Cependant, après ce pénible hiver passé sous la coupe du Boeuf Apis et du
Grand-Singe, le printemps revint encore, très troublant toujours pour
les écoliers, qui ont des envies de courir, qui ne tiennent plus en
place, que les premiers jours tièdes mettent hors d'eux-mêmes. Les
rosiers poussaient partout sur nos vieux murs; ma chère petite cour
devenait de nouveau bien tentante, au soleil de mars, et je m'y
attardais longuement à regarder s'éveiller les insectes et voler les
premiers papillons, les premières mouches. Peau-d'Âne même en était
négligée.
On ne venait plus me conduire au collège ni m'y chercher; j'avais obtenu
la suppression de cet usage, qui me rendait ridicule aux yeux de mes
pareils. Et souvent, pour m'en revenir, je faisais un léger détour par
les remparts tranquilles, d'où l'on voyait les villages et un peu des
lointains de la campagne.
Je travaillais avec moins de zèle que jamais, ce printemps-là; le beau
temps qu'il faisait dehors me mettait la tête à l'envers.
Et une des parties où j'étais le plus nul était assurément la narration
française; je rendais généralement le simple «canevas» sans avoir trouvé
la moindre «broderie» pour l'orner. Dans la classe, il y en avait un qui
était l'aigle du genre et dont on lisait toujours à haute voix les
élucubrations. Oh! tout ce qu'il glissait là dedans de jolies choses!
(Il est devenu, dans un village de manufactures, le plus prosaïque des
petits huissiers.) Un jour que le sujet proposé était: «Un naufrage», il
avait trouvé des accents d'un lyrisme!... et j'avais donné, moi, une
feuille blanche avec le titre et ma signature. Non, je ne pouvais pas me
décider à développer les sujets du Grand-Singe: une espèce de pudeur
instinctive m'empêchait d'écrire les banalités courantes, et quant à
mettre des choses de mon cru, l'idée qu'elles seraient lues, épluchées
par ce croque-mitaine, m'arrêtait net.
Cependant j'aimais déjà écrire, mais pour moi tout seul par exemple, et
en m'entourant d'un mystère inviolable. Pas dans le bureau de ma
chambre, que souillaient mes livres et mes cahiers de collège, mais dans
le très petit bureau ancien qui faisait partie du mobilier de mon musée,
existait déjà quelque chose de bizarre qui représentait mon journal
intime, première manière. Cela avait des aspects de grimoire de fée ou
de manuscrit d'Assyrie; une bande de papier sans fin s'enroulait sur un
roseau; en tête, deux espèces de sphinx d'Égypte, à l'encre rouge, une
étoile cabalistique,--et puis cela commençait, tout en longueur comme le
papier, et écrit en une cryptographie de mon invention. Un an plus tard
seulement, à cause des lenteurs que ces caractères entraînaient, cela
devint un cahier d'écriture ordinaire; mais je continuai de le tenir
caché, enfermé sous clef comme une oeuvre criminelle. J'y inscrivais,
moins les événements de ma petite existence tranquille, que mes
impressions incohérentes, mes tristesses des soirs, mes regrets des étés
passés et mes rêves de lointains pays... J'avais déjà ce besoin de
noter, de fixer des images fugitives, de lutter contre la fragilité des
choses et de moi même, qui m'a fait poursuivre ainsi ce journal jusqu'à
ces dernières années... Mais, en ce temps-là, l'idée que quelqu'un
pourrait un jour y jeter les yeux m'était insupportable; à tel point
que, si je partais pour quelque petit voyage dans l'île ou ailleurs,
j'avais soin de le cacheter et d'écrire solennellement sur l'enveloppe:
«C'est ma dernière volonté que l'on brûle ce cahier sans le lire.»
Mon Dieu, j'ai bien changé depuis cette époque. Mais ce serait beaucoup
sortir du cadre de ce récit d'enfance, que de conter par quels hasards
et par quels revirements dans ma manière, j'en suis venu à chanter mon
mal et à le crier aux passants quelconques, pour appeler à moi la
sympathie des inconnus les plus lointains;--et appeler avec plus
d'angoisse à mesure que je pressens davantage la finale poussière... Et,
qui sait? en avançant dans la vie, j'en viendrai peut-être à écrire
d'encore plus intimes choses qu'à présent on ne m'arracherait pas,--et
cela pour essayer de prolonger, au delà de ma propre durée, tout ce que
j'ai été, tout ce que j'ai pleuré, tout ce que j'ai aimé...