--Apporte-moi, je te prie, le... deuxième... non, le troisième... tiroir
de ma chiffonnière.
C'est maman qui parle, s'amusant elle-même de ces tiroirs qu'elle me
demande chaque jour depuis des années,--et quelquefois pour le seul
plaisir de me les demander, sans en avoir un besoin bien réel. (C'était
un des premiers services que j'avais su lui rendre étant tout petit: lui
apporter suivant les cas l'un ou l'autre de ces tiroirs en miniature. Et
la tradition nous en est longtemps restée.)
À l'époque de ma vie où j'en suis arrivé, c'est généralement le soir que
se passe cette promenade de tiroirs, à mon retour du collège, quand déjà
le jour baisse; maman est assise à sa place accoutumée, causant ou
brodant près de sa fenêtre, sa corbeille à ouvrage devant elle; et la
chiffonnière, dont les différents compartiments lui deviennent tour à
tour utiles, est située assez loin, dans l'antichambre.
Une chiffonnière Louis XV, bien vénérable pour avoir appartenu à nos
grand-grand'mères. On y trouve de très anciennes petites boîtes
peinturlurées, qui ont dû être là de tout temps et que les doigts des
aïeules touchaient sans doute chaque jour. Il va sans dire que je
connais tous les secrets de ces compartiments, maintenus dans un ordre
immuable; il y a l'étage des soies, qui sont classées dans des sacs en
rubans; il y a celui des aiguilles, celui des petites soutaches et celui
des petits crochets. Et l'arrangement de ces choses est tel encore sans
doute que l'avaient conçu les aïeules dont ma mère a continué la sainte
activité.
Apporter ces tiroirs de chiffonnière, a été une des joies, un des
orgueils de ma première enfance, et rien n'a changé dans leur
organisation depuis cette époque-là. Ils m'ont inspiré de tout temps le
plus tendre respect; ils sont absolument mêlés pour moi à l'image de ma
mère et à tout ce que ces mains bienfaisantes, si agiles au travail, ont
fabriqué de jolies petites choses,--jusqu'à la dernière de ses
broderies, qui fut un mouchoir pour moi.
Vers mes dix-sept ans, après de terribles revers--à une époque
tourmentée que ce récit n'embrassera pas, mais dont je puis bien parler
puisque j'ai déjà tant de fois, dans de précédents chapitres, empiété
sur l'avenir--il m'a fallu, pendant quelques mois envisager la terreur
de me séparer de cette maison familiale et de ce qu'elle contenait de si
précieux; alors, dans les moments où je me mettais à passer en revue,
avec un recueillement funèbre, tous les souvenirs qui allaient m'être
arrachés, une de mes cruelles angoisses était de me dire: «Jamais plus
je ne reverrai l'antichambre où était cette chiffonnière, jamais plus je
ne pourrai apporter à maman ces chers tiroirs...»
Et sa corbeille à ouvrage, toujours celle d'autrefois, que je l'ai priée
de ne jamais changer, même malgré un peu d'usure,--et les différents
petits bibelots qui s'y trouvent, étuis, boîtes pour les aiguilles,
écrous pour tenir les broderies!--L'idée que je pourrai connaître un
temps où les mains bien aimées qui touchent journellement ces choses ne
les toucheront jamais plus, m'est une épouvante horrible contre laquelle
je ne me sens aucun courage. Tant que je vivrai, évidemment, on
conservera tout tel quel, dans une tranquillité de reliques; mais après,
à qui écherra cet héritage qu'on ne comprendra plus; que deviendront
ces pauvres petits riens que je chéris?
Cette corbeille à ouvrage de maman et ces tiroirs de chiffonnière, c'est
sans doute ce que j'abandonnerai avec le plus de mélancolie et
d'inquiétude, quand il faudra m'en aller de ce monde...
Très puéril en vérité, et j'en suis confus;--cependant je crois que je
pleure presque, en écrivant cela...