LXV

Les jeudis de Limoise, à la rage du soleil, quand tout dormait accablé

dans la campagne silencieuse, j'avais pris l'habitude de grimper sur le

vieux mur d'enceinte, au fond du jardin, et d'y rester longtemps, à

califourchon, immobile à la même place, les touffes de lierre me montant

jusqu'aux épaules, toutes les mouches et toutes les sauterelles

bruissant autour de moi. Comme du haut d'un observatoire, je contemplais

la campagne chaude et morne, les bruyères, les bois, et les légers

voiles blancs du mirage, que l'extrême chaleur agitait sans cesse d'un

petit mouvement tremblant de surface de lac. Ces horizons de la Limoise

conservaient encore pour moi, l'espèce de mystère d'inconnu que je leur

avais prêté pendant les premiers étés de ma vie. La région un peu

solitaire qu'on voyait du haut de ce mur, je me la représentais comme

devant se continuer indéfiniment ainsi, par des landes et des bois, en

vrai site de contrée primitive; j'avais beau très bien savoir, à

présent, qu'au delà se trouvaient, comme ailleurs, des routes, des

cultures et des villes, je réussissais à garder l'illusion de la

sauvagerie de ces lointains.

Du reste, pour mieux me tromper moi-même, j'avais soin de cacher, avec

mes doigts repliés en longue-vue, tout ce qui pouvait me gâter cet

ensemble désert: une vieille ferme là-bas, avec un coin de vigne

labourée et un bout de chemin. Et là, tout seul, distrait par rien dans

ce silence plein de bourdonnements d'insectes, dirigeant toujours le

creux de ma main vers les parties les plus agrestes d'alentour,

j'arrivais très bien à me donner des impressions de pays exotiques et

sauvages.

Des impressions de Brésil surtout. Je ne sais pas pourquoi c'était

plutôt le Brésil, que le bois voisin me représentait, dans ces moments

de contemplations.

Et il me faut dire en passant comment est ce bois, le premier de tous

les bois de la terre que j'aie connu et celui que j'ai le plus aimé: de

très vieux chênes verts, arbres aux feuilles persistantes et d'une

couleur sombre, formant un peu colonnade de temple avec leurs troncs

élancés; et là-dessous, aucune broussaille, mais un sol à part,

constamment sec, recouvert toute l'année de la même petite herbe

exquise, courte et très fine comme un duvet; çà et là seulement quelques

bruyères, quelques filipendules, quelques rares fleurettes d'ombre.

Le roman d'un enfant · 第 68 / 93 题