Le théâtre de Peau-d'Âne, très agrandi en profondeur, avec une série
prolongée de portants, était maintenant monté à poste fixe chez tante
Claire. La petite Jeanne, plus intéressée depuis les nouveaux
déploiements de mise en scène, venait plus souvent; elle peignait des
fonds, sous mes ordres, et j'aimais ces moments-là où je reprenais sur
elle toute ma supériorité. Nous possédions maintenant, dans nos
réserves, de pleines boîtes de personnages ayant chacun leur nom et leur
rôle, et, pour les défilés fantastiques, des régiments de monstres, de
bêtes, de gnomes, modelés en pâte et peints à l'aquarelle.
Je me souviens de notre satisfaction, de notre enthousiasme, le jour où
fut essayé le grand décor circulaire sans portants qui représentait le
«vide». Des petits nuages roses, éclairés par côté au jour frisant,
erraient dans une étendue bleue que des voiles de gaze rendaient
indécise. Et le char d'une fée aux cheveux de soie, trainé par deux
papillons, s'avançait au milieu, soutenu par d'invisibles fils.
Cependant rien n'aboutissait complètement, parce que nous ne savions pas
nous borner; c'étaient chaque fois des conceptions nouvelles, toujours
de plus étonnants projets, et la répétition générale était reculée de
mois en mois, jusque dans un avenir improbable...
Toutes les entreprises de ma vie auront, ou ont eu déjà, le sort de
cette Peau-d'Âne...