De ces hivers, empoisonnés maintenant par la vie de collège, l'événement
capital était toujours la fête des étrennes.
Dès la fin de novembre, nous avions coutume, ma soeur, Lucette et moi,
d'afficher chacun la liste des choses qui nous faisaient envie; dans nos
deux familles, tout le monde nous préparait des surprises, et le mystère
qui entourait ces cadeaux était mon grand amusement des derniers jours
de l'année. Entre parents, grand'mères et tantes, commençaient, pour
m'intriguer davantage, de continuelles conversations à mots couverts;
des chuchotements, qu'on faisait mine d'étouffer dès que je
paraissais...
Entre Lucette et moi, cela devenait même un vrai jeu de devinettes.
Comme pour les «Mots à double sens», on avait le droit de se poser
certaines questions déterminées,--par exemple, la très saugrenue que
voici: «Ça a-t-il des poils de bête?»
Et les réponses étaient dans ce genre:
--Ce que ton père te donne (un nécessaire de toilette en peau) en a eu,
mais n'en a plus; cependant, à quelques parties de l'intérieur (les
brosses), on a cru devoir en ajouter de postiches. Ce que ta maman te
donne (une fourrure avec un manchon) en a quelques-uns encore. Ce que ta
tante te donne (une lampe) aide à mieux voir ceux qu'ont les bêtes sur
le dos; mais... attends, oui, je crois bien que ça n'en a pas
soi-même...
Par les crépuscules de décembre, entre chien et loup, quand on était
assis sur les petits tabourets bas, devant les feux de bois de chêne, on
poursuivait la série de ces questions de jour en jour plus palpitantes,
jusqu'au 31, jusqu'au grand soir des mystères dévoilés...
Ce soir là, les cadeaux des deux familles, enveloppés, ficelés,
étiquetés, étaient réunis sur des tables, dans une salle dont l'entrée
nous avait été interdite, à Lucette et à moi, depuis la veille. À huit
heures, on ouvrait les portes et tout le monde pénétrait en cortège, les
aïeules les premières, chacun venant chercher son lot dans ce fouillis
de paquets blancs attachés de faveurs. Pour moi, entrer là était un
moment de joie telle que, jusqu'à douze ou treize ans, je n'ai jamais pu
me tenir de faire des sauts de cabri, en manière de salut, avant de
franchir le seuil.
On faisait ensuite un souper de onze heures, et quand la pendule de la
salle à manger sonnait minuit, tranquillement, de son même timbre
impassible, on se séparait, aux premières minutes d'une de ces années
d'autrefois, enfouies à présent sous la cendre de tant d'autres.
Je me couchais ce soir-là avec toutes mes étrennes dans ma chambre
auprès de moi, gardant même sur mon lit les préférées. Je m'éveillais
ensuite de meilleure heure que de coutume pour les revoir; elles
enchantaient ce matin d'hiver, premier de l'année nouvelle.
Une fois, il y eut dans le nombre un grand livre à images, traitant du
monde antédiluvien.
Les fossiles avaient commencé de m'initier aux mystères des créations
détruites.
Je connaissais déjà plusieurs de ces sombres bêtes, qui, aux temps
géologiques, ébranlaient les forêts primitives de leurs pas lourds;
depuis longtemps, je m'inquiétais d'elles,--et je les retrouvai là
toutes, dans leur milieu, sous leur ciel de plomb, parmi leurs hautes
fougères.
Le monde antédiluvien, qui déjà hantait mon imagination, devint un de
mes plus habituels sujets de rêve; souvent, en y concentrant toute mon
attention, j'essayais de me représenter quelque monstrueux paysage
d'alors, toujours par les mêmes crépuscules sinistres, avec des
lointains pleins de ténèbres; puis, quand l'image ainsi créée arrivait
tout à fait au point comme une vision véritable, il s'en dégageait pour
moi une tristesse sans nom, qui en était comme l'âme exhalée,--et
aussitôt c'était fini, cela s'évanouissait.
Bientôt aussi un nouveau décor de Peau-d'Âne s'ébaucha, qui représentait
un site de la période du lias: c'était, dans une demi-obscurité, sous
d'accablantes nuées, un morne marécage où, parmi des prêles et des
fougères, remuaient lentement des bêtes disparues.
Du reste, Peau-d'Âne commençait à ne plus être Peau-d'Âne; je renonçais
peu à peu aux personnages, qui me choquaient maintenant par leurs
inadmissibles attitudes de poupées; ils dormaient déjà, les pauvres
petits, relégués dans ces boîtes d'où sans doute on ne les exhumera
jamais.
Mes nouveaux décors n'avaient plus rien de commun avec la pièce: des
dessous de forêts vierges, des jardins exotiques, des palais d'Orient
nacrés et dorés; tous mes rêves enfin, que j'essayais de réaliser là
avec mes petits moyens d'alors, en attendant mieux, en attendant
l'improbable mieux de l'avenir...