Avec le tracas toujours croissant des devoirs, depuis bien des mois je
n'avais plus le temps de lire ma Bible, à peine de faire le matin ma
prière.
Je continuais d'aller très régulièrement au temple chaque dimanche; du
reste nous y allions tous ensemble. Je respectais le banc de famille,
depuis si longtemps connu,--et cette place conservera même toujours pour
moi quelque chose d'à part, qui lui vient de ma mère.
C'était là cependant, au temple, que ma foi ne cessait de recevoir les
atteintes les plus redoutables: celles du froid et de l'ennui. En
général, les commentaires, les raisonnements humains, m'amoindrissaient
toujours la Bible et l'Évangile, m'enlevaient des parcelles de leur
grande poésie sombre et douce. Il était déjà très difficile de toucher
à ces choses, devant un petit esprit comme le mien, sans les abîmer. Le
culte de chaque soir en famille ramenait seul en moi un vrai
recueillement religieux parce qu'alors les voix qui lisaient ou qui
priaient m'étaient chères, et cela changeait tout.
Et puis, de mes contemplations continuelles des choses de la nature, de
mes méditations devant les fossiles venus des montagnes ou des falaises
et entassés dans mon musée, naissait déjà, au fin fond de moi-même, un
vague panthéisme inconscient.
En somme, ma foi, encore très enracinée, très vivante, était couverte à
présent d'un voile de sommeil, qui la laissait capable de se réveiller à
certaines heures, mais qui, en temps ordinaire, en annulait presque les
effets. D'ailleurs, je me sentais troublé pour prier; ma conscience,
restée timorée, n'était jamais tranquille quand je me mettais à
genoux,--à cause de mes malheureux devoirs toujours plus ou moins
escamotés, à cause de mes rébellions contre le Boeuf Apis ou le
Grand-Singe, que j'étais obligé de cacher, de déguiser quelquefois
jusqu'à friser le mensonge. J'avais de cuisants remords de tout cela,
des instants de détresse morale et alors, pour y échapper, je me jetais
plus qu'autrefois dans des jeux bruyants et des fous rires; à mes heures
de conscience plus particulièrement troublée, n'osant pas affronter le
regard de mes parents, c'était avec les bonnes que je me réfugiais, pour
jouer à la paume, sauter à la corde, faire tapage.
Il y avait bien deux ou trois ans que j'avais cessé de parler de ma
vocation religieuse et je comprenais à présent combien tout cela était
fini, impossible; mais je n'avais rien trouvé d'autre pour mettre à la
place. Et quand des étrangers demandaient à quelle carrière on me
destinait, mes parents, un peu anxieux de mon avenir, ne savaient que
répondre; moi encore bien moins...
Cependant mon frère, qui se préoccupait, lui aussi, de cet avenir
indéchiffrable, émit un jour l'idée--dans une de ses lettres qui pour
moi sentaient toujours les lointains pays enchantés--que le mieux serait
de faire de moi un ingénieur, à cause de certaine précision de mon
esprit, de certaine facilité pour les mathématiques, qui était, du
reste, une anomalie dans mon ensemble. Et, après qu'on m'eut consulté et
que j'eus répondu négligemment: «Je veux bien, ça m'est égal,» la choses
parut décidée.
Cette période pendant laquelle je fus destiné à l'École polytechnique
dura un peu plus d'un an. Là où ailleurs, qu'est-ce que cela pouvait me
faire? Quand je regardais les hommes d'un certain âge qui
m'entouraient, même ceux qui occupaient les positions les plus
honorables, les plus justement respectées auxquelles je pusse prétendre,
et que je me disais: il faudra un jour être comme l'un d'eux, vivre
utilement, posément, _dans un lieu donné, dans une sphère déterminée_,
et puis vieillir, et ce sera tout... alors une désespérance sans bornes
me prenait; je n'avais envie de rien de possible ni de raisonnable;
j'aurais voulu plus que jamais rester un enfant, et la pensée que les
années fuyaient, qu'il faudrait bientôt, bon gré, mal gré, être un
homme, demeurait pour moi angoissante.