LX

Ce même printemps-là, il y eut un retour du père de la petite Jeanne qui

me frappa beaucoup. Depuis quelques jours, sa maison était sens dessus

dessous, dans les préparatifs et la joie de cette arrivée prochaine. Et,

la frégate qu'il commandait étant rentrée dans le port un peu plus tôt

qu'on n'avait supposé, je le vis de ma fenêtre un beau soir, qui

revenait chez lui, seul, se hâtant dans la rue pour surprendre son

monde... Il arrivait de je ne sais quelle colonie éloignée après deux ou

trois ans d'absence, et il me parut qu'il n'avait pas changé d'aspect...

On rentrait donc au foyer tout de même! Elles finissaient donc, ces

années d'exil, qui aujourd'hui du reste me faisaient déjà l'effet d'être

moins longues qu'autrefois!... Mon frère lui aussi, à l'automne

prochain, allait nous revenir; ce serait bientôt comme s'il ne nous

avait jamais quittés.

Et quelle joie, sans doute, que ces retours! Et quel prestige

environnait ceux qui arrivaient de si loin!

Le lendemain, chez Jeanne, dans sa cour, je regardais déballer d'énormes

caisses en bois des pays étrangers; quelques-unes étaient recouvertes de

toiles goudronnées, débris de voiles sans doute, qui sentaient la bonne

odeur des navires et de la mer; deux matelots à large col bleu

s'empressaient à déclouer, à découdre; et ils retiraient de là dedans

des objets d'apparence inconnue qui avaient des senteurs de «colonies»;

des nattes, des gargoulettes, des potiches; même des cocos et d'autres

fruits de là-bas...

Le vieux grand-père de Jeanne, ancien marin lui aussi, était à côté de

moi, surveillant du coin de l'oeil ce déballage, et tout à coup, d'entre

des planches que l'on séparait à coups de masse, nous vîmes s'échapper

de vilaines petites bêtes brunes, empressées, sur lesquelles les deux

matelots sautèrent à pieds joints pour les tuer:

--Des cancrelats, n'est-ce pas, commandant? demandai-je au grand-père.

--Comment! Tu connais ça, toi, petit terrien? me répondit-il en riant.

À vrai dire, je n'en avais jamais vu; mais des oncles à moi, qui avaient

habité dans leur compagnie, m'en avaient beaucoup parlé. Et j'étais ravi

de faire une première connaissance avec ces bêtes, qui sont spéciales

aux pays chauds et aux navires...

Le roman d'un enfant · 第 63 / 93 题