«_Gâteaux! gâteaux! mes bons gâteaux tout chauds_!» Elle avait repris
ses courses nocturnes, son pas rapide et son refrain, la bonne vieille
marchande. Régulière comme un automate, elle passait, avec le même
empressement, aux mêmes heures. Et les longues veillées d'hiver étaient
recommencées, pareilles à celles de tant d'années précédentes, pareilles
encore à celles de deux ou trois années qui suivirent.
À huit heures toujours, les dimanches soir, arrivaient nos voisins les
D***, avec Lucette, et d'autres voisins aussi, avec une toute petite
fille appelée Marguerite qui venait de se glisser dans mon intimité.
Cette année-là, un nouveau divertissement fut inauguré, pour la clôture
de ces soirées des dimanches d'hiver sur lesquelles flottait plus
attristante que jamais la pensée des devoirs du lendemain. Après le thé,
quand je pressentais que c'était fini, qu'on allait partir, j'entraînais
cette petite Marguerite dans la salle à manger, et nous nous mettions à
courir comme des fous autour de la table ronde, faisant à qui
attraperait l'autre, avec une espèce de rage. Elle était tout de suite
attrapée, cela va sans dire, moi presque jamais; aussi était-ce toujours
elle qui poursuivait, et avec acharnement, en frappant des mains sur la
table, en criant, en menant un tapage d'enfer. À la fin, les tapis
étaient retournés, les chaises dérangées, tout au pillage. Nous
trouvions cela stupide, nous les premiers,--et c'était du reste beaucoup
plus enfant que mon âge. Je ne savais même rien de mélancolique comme ce
jeu des fins de dimanche, sur lequel planait l'effroi de recommencer
demain matin la pénible série des classes. C'était simplement une
manière de prolonger _in extremis_ cette journée de trêve; une manière
de m'étourdir à force de bruit. C'était aussi comme un défi jeté à ces
devoirs qui n'étaient jamais faits, qui pesaient sur ma conscience, qui
troubleraient bientôt mon sommeil, et qu'il faudrait bâcler avec fièvre
demain matin dans ma chambre, à la lueur d'une bougie, ou à l'aube
grise et glacée, avant l'heure odieuse de repartir pour le collège.
On était un peu consterné, au salon, d'entendre de loin cette
bacchanale; de voir surtout qu'elle m'amusait maintenant plus que les
sonates à quatre mains, plus que la «belle bergère» ou les «propos
discordants».
Et ce tournoiement triste autour de cette table fut recommencé tous les
dimanches, sur la pointe de dix heures et demie, pendant au moins deux
hivers... Le collège ne me valait rien décidément, et encore moins les
pensums; tout cela, qui m'avait pris trop tard et à rebours, me
diminuait, m'éteignait, m'abêtissait. Même au point de vue du frottement
avec mes pareils, le but qu'on avait cru atteindre était manqué aussi
complètement que possible. Peut-être, si j'avais partagé leurs jeux et
leurs bousculades... Mais je ne les voyais jamais qu'en classe, sous la
férule des professeurs, c'était insuffisant; j'étais déjà devenu un
petit être trop spécial pour rien prendre de leur manière; alors je
m'enfermais et m'accentuais encore plus dans la mienne. Presque tous
plus âgés et plus développés que moi, ils étaient beaucoup plus délurés
aussi, et plus avancés pour les choses pratiques de la vie; de là chez
eux une sorte de pitié et d'hostilité vis-à-vis de moi, que je leur
rendais en dédain, sentant combien ils auraient été incapables de me
suivre dans certaines envolées de mon imagination.
Avec les petits paysans des montagnes ou les petits pêcheurs de l'île je
n'avais jamais été fier; nous nous entendions par des côtés communs de
simplicité un peu primitive et d'extrême enfantillage; à l'occasion,
j'avais joué avec eux comme avec des égaux. Tandis que j'étais fier avec
ces enfants du collège, qui, eux, me trouvaient bizarre et poseur. Il
m'a fallu bien des années pour corriger cet orgueil, pour redevenir
simplement quelqu'un comme tout le monde; surtout pour comprendre qu'on
n'est pas au-dessus de ses semblables, parce que--pour son propre
malheur--on est prince et magicien dans le domaine du rêve...