Les jeudis de Limoise, à la rage du soleil, quand tout dormait accablé
dans la campagne silencieuse, j'avais pris l'habitude de grimper sur le
vieux mur d'enceinte, au fond du jardin, et d'y rester longtemps, à
califourchon, immobile à la même place, les touffes de lierre me montant
jusqu'aux épaules, toutes les mouches et toutes les sauterelles
bruissant autour de moi. Comme du haut d'un observatoire, je contemplais
la campagne chaude et morne, les bruyères, les bois, et les légers
voiles blancs du mirage, que l'extrême chaleur agitait sans cesse d'un
petit mouvement tremblant de surface de lac. Ces horizons de la Limoise
conservaient encore pour moi, l'espèce de mystère d'inconnu que je leur
avais prêté pendant les premiers étés de ma vie. La région un peu
solitaire qu'on voyait du haut de ce mur, je me la représentais comme
devant se continuer indéfiniment ainsi, par des landes et des bois, en
vrai site de contrée primitive; j'avais beau très bien savoir, à
présent, qu'au delà se trouvaient, comme ailleurs, des routes, des
cultures et des villes, je réussissais à garder l'illusion de la
sauvagerie de ces lointains.
Du reste, pour mieux me tromper moi-même, j'avais soin de cacher, avec
mes doigts repliés en longue-vue, tout ce qui pouvait me gâter cet
ensemble désert: une vieille ferme là-bas, avec un coin de vigne
labourée et un bout de chemin. Et là, tout seul, distrait par rien dans
ce silence plein de bourdonnements d'insectes, dirigeant toujours le
creux de ma main vers les parties les plus agrestes d'alentour,
j'arrivais très bien à me donner des impressions de pays exotiques et
sauvages.
Des impressions de Brésil surtout. Je ne sais pas pourquoi c'était
plutôt le Brésil, que le bois voisin me représentait, dans ces moments
de contemplations.
Et il me faut dire en passant comment est ce bois, le premier de tous
les bois de la terre que j'aie connu et celui que j'ai le plus aimé: de
très vieux chênes verts, arbres aux feuilles persistantes et d'une
couleur sombre, formant un peu colonnade de temple avec leurs troncs
élancés; et là-dessous, aucune broussaille, mais un sol à part,
constamment sec, recouvert toute l'année de la même petite herbe
exquise, courte et très fine comme un duvet; çà et là seulement quelques
bruyères, quelques filipendules, quelques rares fleurettes d'ombre.