le cercle chôme depuis huit jours. Certes rien n’est plus moral que de
combattre la funeste passion du jeu, dans les municipes voisins et d’y
protéger contre les écornifleurs, la ponte bécassière. Mais une telle
mesure est inapplicable dans Bagnères où l’on entoure les joueurs d’une
véhémente probité. Aussi, malgré les récriminations de quelques esprits
grincheux, malgré certaines déclamations dictées bien plutôt par de
basses rancunes que par la soif du vrai, nous n’hésitons pas à
redemander, la réouverture du boudoir à tapis vert.
Le cercle du Casino est l’habitacle d’un monde choisi, avec lequel on a
tout bénéfice à perdre quelque somme. Pour notre part, nous avons
distribué, dans l’espace de deux ans, la bagatelle de 20.000 louis aux
diverses réunions florissant alors dans notre bonne ville et quand nous
songeons aux fruits que nous retirâmes de ce faible débours, il nous
vient une confusion d’avoir si chichement payé. Ce prix dérisoire nous
valut quelques-unes de nos meilleures relations: la familiarité de
Gaspard le Huron; le shake-hands du vénérable Escarmouche; le droit de
tutoyer Martin et de recourir à l’obligeance de P. Tapa, le plus
serviable des hommes--au denier deux. Pas une crapule n’a gîté dans
Bigorre, au cours de ces nuits-là; pas une arsouille, pas un truand, pas
un marlou, près de qui je n’aie connu la philanthropique douceur de
prendre place, en attendant la main. «_Homo sum_...» Pas un goujat qui
ne m’ait soufflé son brûle-gueule au visage! Pas un nigaud qui ne m’ait
abreuvé de sornettes! Pas un croupier qui ne m’ait salué par mon nom!
De telles acquisitions contre une misérable dépense! N’est-ce pas tout
profit pour le récipiendaire et, comme disait Gavarni «beaucoup
d’honneur pour son argent.» En vérité qui se voudrait plaindre? Quelque
bardache, tout au plus.
* * * * *
Les représentations théâtrales poursuivent d’un cours égal leur
triomphante carrière. La troupe lyrique et celle de comédie (_amant
alterna camenæ_...) charment les doubles échos de la bonbonnière Saint
Jean et de la salle des Fêtes. Ne reculant guère devant les
sacrifices--même périlleux--quand il s’agit de l’art et de ses abonnés,
M. Fauré nous révéla naguère un ouvrage inédit, ou peu s’en faut, dont
l’originalité, la fantaisie et la verdeur nous ont su procurer une
jouissance artistique aussi vive qu’inattendue. La chose est, sauf
erreur, baptisée, _Les Dragons de Villars_ et passe communément pour une
œuvre posthume d’Hector Berlioz. Dans cette partition, d’un style
harmonieux et coulant, abondent les motifs aisés à retenir. Aussi
avons-nous ouï sans trop d’ébahissement des chœurs de jeunes hommes
aboyant à sa sortie
«Je me disai... ai
Quand tu passai... ai».
D’autres partitions de moindre importance, des vaudevilles à foison, des
drames par centaines et des saynettes par milliers; une fête nocturne
dans les jardins du Casino, de quoi le besoin se fit sentir du jour où
la température basse permit d’espérer une moisson flatteuse de
bronchites et de rhumes de cerveau: tel est en résumé le bilan des
allégresses bagnéraises. Soyons fiers et bénissons avec nos hôtes le
sagace cornac auteur de ces loisirs.
XI
OUVERTURE DE LA CHASSE
_Bagnères de Bigorre, 7 septembre 1886_
L’ouverture de la chasse exécutée par un lutrin d’acéphales, peuple de
résonnances imbéciles les coteaux et les bois. La vénerie au petit pied
est à coup sûr un des moyens topiques dont use la classe moyenne pour
faire patente son incurable stupidité. Aucun spectacle n’est plus idoine
à éjouir les quadrupèdes de tout pelage que l’aspect d’un huissier en
tenue de guerre, ou le ventre d’un tabellion bedonnant sous son carnier.
J’imagine que les oiseaux de divers ordres garés des fusils maladroits,
s’esclaffent aux dépens des boutiquiers cynégétiques. Le hérisson débite
au lièvre maintes pointes, touchant les gabatines qu’il leur donna; le
connil, cette crapule forestière, leur fait la nique au bord des haies;
le geai les siffle, et le chat-huant les vitupère; la bécasse prend en
pitié la niaiserie de leurs apophthegmes; et du creux des châtaigniers,
la buse en parle à l’émouchet, son compère.--Eux, vont toujours, sans
même soupçonner l’ironie des bêtes et des choses; la grimace
cachinnatoire du soleil goguenard qui leur bleuit la trogne et
vermillonne leur sinciput.
Puis le soir tombe et les bestioles vengées se livrent sans contrainte
aux passions affectives, dont Toussenel les a si libéralement
gratifiées.
Celui de tous les écrivains qui s’est le plus attendri sur les
déjections naturelles, j’entends le père Michelet, n’a pas manqué
d’attribuer aux moindres volatiles de suprêmes amours et de rares
pensers. Volontiers, il s’extasie sur la vaillance des guêpes et le
grand cœur des pingouins... Sans communier aussi largement de l’âme des
choses, nous ressentons un fraternel émoi pour tant d’innocentes et
gracieuses formes de la vie. Les oiseaux surtout, amis de la chaumière
et du labour, portent une grâce augurale et pour ainsi dire sacrée. La
caille, au plumage couleur de terre et de blé; le virevent, qui fuse le
long des saulaies comme un éclair d’émeraude et de lapis; la perdrix, si
délicatement fourrée d’une peluche bleuâtre où saignent des gouttes de
corail; et par-dessus tous, la vaillante alouette qui porte au plus haut
ciel l’allégresse des laborieux matins, ne sont-ils pas la voix même, le
chant humble et doux du terroir natal?
Je ne pense pas que ces considérations empêchent Messieurs les chasseurs
de tirer au poil et à la plume, ni les maîtres-queux d’étendre leur
butin sur de fines rôties. Nous déplorons seulement que la chair humaine
n’ait point la saveur du lapereau, sans quoi nous proposerions à
quelques snobs galipoteux, de remplacer les victimes ailées dont nous
nous délectons.
Le dernier feu s’éteint sur la lande embrumée:
Plus de flamme aux carreaux, aux toits plus de fumée.
La note des crapauds vibre, seule, et la nuit
Sous ses voiles de crêpe endort ce faible bruit.
Les étoiles ne sont pas encore allumées,
Silencieusement des brises embaumées
Passent sur le sommeil des moissons et des bois;
Une clarté se pose au faîte blanc des toits
Et de taches d’argent sème la terre brune:
Voici qu’à l’orient, là-bas, monte la lune.
* * * * *
Le premier bal de la ville, commencé lugubrement, a secoué peu à peu son
allure mortuaire et jusques vers l’aurore, papillonné clopin-clopant.
Quelques gracieuses femmes, un soupçon de toilettes, les valses
émergeant de bambous tout en fleurs, l’or du gaz sur les moulures
pâtissières, en la salle dite des Fêtes, cela ne suffit point à
galvaniser l’ennui dont Bagnères affadit ses visiteurs. Certaine robe
d’un provincialisme excessif suscita de courts élans de gaieté, fournit
aux désheurés du lendemain, le motif d’une agréable conversation. L’on
rapporte que plusieurs convives autochtones portent encore du mal au
cœur, pour s’être ingurgité sans mesure, l’orgeat gratuit et les
sandwiches sébacées des festivals municipaux.
XII
IMPRESSION DE MID-SUMMER
DU VAL DE PAYOLLE, LE DIMANCHE DE LA SAINT JEAN D’ÉTÉ
Décortiqué, l’aubier fendu sous des coins ligneux, le pin surgit entre
les pals qui l’étançonnent, mitré de fleurs, chappé de branches avec
l’appareil d’un fantôme roi.
Un orage fermente dans le ciel, torpide, rubéfiant l’azur de tonnerres
avortés. C’est la pesanteur des midis électriques, aggravée aux fades
exhalaisons des tilleuls. Ferments d’alcôve où se souvient le musc des
chevelures, frissons du rut universel, orgasme des sèves pâmées si
lourds aux poitrines humaines.
De vers le ponant, aux fins de l’horizon, une rougeur étale, un abîme de
sang cuivreux où se détermine en silhouette l’ogive mince des peupliers.
En haut, le bleu lucide, l’onde claire d’un outremer déjà pâli. Des
hirondelles incisent de leur aile noire les volutes pourpres des nuées.
Tragiques, des flammes s’écroulent du zénith à l’occident. Et, dans une
seule apothéose, vers l’incendie astral qui s’effondre et s’échaffaude,
monte, d’abord fumée, l’embrase inepte et glorieux du _haillat_[2].
[2] Haillat, bûcher, en dialecte gascon.
* * * * *
La foule stupide comme il convient. Des avoués sont venus là, concomités
de leurs épouses, flanqués de leurs marcassins. Des guenipes aussi
professionnellement. Des blousards--maternels avec excès--érigent à
pleins bras leurs mômes englués de morve et de sucre en bâtons.
Bannières en tête, chantres au flanc, voici le clergé nasiférant des
cantiques. Autour du bûcher les vicaires génuflectent, goupillonnent et
saluent, tandis que le célébrant à grand renfort d’allumettes, provoque
l’étincelle paresseuse à jaillir. Un nuage se tord, écharpe grise lamée
brusquement de stries écarlates. Des feuilles de buis vert claquent et
pétillent, s’enchevêtrent en sequins d’or. Sur le tronc voué ruisselle
un baume incandescent, qui le dévore. Les chantres suffoqués renâclent
l’hymne de Guy d’Arezzo, le verset à doubles croches où ce moinillon
inoccupé harponna «l’ut-ré-mi-fa-sol» tant douloureux aux enfances bien
nées.
Un ecclésiastique myope que le brasier roussit quelque peu, s’évertue de
ramener son surplis en arrière. Les voyous se culbutent afin d’arder au
brandon public les thyrses dont ils vont sur l’heure, effarer mesdames
les bourgeoises en souci de leurs mollets.
Et, dans le ciel où rougeoient des flammèches emportées dans le ciel
métallique et fumeux comme une forge éteinte, dans le ciel où grandit
l’impérissable amour, éclate, sur la cohue imbécile, le rire vengeur des
anciens Dieux.
* * * * *
Un âpre soleil darde sur la garrigue ses obliques rayons. La brande
verte et rose dort immobile dans les silences de midi. Seul, le claquet
des grillons scande les minutes chaudes--horloge de l’été. Au loin vers
la montagne, dans le val où badine quelque source, tremble au sommet des
aulnes un brouillard évanoui. Massives, érigeant en plein ciel leurs
arêtes d’acier bleu, les vastes Pyrénées enclosent l’horizon. Tours
crênelées, flèches de cathédrales, coupoles imbriquées d’argent,
toitures monstrueuses d’une cité pélasgique, les lourdes cîmes
échafaudent par la rude clarté leurs dômes prestigieux. Dans l’azur nu,
invisible presque, le tournoiement d’un vautour. Une couleuvre, par
instants, rampe sous la bruyère avec le bruit sec du papier froissé.
Et le pastour, dont les sabots tintent pesamment sur la route
empoussiérée: le compagnon fourbu; le tourlourou convalescent, le
porte-balles qui vend aux filles de ferme des bréviaires d’amour, hument
avec transport l’incandescente beauté de la nature, cependant qu’au bord
du fossé où volète la mésange, le villageois, en pleine lumière, touche
les bœufs assés, d’un mouvement pontifical.
* * * * *
Sur la table un faisceau de lys. Chair florale près de quoi la chair
vive s’humilie, nacre odorante à dépriser le vernis des coquillages. Ni
feuilles, ni rameaux. La tige d’un vert blême ostente cet émail où--vol
d’insectes mordorés--posent les étamines. Nulle innocence, d’ailleurs,
malgré le symbolisme goîtreux des processionnaires. L’orgueil d’être
blanc--tel un soleil de juin;--le faste des parfums trop généreux pour
nos désirs.
Superbes, d’une gloire laiteuse en la buire de Venise, les corymbes
liliaux versent le plein été aux choses familières. Comme les bergers du
Cantique, le Souvenir se repaît entre leurs dons. Emmi l’ombre où
sussurre--inquiet--l’appel des aromates, renaît l’effluve des charmilles
antérieures, le givre des longs soirs à travers d’autres branches. Les
baisers fleuris de troènes, les cheveux constellés aux pâleurs des
jasmins pernoctent, doux sabbat de la jeunesse fugitive.
Par la fenêtre, un coin d’éther crépusculeux, estompé l’on dirait, de
gaze noire. Le parterre noyé d’obscur, sans un bruit d’ailes ou de pas.
Au loin, l’harmonica solitaire des crapauds exaltent Vénus qui rit à
leurs yeux de topaze, et sur l’arête des ormes, se lève coruscante.
* * * * *
Crépuscule, mais imprégné de jour, où défilent endimanchées, les
ménagères de l’endroit. Rasés bleu, les membres gauchis dans leur vêture
de cadix, les mâles fument sur la place de l’Eglise, en attendant
souper. Une fuite d’encens traîne sous le porche ouvert. Des béguines,
symétrisant les chaises bousculées par la débâcle de vêpres, glissent,
falottes entre les saints peinturlurés. C’est dans la nef, qu’épargne la
rousseur de l’heure, un bleuissement de paradis, une Avallon campagnarde
éclose aux fraîcheurs des bénitiers.
Mais, plus rude, avec son fumet de simples écrasées, la moisson
lithurgique imprègne d’âcre miel les rues de la bourgade. Roses bénites,
lys sacrés et le fenouil qu’aima le Syrien Adonis, les herbes de la
Saint-Jean évaporent sous les toits rustiques, leur ardente fenaison.
Parmi ses glauques cheveux d’ondine, la nigelle aux yeux pers sème des
nœuds de turquoise. La feuille trilobée des ancolies supporte avec
fierté des campanes d’améthyste. Les daturas, les molènes velues, les
euphorbes aux pétales virescents, les digitales assassines, bandent
leurs piques mal famées et, noir de suprêmes venins, l’aconit fait
craquer sous les sabots de frêne, ses cassolettes plutoniennes.
Amère saveur des plantes! Breuvage de l’été qu’affadit à peine le
nauséeux encens! C’est la veille où, par les hautes prairies, les jeunes
hommes se baignent aux lustrales rosées, invigorent leur puberté dans la
communion des choses. Les fontaines débordent, la fougère mûrit. Le
village latin, célèbrera, ce soir, ses païennes et vivantes origines. A
moins que, nantie de quelque billon, la jouvence locale ne se rue au
café du Sud-Ouest, présentement illustré par les intermèdes et chansons
de Mlle Pépita, romancière excentrique à l’instar de Paris, comme en
témoigne, avec déférence, l’aboyeur public,--très digne--après un
roulement de son tambour enchifrené.
XIII
PORTRAITS DE FAMILLE
Le père Chose éteint le feu
Et pour qu’aucun valseur ne lampe,
Renverse le thé dans la lampe.
Ses enfants le voudraient bien feu.
Dindonnus semble un jeune Dieu
Peint sur le mur, à la détrempe:
Son crâne est la pomme de rampe
Chère à Philippe de Grandlieu.
Près de Clary-Bell qu’on assiège
Dindonna, hors d’un bain de siège
Fait de musc et de néroli,
Se comprime le métatarse.
Son corset de bourre est empli:
C’est une dinde avec sa farce.
XIV
BALLADE
EXÉCUTÉE EN RIMES PARNASSIENNES A LA LOUANGE DU DRAP BOSVIEL
Chœurs bondissants par l’oréas neigeuse,
Faunes velus, thyades aux bras blancs,
Vous qui menez la cordace orageuse,
Des antres sourds aux pics étincelants
Et qui, le soir, sous les rameaux tremblants
Mêlez vos voix au crotale sonore,
Je veux chanter, en un rythme de miel,
Le drap vainqueur, le drap essentiel,
Le drap cossu dont Bigorre s’honore:
Le meilleur drap est celui de Bosviel.
Bosviel n’a pas la mine avantageuse.
Son ventre gros bedonne et sort des plans,
Son poil est gris et sa face rageuse:
Même il a pour nos regards indolents
L’air abruti des messieurs icoglans.
Cependant la flamme interne le dore,
Mais, dédaignant tout chic matériel,
Il va tissant la laine, sous le ciel.
Et, sans qu’il soit besoin de Mandragore,
Le meilleur drap est celui de Bosviel.
Par les taillis ombrés de nuit songeuse
Le long des bois pleins de parfums troublants
Nul ne le vit contempler Beseigeuse
Cueillir des fleurs ou marcher à pas lents,
Nul moins que lui ne mange d’ortolans.
Il parle peu, sans nulle métaphore,
Il aime mieux Gothon qu’Alaciel
Et des bourgeois, sort providentiel,
De cornes d’or, son front plat se décore,
Le meilleur drap est celui de Bosviel,
Envoi
Prince, Carrère est beau comme Ariel,
Et l’oncle Uzac se teint avant l’aurore,
Turon fournit l’onguent mercuriel.
Mais, de Dunkerque aux montagnes d’Andorre,
Le meilleur drap est celui de Bosviel.
XV
A SEULE FIN D’EXALTER LE TACT DE M. DURAND.
Des peintr’ étaient à la campagne,
Ils respiraient l’air librement,
Rêvant de revêtir le pagne,
Quand débarqua... Marie Durand!
Elle arrivait, vrai sujet Suisse,
Mettant ses grands pieds dans le plat,
Etalant un esprit novice,
Parlant amour, et cœtera!
Les peintres, frappés de marasme,
Auraient voulu la voir au loin,
Mais, comm’ ils avaient un’ belle âme,
A leur table, ils lui offrent’ un coin!
Moralité
Quand vous irez à la campagne,
Point n’en parlez à un M. Durand;
Allez, revêtissez le pagne
Et respirez l’air librement.
XVI
BALLADE
POUR EXALTER LES MELONS SURHUMAINS DE MONSIEUR GAGA
Il n’en est pas de plus sucré
A Gambaiseuil, aux Yvelines,
A Grosrouvre, Neauphle ou Méré.
Les compotes, combien câlines,
Que fomentent les Ursulines
Et que Tanrade prodigua
N’ont pas de douceurs plus félines:
C’est l’œuvre de Monsieur Gaga.
Il marche d’un air assuré,
Parmi les couches cristallines:
Ainsi Van Dick lâche son ré.
Et les courges, ces orphelines,
Et les endives de Malines,
Et le myrthe, et le seringa,
Proclament du val aux collines:
C’est l’œuvre de Monsieur Gaga.
Lorsque septembre enténébré
Te pleure, ô Soleil qui déclines,
Le melon, comme un sein doré,
Pointe parmi les avelines.
Viens, Brunehilde et toi Zerline
Et toi, Maure pour qui Pingat
Aurait ourdi ses mousselines!
C’est l’œuvre de Monsieur Gaga!
Envoi.
Princesses! que vos mandolines
Chantent, du Zenil au Volga,
Ces cucurbites zinzolines:
C’est l’œuvre de Monsieur Gaga!
XVII
SOUS LES TILLEULS DE BAGNÈRES
En Messidor, pendant l’octave de la Saint-Jean, saison amène où les
bouquets noués d’herbes au ruban mêlent à l’œillet de poète la rose de
tous les mois, quand le plus humble courtil se pavoise de lys blancs, de
jaunes soucis et de bleuâtres dauphinelles, quand le rossignol fait ouïr
encore une chanson de miel (ainsi parlait le bon Aristophane) et qu’aux
marges des fossés, le ver luisant pour sa vigile d’amour, accroche une
lampe furtive, la maison rustique et le domaine forestier, la campagne
avec ses champs, ses prés, ses halliers, ses jardins, ses pâturages et
ses landes, appartiennent aux Esprits bienveillants dont les travaux et
les jeux ne se déroulent que dans la paix des belles nuits.
C’est le faîte de l’année et la semaine des semaines, où les ciels
moroses du livide Occident se parent d’une grâce inconnue aux pays mêmes
du lotus et de l’oranger. Le printemps s’achève et l’été commence à
peine. Quelques fruits cependant brillent déjà parmi les fleurs, mais si
légers, mais d’arome si suave, qu’on les prendrait pour des fleurs
encore sur l’épine du framboisier, aux branches d’où pendent les
cerises, au vert buisson que la groseille éclabousse d’ambre pâle et de
grenat.
Shakespeare à choisi cette nuit, la plus belle de toutes, pour y situer
le rêve féerique de Thésée et d’Hippolyte, d’Obéron et de Titania,
Nicolas Gogol, ce Virgile du Dniéper assigne même aux conciliabules des
esprits qui gardent les richesses, des nains qui, dans les blancheurs
lunaires, décapent leurs trésors depuis que brille l’étoile au soir
jusqu’au premier chant du coq. Et c’est alors aussi que dans la nuit de
Walpurgis, apparaît le spectre fatidique du Brocken, que passe au
claquement des fouets, aux abois des limiers, la chevauchée
d’Athta-troll avec la fée Habonde et la jeune Hérodias. La forêt des
Ardennes se peuple de visions et de formes crépusculaires.
_Les anciens loups
Qui dorment dans la lune éclatante et magique_
trottent devant le Chasseur Noir et la menée d’Hellequin, sous les fûts
des mélèzes et des pins résineux. Malgré les vieilles maléfiques et les
chats démoniaques menant leur sarabande au milieu des bruyères désertes,
cette heure appartient à la sorcellerie amicale, au petit monde
fantasque et tutélaire dont les caprices, la plupart du temps,
améliorent le sort du pauvre, du banni, de l’orphelin, du miséreux.
Nains propices, filandières secourables, corbeaux pareils à ceux de
Wotan préparent dans les _Kinder und Hausmärchen_ des frères Grimm,
toutes sortes de bonnes aventures aux porte-besaces, aux infirmes, aux
enfants malingres, chassés par une marâtre du foyer paternel.
Ces miracles tout naturellement s’épanouissent comme la fleur qui chante
à l’époque où le soleil entre dans sa première maison d’été.
En hiver, au contraire, les démons de la tempête rôdent parmi les
ténèbres de la lande. Le vent d’ouest pleure, crie et sanglote, comme un
chrétien égorgé par des bandits. Le froid, les bourrasques, la nuit
hostile retiennent près du foyer, dans leur demeure bien close, le
paysan et le bourgeois. Seuls, vagabondent après le couvre-feu, loin des
villes et des bourgs, les écorcheurs, les faux-saulniers, les coquemares
et les mauvais garçons. Beau temps pour le sabbat! Mais aux nuits de la
Saint-Jean, près des ruisseaux qu’embaument le fenouil, la menthe et la
reine des prés, sur les pelouses où verveine, sauge et boutons d’or
passementent l’herbe verte que n’a pas touchée encore la faux du
moissonneur, des esprits bénins, en attendant l’aurore, mènent danses et
chœurs. C’est le temps où Dames blanches, _hades_ et farfadets se
manifestent au pauvre bûcheron, à la fileuse indigente, où la fée et le
lutin emplissent la huche de farine, donnent de l’esprit au Petit Poucet
et des robes à Cendrillon.
Le personnel des Contes de ma mère l’Oye, célèbre sa fête annuelle
pendant ces claires ténèbres du Mid-Summer.
Chaque moment de la belle saison s’est orné d’une parure individuelle,
d’un parfum singulier. Il n’est herbe si menue, il n’est plante si
rebutée et misérable qui pour glorifier le beau soleil, n’arbore quelque
ornement. Les jardiniers se sont plus à dresser une horloge des fleurs.
Pourquoi pas un calendrier du printemps?
Cela irait des jacinthes aux pivoines, des anémones à l’œillet. Les
arbres surtout, mieux que tout autre végétal, prêtent leur odeur, une
odeur spéciale à chaque semaine du renouveau. Les pommiers d’abord, les
pêchers, les amandiers; ensuite le lilas; puis, l’acacia, l’aubépin, le
laurier-cerise comptent les heures, signalent à chaque étape la marche
ascendante du soleil. Et quand, arrivé enfin au point culminant de sa
course, il triomphe dans la jeunesse et la beauté, les tilleuls ouvrent
enfin leur fleurette jaune pâle, d’où s’épanche, en plein ciel, un baume
puissant et délicat. Ni la rose, ni la tubéreuse, ni le frais jasmin, ni
le fugace parfum du réséda, aux crépuscules d’août, n’égalent cet arome
dont s’enivrent les nocturnes promeneurs; c’est l’âme elle-même, le
songe des belles nuits, au milieu de l’été.
* * * * *
Près de Riennel, dans ce vallon de Salut qu’enchante la lune féerique,
dans les sites virgiliens de Bagnères, plus qu’en aucun lieu du monde,
les tilleuls épanchent leur suave et pénétrante odeur. Quel adolescent
pouvait aborder ces beaux lieux sans être ému de leur grâce, de leur
paix profonde? Laissez Bagnères, la ville de province et la ville de
bains, toute blanche avec ses ruisseaux, les ondes vives qui jaillissent
dans un sol de marbre; négligez les édifices médiocres et la sculpture
officielle qui prétend orner ses carrefours. Ici, l’ornement unique
c’est l’arbre, le frêne, l’ormeau, le hêtre majestueux, dressant comme
une colonne dorique son fût poli et régulier; c’est au bord des
ruisseaux, dans les fonds marécageux pleins de calthas et de myosotis,
l’aulne au feuillage vernissé d’un vert noirâtre, qu’effleure de son
aile indécise l’essaim diapré des libellules.
Dans le calme et frais décor, au pied de la montagne riche de sources,
d’ombre et de silence, parmi les arbres que rajeunit sans cesse l’eau
vive des fontaines, l’esprit se plaît à rêver les contes d’autrefois, à
suivre l’image des superstitions millénaires, à figurer les
métamorphoses de l’arbre et de la plante, du reptile et de l’oiseau, de
la grotte et du torrent, à peupler les herbes, ces gramens, ces pentes
d’émeraude, ces coins obscurs, d’êtres mystérieux et fugitifs, à suivre,
tandis que les tilleuls pleuvent leurs parfums, les rondes volages de la
Fée et de l’Ondine, le tournoiement des sylphes aériens, parmi les
phalènes et les chauves-souris.