Ces petits de Sainte-Hermangarde, dont on m'avait depuis si longtemps
parlé, arrivèrent à la mi-septembre. Leur château de Sainte-Hermangarde
était situé au nord, du côté de la Corrèze; et ils venaient tous les ans
passer ici l'automne, dans un très vieil hôtel délabré qui touchait à
l'habitation de mon oncle.
Deux garçons cette fois, et un peu mes aînés. Mais, contrairement à ce
que j'avais craint, leur compagnie me plut tout de suite. Habitués à
vivre une partie de l'année à la campagne sur leurs terres, ils avaient
déjà des fusils, de la poudre; ils chassaient. Ils apportèrent donc dans
mes jeux une note tout à fait nouvelle. Leur domaine de Bories devint un
de nos centres d'opérations; là tout était à nos ordres, les gens, les
bêtes et les granges. Et un de nos amusements favoris pendant cette fin
de vacances fut de construire d'énormes ballons de papier, de deux ou
trois mètres de haut, que nous gonflions en brûlant au-dessous des
gerbes de foin, et puis que nous regardions s'élever, partir, se perdre
au loin dans les champs ou les bois.
Mais ces petits de Sainte-Hermangarde étaient, eux aussi, des enfants un
peu à part, élevés par un précepteur dans des idées différentes de
celles qui se prennent au lycée; quand il y avait divergence d'avis
entre nous pour ces jeux, c'était à qui céderait par courtoisie; et
alors leur contact ne pouvait guère me préparer aux froissements de
l'avenir.
Or, un jour, ils vinrent gentiment me faire cadeau d'un papillon fort
rare: le «citron-aurore», qui est d'un jaune pâle un peu vert, comme le
«citron» commun, mais qui porte, sur les ailes supérieures, une sorte de
nuage délicieusement rose, d'une teinte de soleil levant. C'était,
disaient-ils, dans leur domaine de Bories, sur les regains d'automne,
qu'ils venaient de le prendre--avec tant de précautions du reste
qu'aucune trace de leurs doigts n'apparaissait sur ses couleurs
fraîches. Et quand je le reçus de leurs mains, vers midi, dans le
vestibule de la maison de mon oncle, toujours fermé dans la journée à
cause de la lourde chaleur du dehors, on entendait, à la cantonade, mon
grand cousin qui chantait, d'une voix atténuée en fausset plaintif de
montagnard. Il se faisait quelquefois cette voix-là, qui me causait
maintenant une mélancolie étrange dans le silence des derniers midis de
septembre. Et c'était toujours pour recommencer la même vieille chanson:
«Ah! ah! la bonne histoire...» qu'il laissait aussitôt mourir sans
l'achever jamais. À partir de ce moment donc, le domaine de Bories, le
papillon aurore, et le petit refrain mélancolique de la «bonne histoire»
furent inséparablement liés dans mon souvenir...
Vraiment, je crains de parler trop souvent de ces associations
incohérentes d'images qui m'étaient jadis si habituelles; c'est la
dernière fois, je n'y reviendrai plus. Mais on verra combien il était
important, pour ce qui va suivre, de noter encore cette association-là.
L
Nous revînmes au commencement d'octobre. Mais un événement bien pénible
pour moi marqua ce retour: on me mit au collège! Comme externe bien
entendu; et encore allait-il sans dire que je serais toujours conduit et
ramené, par crainte des mauvaises fréquentations. Mon temps d'études
universitaires devait se réduire à quatre années de l'externat le plus
libre et le plus fantaisiste.
Mais c'est égal, à partir de cette date fatale, mon histoire se gâte
beaucoup.
La rentrée était à deux heures de l'après-midi, et par une de ces
délicieuses journées d'octobre, chaudes, tranquillement ensoleillées,
qui sont comme un adieu très mélancolique de fêté. Il eût fait si beau,
hélas! là-bas, sur les montagnes, dans les bois effeuillés, dans les
vignes roussies!
Au milieu d'un flot d'enfants qui parlaient tous à la fois, je pénétrai
dans ce lieu de souffrance. Ma première impression fut toute
d'étonnement et de dégoût, devant la laideur des mots barbouillés
d'encre, et devant les vieux bancs de bois luisants, usés, tailladés à
coups de canif, où l'on sentait que tant d'écoliers avaient souffert.
Sans me connaître, ils me tutoyaient, mes nouveaux compagnons, avec des
airs protecteurs ou même narquois; moi, je les dévisageais timidement,
les trouvant effrontés et, pour la plupart, fort mal tenus.
J'avais douze ans et demi, et j'entrais en troisième; mon professeur
particulier avait déclaré que j'étais de force à suivre, si je voulais,
bien que mon petit savoir fût très inégal. On composait ce premier jour,
en version latine, pour le classement d'entrée, et je me rappelle que
mon père m'attendait lui-même assez anxieusement à la sortie de cette
séance d'essai. Je lui répondis que j'étais second sur une quinzaine,
étonné qu'il parût attacher tant d'importance à une chose qui
m'intéressait si peu. Ça m'était bien égal à moi! Navré comme j'étais,
en quoi ce détail pouvait-il m'atteindre?
Plus tard, du reste, je n'ai pas connu davantage l'émulation. Être
dernier m'a toujours paru le moindre des maux qu'un collégien est
appelé à souffrir.
Les semaines qui suivirent furent affreusement pénibles. Vraiment je
sentais mon intelligence se rétrécir sous la multiplicité des devoirs et
des pensums; même le champ de mes petits rêves se formait peu à peu. Les
premiers brouillards, les premières journées grises ajoutaient à tout
cela leur désolée tristesse. Les ramoneurs savoyards étaient aussi
revenus, poussant leur cri d'automne, qui déjà, les années précédentes,
me serrait le coeur à me faire pleurer. Quand on est enfant, l'approche
d'un hiver amène des impressions irraisonnées de fin de toutes choses,
de mort par le sombre et par le froid; les durées semblent si longues, à
cet âge, qu'on n'entrevoit même pas le renouveau d'après qui ramènera
tout.
Non, c'est quand on est déjà pas mal avancé dans la vie et qu'il
faudrait au contraire faire plus de cas de ses saisons comptées, c'est
seulement alors qu'on regarde un hiver comme rien.
J'avais un calendrier où j'effaçais lentement les jours; vraiment, au
début de cette année de collège, j'étais oppressé par la perspective de
tant de mois, et de mois interminables comme ils étaient alors, dont il
faudrait subir le passage avant d'atteindre seulement ces vacances de
Pâques, ce répit de huit jours dans l'ennui et la souffrance; j'étais
sans courage, parfois j'avais des instants de désespoir, devant la
longueur traînante du temps.
Bientôt le froid, le vrai froid vint, aggravant encore les choses. Oh!
ces retours du collège, les matins de décembre, quand pendant deux
mortelles heures on s'était chauffé à l'horrible charbon de terre, et
qu'il fallait subir le vent glacé de la rue pour rentrer chez soi! Les
autres petits gambadaient, sautaient, se poussaient, savaient faire des
glissades quand par hasard les ruisseaux étaient gelés... Moi, je ne
savais pas, et puis cela m'eût semblé de la plus haute inconvenance; du
reste on me ramenait et je revenais posément, transi; humilié d'être
conduit, raillé quelquefois par les autres, pas populaire parmi ceux de
ma classe, et dédaigneux de ces compagnons de chaîne avec lesquels je ne
me sentais pas une idée commune.
Le jeudi même, il y avait des devoirs qui duraient tout le jour. Des
pensums aussi, d'absurdes pensums, que je bâclais d'une affreuse
écriture déformée, ou par lesquels j'essayais toutes les ruses
écolières, décalcages et porte-plumes à cinq becs.
Et dans mon dégoût de la vie, je ne me soignais même plus; je recevais
maintenant des remontrances pour être mal peigné, pour avoir les mains
sales (d'encre s'entend)... Mais si j'insistais, je finirais par mettre
dans mon récit tout le pâle ennui de ce temps-là.