LAURENT TAILHADE
LE PAILLASSON
MŒURS DE PROVINCE
“LE LIVRE”
9, RUE COËTLOGON, PARIS
1924
Il a été tiré à part de cet ouvrage 10 exemplaires sur Japon des
Manufactures Impériales, numérotés de 1 à 10, 50 exemplaires sur
Hollande Van Gelder Zonen, numérotés de 11 à 60 et 10 exemplaires de
Collaborateurs, Hors-Commerce, sur divers papiers, numérotés de I à X.
Tous droits de reproductions réservés pour tous pays.
Copyright by «LE LIVRE», Paris, 1924.
AVANT-PROPOS
L’inintelligence du lecteur se devant présumer, nous voulons bien
élucider son titre aux acquéreurs de ce papier.
«_Le Paillasson_» fut ainsi nommé pour ce qu’il servira d’intermédiaire
à décrotter nos bottes, ô province, contre ton mufle détesté.
* * * * *
Avec les indigènes, croupiers, logeurs en garnis, marchands d’eaux
tièdes, et autres infirmes à qui l’on montrera leur béjaune, nous
sacrifierons de quelques pinchenettes les touristes idiots, les
baigneurs incongrus. Une fois au moins «_la Reine des Pyrénées_» à
croppetons sur sa cagnotte, humera ce vase et quoi qu’elle en tienne,
exhibera ses parfums.
Les goîtreux folâtres ou pontifiants: crétins politiques, noblesse de
comptoir, gouines parvenues, cette mont-joie de faux dandies qui, par
Bigorre, épanouit ses truandes élégances, obtiendront une vitrine élue,
en notre musée d’horreurs.
De ce que peuvent furibonder à nos chausses les veillaques époussetés,
nous ne daignons avoir souci. Grognements de porcs, abois de roquets ou
sifflets de vipères, cela ne nous chault plus qu’une guigne, et même il
est pour nous complaire, qu’un peu de huée, contre-pointe l’honnêteté de
nos propos.
Des pseudonymes transparents (de gaze et de barèges aérien), des
pseudonymes vêtiront les syllabes répugnantes, par quoi furent
immatriculés aux registres sociaux les algonquins à dégourdir nos
épigrammes.
Savonnette précieuse et qui permet de ne s’écorcher point le galoubet
devant la ménagerie bigourdane.
LAURENT TAILHADE.
I
VILLES D’EAUX
(_Bagnères de Bigorre_)
De tous les fumiers propres à réchauffer le goût de la prostitution, à
gonfler d’une sève fécale les ventres arrondis en citrouilles devant le
dieu Cent-Sous, de tous les pourrissoirs où la dignité se vertdegrise,
où l’intellect se désagrège en des pensers de batracien, il n’en est
point que je sache de plus méphitique, de plus nauséabond que les
tannières généralement connues sous l’appellation humide: _Villes
d’Eaux_. Pour la copulation du crétinisme avec la filouterie, pour
l’embrassement des pantalons et des sycophantes, ce sont bocages
d’élection, ces choses plantées sur la montagne ou déposées au fil des
grèves.
Les barons de la séquence, les tendrons hydrargiriques, les calicots
phanérogames, les galériens nantis de mouchoirs, les Agnès compromises
par de trop peu secrètes parturitions, les femmes du monde Jean Lorrain,
se viennent engluer aux appeaux de l’habitant aranéeux. Campements de
bohème aux pays de _Misère_, visites de la pègre transhumante chez les
votereaux suspects des mauvais lieux à piscines, qui nombrera les
immondices, de quoi vous êtes parfumés!
Certes le pays de Gascogne porte mieux que tout autre un vif renom pour
ses tripots et ses lieux d’empoisonnement.
Depuis Barèges où Gassuro chasse l’izard et le chrétien, jusques à Pau
où trichent les notaires, chaque bourgade s’y peut vanter d’une table
hellénique, ornée d’un croupier en surtout.
L’amoureux de la forte somme y serre l’ongle du ponte carottier. Sicre
règne à Luchon et Blandin--ce Neptune--donne des lois à Biarritz. Tous
les autres ont leurs _journées_, où des Espagnols pain d’épices,
aventurent leurs piastres, avec des mouvements de gorilles promus curés,
des _pokers_ où reluisent tels gentilshommes à qui le papa _Dur_[1]
refuserait quarante sols. Toutes ces villes ont leurs pontes et des
idées sur la conduite à mener devant le point de cinq: toutes regorgent
d’anecdotes que Follou brode sur le dessert; mais Bagnères de Bigorre se
glorifie seule de Monseigneur Fiorentino della Porta, fermier général à
Cauterets.
[1] Dur, un citerien de Bagnères.
Peut-être satisfairait-on les curieux de ce personnage en détaillant par
le menu son histoire naturelle. Contentons-nous de le suspendre à nos
discours (tel un rameau du Vignemale) et de nommer, après les fleurs de
chiourme écloses à ses pieds, Félix, le suzerain de Saint-Pol. Maréchal
qui, comme un lierre, végète sur les ruines et toi, jeune homme
inexpressible, que les femmes ont si fort gâté.
Après le cercle, les étuves. Car il faut bien de temps à autre récurer
un peu ses ongles et se laver les pieds. Il existe des caractères
audacieux pour confier leurs organes les plus intimes aux fantaisies de
médecins hilares et de masseurs emplis de cupidité. Les adolescents
vigoureux réchappent quelquefois de ces immersions néfastes auprès
desquelles le système hydrothérapique du regrettable Carrier pourrait
passer pour de la Saint Jean.
Bigorre s’est constitué depuis longtemps une spécialité de courants
d’air qui font de ses thermes le plus merveilleux endroit du monde pour,
en quelques minutes, acquérir une maladie mortelle. Par compensation un
administrateur infatigable prit le soin de réduire en cotrets tous les
arbres susceptibles de fournir quelque ombrage au temps caniculaire, de
sorte que les visiteurs ont le choix entre la pleurésie et l’insolation.
Ceci posé, nulle industrie plus honnête dans Bagnères. Les démolitions
et reconstructions annuelles des baignoires donnent du pain à vingt
équipes d’ouvriers, que, nonobstant la douceur de son nom, le jeune
Monsieur Clément, traite comme des nègres. D’autres virtuoses aussi
jouent de ces pistons, par quoi les vice-rois de la compagnie nous
firent paraître leurs merveilleuses capacités.
Les loueurs en garni, fournisseurs de punaises et de fauteuils à trois
pieds, les promeneurs de guimbardes, les caïmans de toute espèce, ne
mériteraient-ils pas un thrène spécial en cette véridique lamentation?
Mais la fée Mab, la jolie petite fée Mab, avec ses ailes de crêpe et son
diadème de perle, a tiré la coquille de noix, son carrosse, et Mercutio,
le page, se délecte à la voir baller dans un rayon nacreux de lune.
A qui profite au surplus de prouver la moindre chose? A quoi bon
houspiller les échines de Messieurs les paltoquets et les honorer
d’exordes comminatoires. N’est-ce pas, proprement, vouloir ferrer des
cigales? Aussi bien, nous les allons voir à l’œuvre et notre petit
bonheur annuel est près de débuter. La saison s’ouvre en bâillant comme
une huître qu’elle est. Cabotins, épiciers, fausses comtesses, Athéniens
du baccara, valseuses en fer, chaperonnées de pères en bois, touristes à
voiles verts, Anglaises giraffières, le déballage commence et la parade
ambulera demain. Les gargottiers intoxiquent leurs potages, les valets
de cercle machinent des portées. Le juif Lévy est à son pupitre et les
doucheuses à leurs tuyaux.
Philistins, entrez dans Bagnères! Le lotus de la sottise y va donner sa
floraison.
II
LE ROI DE LA BAROUSSE
OU M. IGNACE PAPULARD CANDIDAT AUX ÉLECTIONS GÉNÉRALES
M. Ignace Papulard, docteur en droit, zélateur de la Société des
Courses, membre de plusieurs archi-confréries et candidat balloté au
Conseil fédéral, avantagea récemment les lettres françaises d’un
opuscule immortel.
J’entends le manifeste par quoi ce jeune Rodrigue dévoila son cœur aux
collèges électoraux selon la bonne formule du _conciones_ et de M.
Hervé.
A l’exemple des grands aïeux, que les labeurs de la guerre et les soins
de la diplomatie n’empêchaient point de sacrifier aux grâces, l’éminent
docteur infuse sa doctrine en des pages stupéfiantes de beauté. Sa
harangue l’égale d’emblée aux gentilshommes qui n’estimèrent point
s’encanailler en raffinant sur le bien dire: Montaigne, Salluste du
Bartas, Agrippa d’Aubigné, Bussy-Rabutin, La Rochefoucauld et tant
d’autres illustres--ses précurseurs.
Il convient de louer sur toutes fleurs, la rose blanche, et Ignace
Papulard entre les enfants des hommes. Jeune, verbeux, fait d’un air à
savoir peu de cruelles, Marc de la Barousse n’hésite point devant les
sacrifices les plus audacieux. Pour raffermir le trône et retaper
l’autel, il part comme un bon petit Quichotte, exposant aux vicissitudes
climatériques son crâne chauve et son paletot bleu--fidèle, mais
déteint. Par les granges, sous les arbres, dans les auberges, il
confabule avec le pacant et tette son reginglat. Des lumières
l’environnent. Saint-Crétin, dentiste, l’offre aux peuplades agricoles
«car, dit-il, lui seul peut guérir, sans pharmacopée, les maux de la
vigne et le progrès des doctrines funestes». O merveilleuse puissance de
l’orviétan! Ignace Papulard assoiera demain son alopécie hâtive entre
les grosses légumes départementales. Disert comme la jument de Bayard,
il parlera même sous l’eau, sans demander de sucre, et poussera Philippe
VII avec un zèle de voyageur en vins.
Notre humble rang de chroniqueur, le respect qu’on doit aux institutions
monarchiques, nous imposent le devoir d’admirer en silence les hautes
destinées où gravit _Ignacelou_, sans prétendre le moins du monde
pénétrer les conseils de ce génie à la Talleyrand.
«_Je laisse aux plus hardis l’honneur de la carrière_»
et me contenterai de commenter l’échantillon d’éloquence tribunitienne
dont se pourlèchent encore les indigènes de Mauléon!
«_Mes Chers Concitoyens_»
Début simple, familier aux grands penseurs. Remarquons l’habileté dont
M. Papulard évite les formules irritantes. Un pur aux mains sales eût
apostrophé: «Citoyens!» tout court: lui, ne juge pas inutile d’ajouter
le préfixe que l’on sait, lorsqu’il est question de ses électeurs.
Le docteur connaît la ponctuation et l’usite avec à propos.
«_Je viens solliciter pour le Conseil général vos libres suffrages._»
Notez la magnificence hautaine, la simplicité toute guerrière du
discours. La phrase tombe dans un vague lamartinien qui laisse fluer la
pensée, en de molles rêveries. Les suffrages que M. Papulard sollicite,
les veut-il pour sa personne ou pour le conseil général? Tout porte à
croire cependant qu’il les réclame en faveur de ce dernier.
«_Trop souvent, on dénature le caractère véritable du mandat qui
incombe au conseiller général, et pour moi, c’est un mandat
d’affaires, que j’entends accepter et non un mandat politique._»
D’aucuns esprits grincheux trouveront peut-être la liaison insuffisante
entre les deux idées que relie la conjonctive ET: 1º la pensée délicate
sur la falsification du mandat; 2º les intentions particulières de M.
Papulard, à l’égard du mandat susnommé. Pour notre part, nous ne voyons
en cela qu’une belle hardiesse miraculeusement propre à relever la
composition par quelque chose d’imprévu et de passionné.
Autre exemple!
«_La politique! on la mêle à tout et pour tout!_»
Des grimauds eussent écrit: «_La politique, on la mêle à tout_» suivant
les errements de ce faquin de Vaugelas. Mais les porphyrogénètes
dédaignent ces pratiques de la syntaxe roturière et se laissent emporter
à leur bon plaisir. Par un tour incorrect le duc de Saint-Simon campe un
bélître en pleine lumière:
«_Il n’avait pas le sens commun, ni fréquenté personne que l’on peut
nommer._»
La Fontaine dit:
«_Et pleurés du vieillard, il grava sur le marbre ce que je viens de
raconter._»
Pourquoi, le dauphin de la Barousse, ne jouirait-il pas d’égales
privautés?
«_Les électeurs, en ne se préoccupant que d’une chose, la couleur du
candidat_, (après tout, si c’est leur caprice à ces gens-là, de n’être
point conseillés par un nègre!)--_parfois indigne--souvent
incapable--plus souvent insatiable--ont fini par faire arriver au
pouvoir_... (le reste comme chez M. Goujat de Cassagnac).
Je voudrais bien savoir lequel est incapable, indigne ou insatiable. Le
candidat? La couleur? nonobstant, je m’incline, en déplorant
l’imperfection de mon intelligence.
Plus loin, notre Ignace, définit l’attitude qu’il prétend adopter «_au
sein_» de ses confrères:
«_Or_, se demande-t-il par un artifice agréable--_quel est le vrai
rôle d’un conseiller général?_»
Et d’emblée, il se répond:
«C’est: 1º _de s’occuper des affaires du département_ (entre nous, je
l’avais soupçonné avant ce jour); 2º _de s’occuper plus
particulièrement et surtout des affaires du canton_» (Ah! bah!)
_Particulièrement et surtout_, rappellent, sans l’affaiblir, la
construction _en outre_ et _surtout_, rencontrée un peu plus haut, les
répétitions ne contribuent pas peu à donner au style, un énergique
inattendu.
J’omets à regret des aperçus exquis touchant le pacage et l’élève du
bétail, à propos de quoi le jeune écrivain sut retrouver les mots du
comte de Buffon. A travers un bosquet fleuri de catachrèses et de
synecdoques, j’arrive à la cavatine finale, au thème de bravoure où le
pacificateur du Louron exalte la bonté de son ours. D’accord avec son
roy, il veut «_à tout prix_» sauver _le droit, la liberté, la propriété,
l’ordre et la religion_. Ah! la religion! Est-elle assez consolée de
l’indifférence du temps en ces béates Pyrénées! Voici que pour corrober
son pouvoir, le palatin de la Barousse, apparaît casque en tête et dague
au poing. Spectacle édifiant! Comme la Hire ou du Guesclin, le baron
Marc s’agenouille dans le sanctuaire avec un bruit de casseroles
héroïques. Il offre pour les encensoirs, la myrrhe des croisades, le
baume oriental, le cinname, qu’autrefois sous le nom plus modeste de
cannelle, ses auteurs débitaient en des cornets de papier gris.
J’arrête ici l’examen littéraire de l’élucubration Ignace Papulard. Pour
la fin, j’ai réservé la phrase unique, la phrase parangon, le Kohinnor
des phrases, dont s’empanache l’inaccessible péroraison.
Oyez la dévotement:
«_Non! Vous achèverez votre œuvre! elle est digne de vous_ (à toi,
Jacques Bonhomme!) _et moi, je me rendrai toujours digne de
vous-mêmes_.»
Rien d’approchant ne fut à ma connaissance proféré jusqu’à nous par les
auteurs gaulois. L’on distingue ici l’influx du Paraclet. Je rementois
vaguement telles grandiloquences prud’hommiennes! «_Ce sabre est le plus
beau jour de ma vie! Si ce mariage ne peut faire ton bonheur, sois-le!_»
et je m’abîme, écrasé sous les catadupes oratoires de ce docteur en
droit qui pourrait aussi bien être docteur ès-lettres, mais qui préfère
solliciter le _libre_ choix du Louron.
Puissent-ils poser sur sa tête les suffrages des bons ruraux!
En le proclamant souverain définitif de la Barousse, les terriens de
Loures manifesteront une jugeotte extraordinaire: car jamais dans le
vaste monde, ils n’en pourraient trouver un autre aussi complet.
III
LES GENTILSHOMMES DU RATEAU
Faites vos jeux, messieurs. Tout va. Messieurs, faites vos jeux. Les
jeux sont faits. Rien ne va plus.
Et du soir au matin, l’homme psalmodie l’imperturbable rengaine, très
empesé, nonobstant la vâcherie des joueurs. La voix neutre, le regard
pâle, ce Kapellmeister de la ruine mène paisiblement la symphonie du
baccara. De tout ce qui remue autour des tables vertes, de toutes les
avarices, de toutes les fièvres, de tous les désastres, il extrait en
pièces de cent sous sa vie atone et régulière. Impassible, en la folie
des gageures, au souffle démentiel courbant les pontes énervés, il opère
et trafique, selon le rituel de son industrie. Il connaît le flux et le
reflux de l’or entre les mains fébriles et, des vices ambiants, extrait
des rentes, comme d’une portée de lapins. D’un coup de palette ou de
râteau, il exécute les arrêts du hasard--nul frisson n’avivant son
masque saturnien. Lorsqu’il mêle, indifférent, les lourdes portées de
cartes, lorsque d’un art prestigieux, il enchevêtre les séquences, ou,
correctement les étale sur le tapis, aucune terreur ne lui vient de ces
figures aux poses sacerdotales et farouches, teintes de rouge et de
noir, marquées aux couleurs du sang et du deuil.
Sans broncher, il adjuge les banques, ramasse ou distribue les enjeux et
réclame le silence quand les conversations s’élèvent ou que les colères
s’exaltent. Si quelque malheureux, ne sachant pas encore l’art de tomber
avec grâce, lacère les cartes après un coup perdu, et les lui jette au
visage, il ne s’en émeut pas autrement. Le métier veut ça. Seul, il
n’est pas ivre et garde sa bienveillance d’homme sobre pour tous ces
malheureux inébriés d’avarice et de fureur. Il sait les jurons que la
malchance apprend aux gens distingués, le dictionnaire des tripots,
cette langue bête et puante comme le lieu où elle s’éveille, dans
l’empouacrement du tabac et l’infection de la sueur humaine. Il compatit
aux superstitions de ces crétins, qui, à l’heure de prendre une main,
observent des rites fétichistes à déconcerter un bonze. Appliqué à
ronger l’opulente moëlle de sa sottise, il a pour ses vagissements et
ses délices des caresses de belluaire présidant au repas des animaux.
Le croupier n’a pas d’âge--peut-être n’a-t-il pas de sexe. Il est
indifféremment blond ou brun, laid ou beau, jeune ou vieux. Cependant un
air de maturité ne lui messied pas, non plus qu’un peu de calvitie, sa
fonction étant grave. Son costume varie à l’infini, depuis la mise sobre
du gentleman habillé chez Renard, jusqu’aux fantaisies bariolées, sous
quoi le hideux Alphonse dérobe ses nageoires. Toutefois le goût des
chaînes de montre et des bagues volumineuses l’accompagne dans ses
avatars. Quel que soit le milieu où vous le rencontrez, d’amples
orfèvreries s’accrochent à son gilet ou fulgurent à ses mains noires de
la crasse des tapis.
Au moral le croupier regorge de paroles et d’intentions débonnaires. Il
a des encouragements de dentiste poussant à l’extraction: une aménité de
photographe accommodant le bourgeois. Des vocables d’un indicible
euphémisme habitent sur ses lèvres. Pour lui, la perte de fortune est un
«accident», la mort, «un événement bien désagréable». Hors de son
emploi, il se souvient parfois qu’il est homme et donne satisfaction à
des instincts paisibles, à ses aspirations bucoliques. Il raffole de
l’idylle en chambre, suspend à sa fenêtre un jardin de grisette; il a
des cyprins dans un bocal et sème du réséda au mois de mai. Il comprend
les calembours et cite des anecdotes. Il a retenu quelques motifs
d’opérette et les fredonne après souper. Il lit le compte-rendu des
spectacles à la troisième page des gazettes, s’intéresse aux courses et
sait mieux que personne de combien de longueurs _Miss Punaise_ à battu
_Melon III_ dans la dernière réunion de Chantilly. Curieux des choses de
l’esprit, il fréquente les petits théâtres et perfectionne son français
par l’étude approfondie des nouvelles érotiques au goût du jour. Et le
matin, quand le vent froid entrechoque vos membres, ô décavés, quand les
coqs lancent des appels tragiques et se lamentent avec des voix humaines
à cette heure du remords, du dégoût, de l’agonie et du suicide; lorsque
l’affreuse soif des nuits de déveine colle la langue des joueurs et
parchemine leurs joues, il regagne son logis, et d’un cœur imperturbé,
sous la pâleur mortuaire de l’aube, suppute le produit de son infâme
labeur.
Au demeurant, il pense bien. Il est pour l’ordre avant tout et soutient
la religion.
Les yeux mouillés, le cœur ému d’une allégresse pie, il rêve au temps où
son épargne lui fera des loisirs, où, béat et monseigneurisé, il
épanouira sa ventripotence dans le congrès des notables philistins.
Lorsque cette modération lui défaille et qu’il se sent promis à de plus
hauts destins, l’avenir n’en reste pas moins couleur de roses et les
portes béantes devant lui. Son étoile se dégage et, sans encombre, il
succède à son entrepreneur. Ainsi commencèrent tant d’illustres, à qui
les grives pleuvent à présent toutes rosées, décrotteurs passés
millionnaires, et vénérés à l’égal des patriarches dans le monde du
carton.
La femme du croupier ne se distingue en rien de la bourgeoise ordinaire
et précoce. Elle fait des enfants, de la cuisine et tout ce qui concerne
son état. Elle peut être accoucheuse, modiste ou maîtresse de piano.
Dans les casinos balnéaires, il lui arrive, pendant que son mari
travaille, d’assister aux spectacles et aux bals, ce qui ne laisse pas
de jeter quelque émoi dans la sous-préfecture, surprise de tant
d’immodestie. A part cette débauche, elle vit chez elle en matrone
romaine. Elle élève sa progéniture, dans les saines doctrines et
souhaite mourir au milieu d’une postérité d’ingénieurs et d’avocats.
Dans la vie de province, où la part faite à l’esprit est nulle, où les
jeunes hommes, privés de maîtresses par le _cant_ des commères et la
prudhommiaque austérité des parents, ne comprennent guère de l’amour que
les fangeuses voluptés, dans cette existence somnolente où ne passe
jamais le _sursum corda_ d’une passion ou d’une idée, le jeu tend toutes
grandes ses toiles d’araignée. La dame de Pique règne en souveraine et
le croupier, son féal page, grandit de la bassesse environnante. Le
pillard lucifuge croît de tous les appétits, qu’il exploite et qu’il
sert; des griffes, sinon des ailes de rapace viennent à ce chapon; juché
sur sa haute chaise, il voit défiler sans relâche les habitués du
cercle, connaît et salue presque _tous ces messieurs_. Il voit les
affamés qui viennent gagner leur dîner du lendemain fraterniser avec les
honnêtes personnes en train de perdre leur argent et leur orgueil.
IV
IMPRESSIONS DE TAPIS VERT
Au Casino de Bagnères. Le cotillon du bal des Pauvres finissait et les
dernières figures se déroulaient dans la maussaderie générale, la
débandade des cavaliers laissés seuls sur leurs banquettes par le départ
de leurs danseuses. Encapuchonnées de blanc, le corps noyé dans
l’épaisseur des pelisses de bal et des fichus de blonde, des femmes
traversaient le grand salon d’un pas frileux et rapide comme si le vent
du matin eût déjà mordu les places nues de leur chair. Au dehors, des
roulements de voitures s’éloignaient, mêlés au claironnement des coqs,
au tintement obstiné d’une cloche conventuelle sonnant le lever des
religieux. Un rideau soulevé montrait à une fenêtre la tache grise de
l’aube. Les flammes du gaz défaillaient dans les lustres enguirlandés de
traînes de lierre, dans les girandoles où se fanaient des sorbes en
bouquets. Une impalpable vapeur enveloppait les choses d’un brouillard
subtil couvrant d’une teinte uniforme de poussière les couples attardés
dans la débâcle de la nuit. Et c’était dans la salle maintenant trop
vaste, une odeur fauve et troublante, un effluve de fleurs brûlées par
la sueur des poitrines et la chaleur des haleines, un fumet de champagne
répandu et de parfums évaporés. Sur la scène que masquaient de leurs
végétations frêles des bambous et des phénix, à travers les cloches
orangées et blanches d’abutilons aussi hauts que des arbres, les
musiciens éreintés rabotaient avec résignation une valse quelconque.
Malgré l’ennui croissant on dansait encore. Le conducteur du cotillon
gravement distribuait les accessoires, consultait de temps à autre une
note écrite sur un carnet de bal. Les commissaires de la fête, une
cocarde bleue à la boutonnière, causaient dans l’embrasure des portes,
riant très haut, la verve chauffée par le vin de Bordeaux municipal. Par
une portière ouverte, apparaissait en pleine clarté, le pillage du
buffet, la déroute des bouteilles vidées, tandis qu’au centre de la
pièce, avec sa nappe éburnéenne et son surtout de fleurs, une grande
table s’offrait aux soupeurs attardés.
Seul, en un coin, perdu et comme absent, un jeune homme somnolait dans
une attitude veule, le dos au mur. Les jambes pendantes, le claque
glissé à terre, dans un avachissement d’ennui, il attendait la fin du
bal, sans doute pour manger. Il était entré dans le salon de danse avec
une poignée de joueurs décavés et affamés, expectant pour se faire
servir, l’invitation de quelque obligeant ami. Et comme la sauterie ne
s’achevait pas et que les intrépides menaçaient de la prolonger pendant
une heure ou deux, avec un beau sans-gêne, il travaillait à s’endormir.
Petit, court, la tête au niveau des épaules, il étalait dans toute sa
hideur, un joli visage d’imbécile aimé des femmes, avec sa moustache
blonde, ses yeux de lin aux paupières sigillées et l’enfantine douceur
de son sourire bête. Une graisse de volaille morte, empâtait ses joues
aux paupières meurtries, enflait ses membres gourds. C’était un habitué
des tapis verts, une figure continuellement rencontrée dans les tripots.
Hétéroclite et vague, il passait plus effacé qu’une ombre parmi les
comparses du jeu. Un des premiers à commencer la partie, il ne se
retirait qu’à l’heure où les garçons du cercle éteignent les quinquets;
une déveine tenace le poursuivait. Pendant des mois entiers, il perdait
en détail les sommes qu’il empruntait de tous côtés. Avec une abnégation
infinie, il recommençait les mêmes coups qui rataient invariablement,
sans une plainte, sans une colère, sans une de ces fulgurations de dépit
qui secouent en des spasmes rapides les joueurs les plus stoïques,
mettant des flammes dans leurs regards et des lambeaux de chair à leurs
ongles. Il n’en voulait pas à la fortune de lui être mauvaise, ni à ses
vices de l’appauvrir.
Malgré tous les déboires de son existence, il gardait la foi des
lendemains, l’espoir d’un retour de chance qui le vengerait. Et souvent
les derniers restés du funèbre «chemin de fer» qui se joue à quatre
heures du matin, les combattants de cette lutte d’idiotie où chacun ne
songe qu’à enfoncer un peu plus son voisin pour se refaire, avaient été
surpris d’entendre sa voix flasque dire paisiblement: «Nous nous
rattraperons bien quelque jour. Nous finirons aussi par trouver une
main. Et puis, à quoi ça sert-il de se faire du mauvais sang?»
Cette invincible confiance lui avait valu le surnom sous lequel tout le
monde le désignait et que ses amis de Casino lui donnaient carrément,
sans qu’il s’en fâchât. On l’appelait le _Monsieur qui attend une main_.
* * * * *
Son histoire était connue de tous et lui-même la racontait volontiers.
C’était inepte, triste et sale comme la vie. Après avoir scandalisé
Bordeaux, la ville des cravates blanches, où son père gagnait
passablement d’argent à fabriquer du Château-Laffite dans les prix doux
et avoir affiché une liaison ignoble, au point que sa famille avait dû
le chasser, il traînait sa misère et ses amours, dans tous les recoins
des Pyrénées. La bohême des villes d’eaux, le renouvellement de ces
milieux cocasses, l’abritait un peu, lui permettait de demander au
baccara de quoi payer l’auberge de l’exil. Mais les cartes n’étaient pas
prospères, les notes chômaient longtemps et les hôteliers assaisonnaient
d’insolences les repas qu’ils lui servaient. Heureusement il avait le
cœur et l’appétit robustes et ne se décourageait pas pour si peu.
Partout il était chez lui et perpétuait ses installations, habitué aux
vides que creusent, dans les stations thermales, les saisons
finissantes, acharné jusqu’au dernier jour à subjuguer la fortune. A
Cauterets, à Luchon, à Bagnères, partout où, sous couleur
d’hydrothérapie, on tripote du carton et l’on soupe avec des filles, il
s’éternisait, dînant aux tables d’hôte, se gargarisant aux buvettes,
expliquant aux nouveaux venus les paysages et les douches de l’endroit.
Cela durait depuis des années. Depuis des années, aussi, il remorquait
cette maîtresse par qui ses déboires avaient commencé, une grande brune
laide, fanée, sans race et sans grâce, dont le nez suintait sous un
enchifrènement perpétuel et qu’il adorait. C’était pour elle qu’il
s’était condamné à tant de grotesques souffrances, qu’il avait répudié
toute vergogne, frayant avec les grecs, tutoyé par des croupiers, si
déchu que même dans le monde des joueurs, on le prenait en pitié. Et ce
crucifié d’amour gardait parmi tous les hasards sa sérénité stupide de
gros bébé. Sans le sou, ne possédant pour vivre que l’argent des cartes,
il en était venu à garder les louis que «sa femme», ainsi qu’il la
nommait, glissait parfois, le matin, dans son gilet. L’opprobre et la
rancœur des choses qu’il vivait, ne mordaient pas sur lui. Dans la
détente de son orgueil, dans la fuite de toute volonté, il se plongeait,
comme en un bain d’indéfectible repos. Le pain de la douleur lui
profitait.
* * * * *
Mais une fanfare jaillit de l’orchestre subitement réveillé. Le cotillon
était fini. Deux par deux, les couples défilaient pour la promenade
finale, armés d’engins charivariques, mirlitons, crécelles, trompettes
et violons à quatre sols. Sur un signe du conducteur, les pistons
attaquèrent la marche du Prophète et ce fut un vacarme épouvantable qui
jaillit de toute la salle, accompagnant le thème auguste de Meyerbeer.
V
BOURGEOIS DE BAGNÈRES DE BIGORRE EN 1886
J’ai sous les yeux cette furieuse estampe de Rembrandt: Saint Jean dans
le Désert. Un plateau cendreux, aduste, et comme vitrifié par endroits,
que surplombent de noires falaises. L’aride et le nu du roc vif, sans
eau ni végétal. Un peuple éreinté de sommeil, prostré devers le sol,
regardant avec des yeux vides l’halluciné qui le harangue. Debout, sur
un mamelon effrité, le précurseur clame son rêve messianique, insoucieux
de toute chose hormis de l’idéal. Le souffle de la mort rétracte ses
lèvres d’où fulgure sur le vieux monde l’orage des malédictions. Son
maigre corps, serré dans une loque, le capuchon nimbant sa tête creuse,
le geste fanatique et bourru, tel surgit, en sa laideur fiévreuse,
l’ancêtre des moines tourmenteurs!
A vrai dire, près d’un tel homme, le père Janvier semble un peu terne et
le comte de Mun tout à fait idiot.
--Qu’importe à l’ascète l’horreur brûlante de sa tanière, l’obtuse
indifférence des auditeurs! Une voix lui parle. Hors du contingent et du
concret, l’extase le ravit. Un dieu l’emporte vers les cîmes, lui
découvre une justice nouvelle et, huées du farouche Thabor, les hordes
noires des Barbares à venir, les destructeurs de toute harmonie sociale
et de toute beauté.
Au premier plan, dans une lumière--on dirait--apaisée, trois bourgeois
pérorent avec un dégoût manifeste, improuvent ces ardeurs de colère et
de foi. Leurs vêtements sont amples, levés dans des étoffes opulentes et
durables--et faits d’un air cossu qui, d’abord, les signale pour des
gens arrivés. De larges tiares, copieuses en broderies, cerclent leurs
tempes grisâtres et leur personne entière montre un air de délibération,
effet de la richesse autant que de l’estime où chacun les tient. Pour
les visages, rien ne se peut imaginer de plus bassement laid. Pas un
scrupule d’intelligence ou de passion. Ce sont bien là des marchands,
inaccessibles à toute vérité d’ordre surnaturel. L’astuce, la
goinfrerie, la lésine, la sottise poltronne déprimèrent ces faces,
creusèrent ces rides, ignoblement. A coup sûr, ce sont des gens pieux,
madrés en leur négoce et qui reluisent aux fins de mois. Aussi de quel
mépris toisent-ils le mangeur de sauterelles, l’essénien prêchant la
détestation du riche et la communauté. L’ahurissement du pleutre qui ne
saisit pas, s’unit en leurs discours à la haine du banquier menacé dans
son argent. Pourtant, ici, le grotesque domine, le trio de pieds-plats
fait songer à certaines planches de Daumier, le cruel historien des
bureaucrates; d’un Daumier gigantesque et promu à la vie sublime du
grand art.
* * * * *
J’ai retrouvé, sur mainte hure bagnéraise l’expression lamentable et
caricaturale de mes trois pharisiens. Un arrêté du préfet de police, le
grand architinclin des belles petites et des chevaliers du râteau, vient
d’interdire à grand tapage les jeux dits de hasard, dans les stations
thermales. On a saisi les engins de toute espèce, les râteaux, les
jetons, les chevaux de bois, les mascottes, ingénieux déguisement de la
roulette proscrite, et renvoyé à leurs chères études, les filous
cosmopolites dont se parent les Kursaals. Là-dessus, cris, fureurs,
malédictions. On se fût cru dans Rama, au temps que Rachel lamentait ses
enfançons. A Bigorre, comme ailleurs, l’exécution n’alla point sans
quelque tapage et grincements de dents. Des voix éplorées gémirent chez
Veaudelet. Polycarpe Remora, dit le bourreau des gueux, Polycarpe dont
le claque-dents prêtait asile au monde des petits baigneurs, des
ouvriers et des gens de peine, curieux d’être dévalisés, pleure des
larmes de crocodile sur son industrie méchamment mise à mort. Le
tenancier du casino, drapé dans sa majesté de père-noble, tonitrue avec
les gestes du cardinal Brogni et menace de fermer sa boutique.
L’esprit s’accoutume avec peine à la superlative barbarie d’un pareil
châtiment.
Quoi! jusqu’à la fin de septembre, les dilettanti de passage ne
pourraient plus ouïr la _Dame Blanche_ et _Si j’étais Roi_! Le _Grand
Mogol_, comme _Achilleus_ sous sa tente, disparaîtrait dans les jungles
de Delhi! Le ténor Dumollard, ce luth, et Mademoiselle Trop-de-lilas,
cette harpe, résorberaient leurs tons! Et tout cela pour éviter la ruine
de quelques familles, le déshonneur des jeunes hommes, le désespoir des
mères, les tragédies boueuses et sanglantes sur quoi les entrepreneurs
de casinos écrêment leurs profits. A d’autres! Nous prend-on pour des
faquins? Qu’une femme se noie, qu’un enfant de vingt ans se brûle après
quelques nuits, où, d’accord avec les croupiers municipaux, les grecs
ont arraché de ses mains le bien patrimonial, est-ce là de quoi mener si
grand bruit quand la cagnotte marche et que Monsieur Delaroulette est
satisfait?
Pour mettre fin à ce scandale, et rendre aux amateurs passionnés de
musique les organes éoliens qui tant nous ont charmés, les éphores de la
ville se déboutonnèrent d’une protestation vraiment ingénieuse, où la
moralité, l’organisation savante et la délicatesse du cercle de Bagnères
sont exaltées comme il faut. Une localité si bien pensante, en effet, ne
peut tenir un vulgaire brelan. C’est avec des tarots présanctifiés que
l’on cartonne sur ses tapis. Un tripot, le casino de Bagnères! Oh! que
nenni, mais une académie fermée à double tour, aristocratique et pieuse,
moitié salon, moitié sanctuaire, où l’on ne coudoie que fleurs
héraldiques, où l’on n’entend que propos à la Champcenetz. Depuis
l’affaire Tigaud--un gentleman retiré dans sa villa de Poissy--l’on
garde les cartes comme des infantes. On les environne de précautions
merveilleusement combinées qu’un escroc de médiocre intelligence les
peut connaître en un clin d’œil. Le reste n’est qu’un jeu pour l’adresse
des philosophes à qui d’ailleurs le personnel des tables chaudes est
toujours prêt à servir du gâteau, malgré l’honnêteté de quelques
subalternes et la vigilance des ayants-droit. Mais c’est un fait
indéniable, que jamais un grec ne pénétra dans Bagnères, que ses
habitants professent une aversion marquée pour la poussette et le louis
qui tombe, que sa maison de conversation est un site où les mœurs
s’épurent, en même temps que l’esprit se familiarise avec les
chefs-d’œuvre escarpés.
Le document de nos «édiles» a trouvé près de l’administration
préfectorale, un concours d’autant plus suave que des schismes
politiques divisaient ces pouvoirs. On combla les fossés,--l’on oublia
les querelles et l’on s’embrassa, comme, après la mort de Juliette, les
Capulets et les Montaigus. Que les «blaireaux» paient de leur fortune,
ou même de leur couenne, cette heure bénévole, quel maroufle
hypocondriaque oserait fronder là-dessus!
* * * * *
Voilà quels événements agitèrent Bigorre et ses faubourgs. Les endroits
publics regorgent d’yeux écarquillés et de lippes bavardes, commentant
la décision ministérielle à ne plus finir, proposant avec abondance
d’ineptes éventualités. Il y a là comme un bruit de grenouillère où
vient choir un pavé. Seulement au _brékékékeh_ du divin Aristophane
succèdent des aperçus écœurants de trivialité. Qui l’emportera dans ce
duel tintamarresque, où la ville, représentée par ses élus, joue le
personnage de mestre-de-camp! Souhaitons, pour en finir avec ces
rabâchages, que le monde où l’on triche ait partie gagnée, par l’or ou
par le fer, et que l’écharpe de Pallas, flotte comme devant sur la Tour
de l’Horloge.
Et peut-être, un soir, apprendrons-nous--sans chagrin du reste--que les
vertueux défenseurs de la cagnotte y laissèrent, par la main de leurs
enfants, quelque formidable rançon.
Alors, les yeux dessillés par une mésaventure personnelle, ils
comprendront, sans doute, à quel singulier rôle ils se voulurent
commettre, et que l’ignorance est un crime aussi.
Car enfin que répondraient-ils, ces chevaliers, ces purs, ces
catholiques, si quelqu’un leur proposait en face de tenir--même par
procuration--un établissement de filles ou un comptoir de bonneteau?
VI
BULLETIN DE VOTE.
_Bagnères de Bigorre, 1886._
J’ai reçu, ce matin, un imprimé de forme oblongue, contenant mes nom,
prénoms, domicile et vertus, mais d’une réserve charmante, au sujet de
mes ans. Cela remis par un sergot--irisurbaine--et dénudé de toute
enveloppe. Mon cœur électoral a tressailli; car vous supposez bien que
ce papier fatidique, n’était rien moins que la carte m’autorisant à
circuler sur le trottoir du suffrage universel. Dimanche et quelque peu
les jours suivants, s’il plaît aux candidats couchés dans le hamac du
ballottage, les entendoires bagnérais auront à prononcer entre Monsieur
Troussemêtre, qui en sa qualité d’arpenteur, doit tenir un plan, et le
docteur Cazalas, jaloux de médicamenter notre belle patrie. A vrai dire,
je dois beaucoup à ces messieurs, pour le soin qu’ils prennent d’égayer
les murs de proclamations versicolores. Je n’ai point lu le texte de
leurs papiers, à cause que le verbe constitutionnel n’entame point, sans
douleur, ma caboche ignorante. Mais les beaux placards, usités pour le
raccrochage des suffrageants, amusent l’œil de leur polychromie, et le
préparent aux oiseaux imprévus, aux étoffes estomirantes, qu’importent
dans nos murs les Landes et le Gers.
* * * * *
Pour le restant, Bagnères montre la gaieté, d’un champ de betteraves,
dans un jour brumeux. Le Casino, peu sorti de ses fondations, unit
agréablement les plâtriers aux dames indigènes, de quoi résultent force
erreurs et confusions de maquillages. Les comédies fossiles alternent
dans la salle des fêtes avec les renâclements du ténor sans voix et les
ingénuités de chanteuses quinquagénaires. Joignez la laideur crue du
badigeon, la présence inéluctable des mêmes spectateurs, et vous
imaginerez sans doute l’allure pénitentiaire de ces divertissements.
L’obstination qui caractérise les hôtes du Casino avec l’inamovibilité
du répertoire, y donnent une sensation macabre d’ennui rétrospectif. Les
visages restent les mêmes, allégés d’incisives et soulignés de pattes
d’oie; les tailles se déforment, et telle qui s’essouffle aujourd’hui en
des valses commémoratives, bondissait aux rythmes printaniers, voici
quelque dix-huit ans.
Il sied d’admirer la force d’âme à rendre capable d’endurer après des
lustres, la _Rose de Saint Flour_ ou _les Dragons de Villars_.
Une autre cause de tristesse est l’absence de joueurs qui fait pousser
des champignons dans le tiroir de la cagnotte et substitue la dèche
crapuleuse aux pêches miraculeuses de l’été. L’auguste influence qui
supprima--fort à raison d’ailleurs--l’inepte pornographie des opérettes,
devrait bien suspendre aussi le passe-temps de _la Mascotte_, où les
petits jeunes gens compromettent le repos de leurs nuits et l’avarice de
leurs ascendants.
* * * * *
Le ciel tout gris, le ciel ouateux d’après l’orage, descend en brume
fine jusqu’au ras des coteaux. Les blanches routes aux candeurs
marmorales ignorent les sveltes promeneuses et le gai fracas des
excursions. Un petit âne chargé de bois, un pâtre sur le chemin de
hautes bergeries et dans leurs tape-culs, les courtiers d’élection,
promenant la sottise au grand air, voilà pour le paysage. La campagne
s’endort au clapotement des eaux troubles, au gargouillis des branches
égouttées. La pluie incessante avive et rajeunit le ton laqué des
feuilles, depuis le vert noir des aunes, jusques au pâle argent de
l’osier.
Et c’est une gloire verte des bois et des prairies, des gazons où
s’enorgueillit la claire dentelle des frênes, la découpure savante des
yeuses, la pourpre jaune des sorbiers, l’aile tremblante des sycomores.
Renaisse le bon soleil, ami des plantes et des hommes, le soleil qui
fait bourdonner aux blessures des chênes les scarabées de lapis et d’or!
Renaisse le bon soleil et tremblantes dans leurs robes de printemps, les
belles dames inscriront sur les hêtres débonnaires des chiffres de
jeunesse et de coquet amour.
VII
CONCERT NOCTURNE
Hier au soir, dix juillet, la moleskine officielle appesantie de visages
autochtones, un gros d’artistes lyriques préludaient à leurs
glapissements par l’exécution de _Madame Angot_, cette primeur!
Heureusement, ce soir-là, des pentes de _Salut_ aux chênes de
_Labassère_, les arbres étaient mouillés de clair de lune. Sous le
couvert des frênes, le long des rus bavards entre les pieds de menthe,
un orchestre de parfums menait le branle des esprits.
Au plus haut des frondes étagées, à travers les rameaux qu’empreint un
bleu phosphore, des lampes sidérales clignotaient, vertes comme des
émeraudes, sanglantes comme des rubis, laiteuses comme l’opale,
brillantes comme le diamant. L’eau pétillait sous les viornes avec
toutes sortes de _grupetti_, vocalises et _appoggiatures_, satisfaite
autant qu’une diva patentée de ce gongorisme musical. Mesdames les
fleurs en robes de gala, s’asseyaient pour entendre sur les coussins
verts des prairies. Les narcisses, vêtus de lampas aurore, comme il
convient à des princesses mythologiques. Les myosotis, en crêpe
turquoise, passequillés d’or faisaient valoir des grâces de _Keepsake_.
Les campanules désinvoltes rehaussaient, d’un œil de poudre, leur parure
de chanoinesses et déferraient de quelques impertinences les
pâquerettes, ces bourgeoises. Des pensionnats de clématites roulaient
avec candeur sur la mousse des roches. Les bras nus, la gorge au vent,
sous les palmes des houblonnières, les églantines riaient aux scarabées
audacieux et corrects, à leur beauté bête d’officiers vainqueurs.
C’était une merveilleuse assemblée et digne en tous points du spectacle
attendu. Le gong des crapauds annonçait les entr’actes. Une escorte de
lucioles ramenait à leurs carrosses les belles invitées, piquait dans
l’herbe mille torches vivantes.
A vrai dire, la fête manquait un peu de cette animation chère à nos
joviales compatriotes et maintes corolles spéciales à leurs chapeaux ne
l’honoraient point de leur présence. Mais ce sont là des revers sur quoi
l’on se résigne volontiers.
On ne saurait imaginer d’ailleurs, exécution plus triomphante, auditoire
plus recueilli. Dans son duetto avec la fontaine, le rossignol provoqua
des élans d’admiration, nonobstant les épigrammes d’une chevêche
lettrée, adverse à toute espèce de ténor. Le grillon parut abuser aussi
de son agilité sur le _forte piano_ et prolonger outre mesure ses
dislocations. Une vieille cigale, son amie, l’excusa sur ses mauvaises
mœurs, et que depuis la fenaison, il se grisait chaque jour
abominablement.
Les pieds poudreux, un brin de chèvrefeuille aux dents, l’oreille pleine
de souffles harmonieux et la poitrine élargie aux brises de l’été, vous
ouïrez demain la symphonie lunaire, vous boirez aux calices patents le
vin fantasque de la nuit.
«_De la nuit, Vierge Mère impalpable qui baigne
Tous les jeunes émois de ses silences gris_»
et vous ne me demanderez plus quels couvreurs en retrait d’emploi, quels
mineurs matrinicides, chantent, de huit à onze, la mère Godichon, sous
peine d’être classés bien au-dessous des mollusques gastéropodes, au
niveau des lecteurs de M. Georges Ohnet.
VIII
FÊTE NATIONALE
«_Un beau soleil a fêté ce grand jour_»
comme au temps de la première manifestation, lorsque ce pauvre
Flesselles, se chargea de fournir le _sang impur_. Les échevins
bagnérais ont témoigné de leur fidélité monarchique par une singulière
abstinence de pétards. J’avoue pour mon compte, adhérer petitement à ce
jeûne pyrotechnique. Quel que soit le culte en exercice, il ne me
déplaît point qu’on le récrée de fusées volantes. Cela repose un peu de
la conversation des naturels. La Sainte-Cécile et l’Harmonie des
pompiers ont alterné leurs fanfares exquises de civisme et d’éclat. Un
des principaux éléments de nos réjouissances nationales, j’entends
l’intoxication par les alcools, n’a point failli dans ce beau jour, que
j’appellerai volontiers la _Saint Pochard_, si le premier janvier
n’était baptisé la _Saint Concierge_, depuis longtemps.
* * * * *
Les embellissements du Casino marchent avec lenteur, en dépit de la
canicule. Soigneusement épilé de tout feuillage, le parc offre l’aspect
gracieux d’un steppe au grand soleil. Par contre, aux jours de pluie,
les talons s’impriment en boue de la façon la plus marécageuse qui soit.
Les scies grincent dans la pierre et la truelle sévit, comme aux beaux
temps de la concession. Un progrès toutefois s’impose en ce jardin:
c’est de complanter la maîtresse pelouse avec des tessons de bouteilles,
relevés çà et là de quelques plumeaux touffus, à l’ombre de quoi, l’on
acclimaterait aisément la vipère bérus et le serpent à sonnettes.
IX
BAGNÈRES DE BIGORRE
_2 septembre 1886._
Notre petite ville si riante au cours de la saison, montra, ces jours
passés, une surprenante animation. L’on eût dit, que pour faire accueil
à ses visiteurs, Bagnères se fût mise en frais de coquetterie, en
multipliant sous leurs pas, les amusements de toutes sortes. A l’instar
des grandes stations, notre paisible «endroit» a sa «grande semaine» qui
ne le cède en rien à celles de Deauville, Luchon, Dinard et tous lieux
renommés. Aux sportsmen, la Société des Courses offre une réunion
embellie par tout ce que les haras pyrénéens recèlent de gentilshommes;
aux favoris de Terpsichore, la mairie donne, dans les salons princiers
du Casino, des bals d’une rare magnificence, où l’éclat des toilettes
rehausse encore le choix du personnel; aux amis d’une franche gaîté, la
Commission des fêtes exhibe des mâts de cocagne, avec leur couronnement
obligatoire de gallinacées en putréfaction; aux babies, le prépotent
Fauré ouvre l’Eden des sauteries infantiles, ce prélude aux jeux dont
Tissot écrivit le manuel. Enfin pour les bourgeois, qu’effarouchent la
dépense et le bruit, nos verdoyantes promenades se parent de leurs plus
clairs soleils. Mais, par-dessus toutes les attractions, celles du luxe
comme celles, non moins pénétrantes de la nature, le «clou» des
réjouissances fut la cavalcade en masques, organisée par quelques jeunes
fashionables, d’accord avec les notables commerçants.
Notre compaing en journalisme, M. Ignace Papulard, que les graves soucis
de la vie publique n’empêchent point d’être tout à tous et d’entendre,
mieux que personne au monde, ces sortes de passe-temps, a droit à
l’hommage de notre gratitude. Il y a dans M. Papulard--comme dans
César--du dandy et du chef d’armée. C’est pourquoi nous le voyons si
merveilleusement propre à gouverner les masses, dans un but de conquête
ou de simple agrément. _Dux!_
Donc la chevauchée à laquelle se complurent nos compatriotes et leurs
amphitryons, naquit d’un sien concept, uni au désir de quelques éphèbes
cagneux, jaloux d’exhiber, en tutus roses, leurs secrètes difformités.
Le succès décora leurs efforts et la recette--nous dit-on--atteignit un
chiffre inespéré. Qu’ils goûtent la pure joie d’adoucir quelques
misères; la journée fut deux fois bonne, pour le plaisir et pour la
charité.
* * * * *
Les étrangers affluent dans nos murs: le modeste «congé» coudoie
l’élégante Parisienne, les Thermes sont forcés de débiter les eaux
ménagères, pour satisfaire à l’incroyable empressement des baigneurs.
Personne d’ailleurs ne paraît s’apercevoir de la substitution.
X
SUPPRESSION DES JEUX