tête, un sot bien pensant, religieux, conservateur, et qui se piquait,
en outre, de proférer des bons mots. Il décerna au plus inepte de ses
bouquins le nom charmant des promenades germaniques. Ce n’est pas, en
effet, à Berlin seulement, que l’on marche «sous les tilleuls». A
Deventer, j’ai retrouvé le nom et la chose, vers la fin d’un été
mélancolique, d’un été de Hollande, où les feuilles mortes et les
bractées des chers tilleuls dansaient prématurément leur automnale
sarabande, venaient s’abattre, comme des papillons morts sur l’eau
dormante de l’Yssel.
Mais, dans ce juillet pyrénéen, les feuillages gardent une jeunesse, une
vigueur, une sève d’adolescence, une robuste et juvénile beauté!
Faits pour abriter les amours des dieux et prêter leur ombre à
l’éternelle fête des étreintes humaines, les arbres gardent à Bagnères
toute leur splendeur. Ce délice de la hache qui tourmente notre âge de
maçons, ne paraît pas avoir contaminé ce beau pays. A part une
échancrure faite par les cagots devant la vierge de Bédal, échancrure
qui met à nu ce fétiche mastoc et laid, pas un arbre, semble-t-il,
depuis quarante ans, ne fut détronqué sans raison. Les robustes ormeaux,
les frênes héroïques, dont chaque nodosité dit l’effort de la plante
pour s’arracher à la glèbe, pour individualiser sa vie, étalent chaque
année, avec plus de force, d’orgueil et d’opulence, leurs ombrages
respectés.
Ceux qui vinrent, enfants, cueillir en des paniers de frêle vannerie et
proposer aux belles étrangères, le tilleul d’autrefois, hommes à
présent, voient leurs fils recommencer la cueillette aux rameaux
inférieurs des géants parfumés. Ils marchent dans le bain d’aromates qui
délecta leur jeunesse. La permanente beauté des choses les console
presque de vieillir. L’adolescence de la terre efface, un moment, les
rides sinon de leur visage, du moins de leur esprit.
Ces routes verdoyantes, ces chemins dans les bois, ces pentes du Monné,
du Lhéris, ces rives de l’Adour, offrent aux cœurs inquiets un asile de
paix profonde, un lieu de calme, d’oubli et de sérénité.
Sophie Cottin, sous le turban jaune de Corinne, y vint fluer ses larmes
en plusieurs volumes. Ramon y murmura, au lendemain de la Terreur, cette
parole émouvante que cite Michelet: «Tant de pertes irréparables
pleurées au sein de la Nature.»
Les majestueuses cîmes encadrent l’horizon d’une muraille d’améthystes
et de lapis, de sommets que hantent les vautours et qu’habite
l’indéfectible hiver. Mais la plaine est à leurs pieds, d’un charme
infiniment doux, avec je ne sais quel agrément sauvage qui préserve de
toute fadeur ce climat délicieux. Qui l’a connu, aimé, aux heures de la
jeunesse, qui, libre d’ambition, exempt de soucis et gonflé de sève
comme les tilleuls de Messidor, a, sous leurs dômes pacifiques, goûté
l’enivrement du matin, la beauté païenne, les souffles vierges de la
montagne, en rapporte--je le sais!--pour les heures mornes et le
crépuscule de la vie, une allégresse qui ne meurt pas, tels ces pastours
des contes bleus qui, sur le coup de minuit, à la Saint-Jean d’Eté, ont
reçu d’une fée amicale sous les branches odorantes, le philtre suprême,
l’élixir de jouvence éternelle et d’indestructible amour.
XVIII
RECUERDO DE LOS TOROS
_Saint Sébastien, 1886._
Au coup de trois heures, frappant à vingt horloges, la cohue envahit la
place des Taureaux. Avenue de la Libertad, sur la jetée de l’Alaméda, un
moutonnement de houle où les fiacres à tendelets verts creusent des
ressacs. Des femmes glissent, onduleuses, une flamme dans leurs yeux
noirs. Des mantilles, des _abanillos_, et,--portant des mannes de
raisin,--les Aragonnaises en taille courte, le visage délimité par une
mante de point roux. Des Basques, bérets en tête, et la jambe prise en
des housseaux de laine, soufflent abominablement dans leurs flûteaux
suraigus.
Sur le pont, défilent sans trève des sociétés chorales: un tas de
_lyres_ et d’_harmonies_. Au festival tauromachique, le maire de
Saint-Sébastien, adjoignit un concours d’orphéons, et sous les yeux des
badauds vomis par les trains de plaisir, s’allonge vers le cirque, une
phalange d’instrumentistes. Crevés de chaud, bouffis et suants, avec des
gestes endoloris, ils traînent l’ampleur des grosses caisses, la
configuration bizarre des _saxhorns_. Des enfants se haussent pour voir
les _toreros_ escortés de longs hurrahs! des fils de bourgeois
qu’endoctrinent leurs auteurs sur l’abomination des plaisirs
sanguinaires; des filles vertes, aux hanches délurées, aux regards
explicites, des marchands d’allumettes et de programmes à s’éventer.
Par delà les parapets, l’eau calme de _la Renteria_ bleuit au loin, sans
une écume, se perd au délicat azur. Des goëlands claquent du bec,
lustrent leurs ailes noires, fondent en cercle sur la mer, et leurs
appels mêlés aux fanfares retentissent opiniâtrement.
La course ne promet pas d’être brillante, s’il faut en croire les
initiés. Des taureaux de Félix Gomez et les grandes épées ne combattront
pas.
L’amphithéâtre est plein de la barrière au mur d’enceinte: des habitués
se reconnaissent, discutent à voix basse, l’air satisfait et compétent.
Une affiche reluisante de vermillon et d’or flotte sur le toril, indique
la stalle du gouverneur. De l’autre côté de l’arène, en plein soleil, la
foule encaquée sur les gradins d’_asiento_! la bariolure des ombrelles
et des éventails. C’est comme un battement d’ailes, où, sur les fonds de
couleur brutale, saignent des taureaux, flamboient des _matadors_. Le
portrait de Mazantini est dans toutes les mains, sa légende sur toutes
les lèvres. Jeune, beau, sorti d’honnête race, il apprit à toucher les
bœufs par amour de l’art. Et comme il fut baptisé sur le sol du
Guipuzcoa, qu’on le dit magnifique et brave de tous points, sa gloire
obscurcit un peu le vieux renom des _Lagartijo_ et des _Frascuelo_.
* * * * *
Une sonnerie de trompettes. Le maire est dans la loge, et les
_cuadrillas_ vont défiler. En tête, le héraut serré dans un justaucorps
noir, empanaché d’un arc-en-ciel de vieilles plumes, fait exécuter des
changements de pied à la plus lamentable haridelle qui se puisse voir:
après les _banderilleros_ imbriqués de métal, puis, seul, en cape
aventurine, la face rasée et le port olympien, l’_Espada_ Mazantini,
derrière les _sobresalientes_ et Cara-Ancha, son rival. Tous saluent le
magistrat qui, sans retard, octroie licence de procéder au combat.
Paillon de cuivre, fleurs d’argent, étoffes diaprées et violentes,
l’emphase des vieux costumes anoblit le champ-clos. Des servants
poussent une porte; le silence choit, et poussé dans la piste, le
taureau s’avance, ébloui.
C’est un Andalou, bai-foncé, court de jambes, épais de fanon et
d’encolure, les cornes ouvertes en croissant. Depuis l’aube, afin
d’irriter son courage, on le tint prisonnier dans une boxe étroite, sans
jour, presque sans air. Aussi trébuche-t-il aveuglé de ce plafond
lumineux; soudain, un _chulo_ tout courant, le provoque des plis de sa
_muleta_. Déjà, les _picadores_ sont à leur poste, la lance en arrêt;
les pieds emboîtés dans des étriers de chêne, et le monstre, d’un élan
irrésistible, fond sur eux.
Ce m’est toujours une satisfaction nouvelle, de voir étripailler cinq ou
six couples de chevaux. Avec le perroquet aimé des concierges, je ne
connais pas d’animal plus odieux que la «conquête» de Monsieur de
Buffon, ni qui mérite davantage l’animadversion des honnêtes gens.
N’est-il pas l’occasion de mille sottises nidoreuses telles que
steeple-chases, rallies-paper, courses plates, glapissements de
bookmakers, sans compter les propos des connaisseurs.
* * * * *
Le premier carcan décousu, perd lamentablement ses entrailles, poignardé
d’un coup de corne, puis le ventre, fouillé de l’encolure à
l’arrière-train. Le foie, les poumons, coulent de la bête ouverte, qui
souffle encore et trébuche parmi ses intestins: puis d’un tournoiement
conique, s’écrase dans une flaque d’ordure et de sang. Un _picador_
renversé, quitte la lice en clopinant, tandis qu’un aide enfonce la
_puntilla_, dans le crâne des rosses moribondes.
* * * * *
Légers, sautillants, avec des pirouettes de danseurs, les
_banderilleros_ armés de courtes flèches, bondissent devant le taureau.
Lui, gratte le sol, du mufle et du pied; son haleine creuse des trous
dans le sable; mais avant qu’il ait effleuré l’homme, celui-ci plante
dans sa chair les banderilles empennées. Le hameçon tranchant et solide,
qui termine la flèche d’une cuisante piqûre, exaspère l’animal. Une
pratique féroce, contraire d’ailleurs aux traditions, consiste à ficher,
en guise de banderilles, une pièce d’artifice dont le fracas et les
étincelles aveuglent presque le taureau. Aussi quel qu’en puisse être le
ragoût, il convient de repousser de tels comportements. Le sang tout
cru--le sang versé par des mains intrépides--est la seule pourpre de
mise, en la _plaza de toros_. Que les eunuques et les femmes à pâmoison,
cherchent d’autres spectacles! La vue d’un beau supplice, la joie de
sentir la vie humaine risquée sur un coup de dés, le ruissellement des
blessures frais-giclantes, épanouissent en nous la férocité congénitale,
sans qu’il soit besoin d’amusettes pyrotechniques ou de fleurs en papier
peint.
* * * * *
Veste héliotrope à pampilles d’or, culotte et bas de soie blancs striés
de cannetille, le jarret tendu, la brette emmaillottée dans une housse
écarlate, Mazantini, jette à ses pieds, la toque de peluche et s’apprête
à frapper le taureau.
Un grand garçon, mince, brun, au nez droit, les yeux comme voilés par le
froncement des paupières, la bouche fine et pure, accentuée d’un soupçon
de gouaillerie, tel apparaît, dans la vigueur de ses trente ans,
l’_Espada_ bien-aimé. L’on devine au moindre geste, qu’il marche dans le
prestige inatténué de sa force et de son orgueil. Le désir d’un peuple
de femmes et cette marée humaine, dont chaque souffle lui porte des
baisers, l’allégresse vive du péril encouru, la juste arrogance d’un
métier noble, en cet âge boutiquier, l’imprègnent d’une magnificence
inconnue aux plus reluisants ténors. Ses cheveux drus, tressés en
cadenette, selon le cérémonial prescrit, découvrent tout ce visage,
reluisant d’audace et de beauté: un dieu qui sent l’abattoir.
* * * * *
Le duel se poursuit entre la brute et le tueur, avec toutes les feintes
d’une escrime raffinée jusques au temps que, frappé droit entre les deux
épaules, le quadrupède chancelle et tombe sur le sable vermeil. Puis, ce
sont les vivats et les saluts de la foule, les petits cris extasiés des
_señoras_, les trains de mules chaperonnées, emportant au clair
grésillement des sonnettes, les lourds cadavres mutilés.
Interminablement, les _corridas_ se déroulent avec des fortunes
diverses. Cara-Ancha, qui n’est guère en bonheur, manque plusieurs fois
la botte suprême, à la grande indignation de l’assistance. Les jurons
pleuvent. «A Madrid, ce seraient des bouteilles vides et des oranges
gâtées» dit quelqu’un près de moi. Des hommes, à barbe d’encre, avec des
yeux de Montezuma sur le bûcher, gesticulent furieusement. Un prêtre
jette son cigare pour injurier plus à l’aise: «_Fuero! Fuero! puerco!
conchino!_» et mille gentillesses d’outre-monts. Pendant ce temps, les
Basques sifflent dans leurs galoubets, les orphéons mugissent des polkas
et le déplorable coryphée rate ses victimes à coup sûr. Cela tourne à la
boucherie--«Charcutier», hurle un Français!--«_Puerco_» reprennent les
Espagnols.
A nos pieds, agonise le dernier mâle, une douceur dans ses yeux
obliques, mourants déjà. Un coup de miséricorde, en plein front, le
renverse, foudroyé.
Par les vomitoires grands ouverts, les spectateurs ruissellent entre
deux files de miquelets, s’éparpillent dans les rues pavoisées, comme un
jour de Fête-Dieu. A tous les balcons, des housses claires, des
verdures, des tapis: aux fenêtres, le drapeau de gueules et d’or: les
_miradores_ pleins de robes, couleur du temps.
* * * * *
A la _Maillorquina_, les femmes lunchent, égratignent des sorbets,
grignottent des pâtisseries aux jaunes d’œufs, avec force cédrats
confits, _heladas_ et _vasos d’agua con esponjado_. Les fanfares
continuent leurs évolutions au grand air. La _Marseillaise_ allume par
les carrefours son patriotisme de trombone: les Basques déchirent la
paix du soir de strideurs à la Valmajour.
L’ombre s’appesantit et, dans l’or enfumé du couchant, passent les
filles des Provinces, hautaines et d’une beauté si grave qu’on les
prendrait, ainsi voilées, pour quelque Notre Dame, issant d’un retable,
avec sa jupe lamée et sa couronne de jayet noir.
TABLE DES MATIÈRES
Avant-propos 7
I. Villes d’Eaux (Bagnères de Bigorre) 11
II. Le roi de la Barousse, ou M. Ignace Papulard, candidat
aux élections générales 19
III. Les gentilshommes du Râteau 31
IV. Impression de tapis vert 41
V. Bourgeois de Bagnères de Bigorre en 1886 51
VI. Bulletin de vote 63
VII. Concert nocturne 71
VIII. Fête nationale 77
IX. Bagnères de Bigorre (septembre 1886) 81
X. Suppression des Jeux 87
XI. Ouverture de la Chasse 93
XII. Impressions du Mid-Summer, du Val de Payolle, le dimanche
de la Saint Jean d’Eté 101
XIII. Portraits de famille 111
XIV. Ballade exécutée en rimes parnassiennes à la louange du
drap Bosviel 115
XV. A seule fin d’exalter le tact de M. Durand 121
XVI. Ballade pour exalter les melons surhumains de
Monsieur Gaga 125
XVII. Sous les tilleuls de Bagnères de Bigorre 129
XVIII. Recuerdo de los Toros 143
IMPRIMERIE SAINTE-CATHERINE, BRUGES (BELGIQUE).
ACHEVÉ D’IMPRIMER LE QUINZE FÉVRIER MIL NEUF CENT VINGT QUATRE SUR LES
PRESSES DE L’IMPRIMERIE SAINTE-CATHERINE A BRUGES, POUR LA SOCIÉTÉ
D’ÉDITION «LE LIVRE».
Note du transcripteur
On a appliqué les corrections figurant en erratum. L’orthographe et la
ponctuation sont conformes à l’original, seules les erreurs
typographiques absolument flagrantes ayant été corrigées.