Parmi ces professeurs qui sévirent si cruellement contre moi pendant mes
années de collège--et qui avaient tous des surnoms--les plus terribles,
sans contredit, furent le Boeuf Apis et le Grand-Singe-Noir. (J'espère
que s'ils lisaient ceci, ils comprendraient à quel point de vue enfantin
je me replace pour l'écrire. Si je les retrouvais aujourd'hui, j'irais
sans nul doute à eux la main tendue, en m'excusant d'avoir été leur
élève très indocile).
Oh! le Grand-Singe surtout, je le haïssais! Quand du haut de sa chaire
il laissait tomber cette phrase: «Vous me ferez cent lignes, vous, le
petit sucré là-bas!» je lui aurais sauté à la figure comme un chat
outragé. Il a, le premier, éveillé en moi ces violences soudaines qui
devaient faire partie de mon caractère d'homme et que rien ne laissait
prévoir chez l'enfant plutôt patient et doux que j'étais.
Et cependant, il serait inexact de dire que j'aie été tout à fait un
mauvais élève; inégal plutôt, à surprises; un jour premier, dernier le
lendemain, mais restant en somme dans une moyenne acceptable, avec
toujours, à la fin de l'année, les prix de version.
Rien que ceux-là, par exemple,--et je m'étonnais que tout le monde ne
les eût pas, tant cela me semblait facile. J'avais au contraire le thème
extrêmement rebelle; la narration, encore davantage.
Je désertais de plus en plus mon propre bureau, et c'était chez tante
Claire, à côté de l'ours aux pralines, que je subissais avec plus de
résignation la torture des devoirs; sur le mur, dans un recoin caché de
la boiserie de cette chambre, un portrait à la plume du Grand-Singe
subsiste encore, avec d'autres bonshommes de fantaisie; l'encre a pâli,
jauni, mais on les a respectés et, quand je les regarde, je retrouve
encore du mortel ennui, de l'étouffement glacé,--des impressions de
collège, enfin.
Tante Claire était plus que jamais ma ressource, par ces temps durs,
cherchant toujours mes mots dans les dictionnaires et se condamnant même
souvent à faire à ma place, d'une écriture imitée, les pensums du
Grand-Singe.