi à tous les jeunes hommes, y compris aux chefs
du pouvoir judiciaire et exécutif.
Freda, souple et insinuante, conquit la ville. Et, en somme, elle avait
soumis à son autorité les mêmes hommes que Mrs Eppingwell bourrait de
thé et de conserves dans sa cabane de rondins au flanc de la colline.
Ces deux femmes menaient une existence nettement séparée. On peut dire
qu’elles s’ignoraient complètement. Toutes deux avaient prêté l’oreille
aux racontars du camp; mais c’était simple curiosité; elles ne
cherchaient pas à en apprendre davantage.
Leur quiétude n’aurait jamais été troublée si une aventurière, en
l’espèce une beauté professionnelle, n’était venue sur la première
glace, en superbe attelage. Sa réputation mondiale l’avait précédée.
Cette personne au nom théâtral de Loraine Lisznayi précipita les
événements. Ce fut à cause d’elle que Mrs Eppingwell descendit un jour
le flanc de la colline pour pénétrer dans le domaine de Freda et que
Freda jeta la confusion dans la ville et l’embarras au bal du
gouverneur.
Tout cela est de l’histoire ancienne pour les habitants du Klondike.
Rares sont les gens de Dawson qui en connaissent véritablement les
dessous, et plus rares encore ceux qui peuvent se flatter d’avoir
discerné les vrais mobiles auxquels obéirent la femme du capitaine et la
danseuse grecque.
L’auteur ne cherche pas à rendre l’aventure plus compréhensible; il se
contente d’en exposer les données. Elle eut une solution. Tout l’honneur
en revient à Sitka Charley, comme on le verra bien. Freda n’était pas
femme à confier ses secrets à un écrivassier; et ce n’est pas non plus
Mrs Eppingwell qui eût voulu divulguer les siens. Peut-être plus tard
toutes deux se laissèrent-elles aller à parler... Mais cette supposition
est bien peu vraisemblable.