Très vite je m'étais attaché à mon grand cousin et à ma grande cousine
de là-bas, les tutoyant comme si je les avais toujours connus. Je crois
qu'il faut le lien du sang pour créer de ces intimités d'emblée, entre
gens qui, la veille, ignoraient même l'existence les uns des autres.
J'aimais aussi mon oncle et ma tante; ma tante surtout, qui me gâtait un
peu, qui était extrêmement bonne et belle à regarder encore, malgré ses
soixante ans, malgré ses cheveux tout gris, sa mise de grand'mère. Elle
était une personne comme il n'en existera bientôt plus, à notre époque
où tout se nivelle et tout se ressemble. Née dans les environs, d'une
des familles les plus anciennes, elle n'était jamais sortie de cette
province de France; ses manières, son hospitalité aimable, sa
courtoisie, portaient un cachet local, et ce détail était pour me
plaire.
Par opposition avec mon petit passé calfeutré, je vivais ici
complètement dehors, dans les chemins, sur les portes, dans les rues.
Et elles étaient étranges et charmantes pour moi, ces rues étroites,
pavées de cailloux noirs comme en Orient, et bordées de maisons
gothiques ou Louis XIII.
Je connaissais à présent tous les recoins, places, carrefours, ruelles
de ce village, et la plupart des bonnes gens campagnards qui y
habitaient.
Ces femmes qui passaient devant la maison de mon oncle, paysannes avec
des goitres, revenant des champs et des vignes avec des corbeilles de
fruits sur la tête, s'arrêtaient toujours pour m'offrir les raisins les
plus dorés, les plus délicieuses pêches.
Et j'étais charmé aussi de ce patois méridional, de ces chants
montagnards, de tout cet incontestable dépaysement, dont l'impression me
revenait de partout à la fois.
Encore aujourd'hui, quand il m'arrive de jeter les yeux sur quelqu'un de
ces objets que je rapportais de là-bas pour mon musée, ou sur quelqu'une
de ces petites lettres que j'écrivais chaque jour à ma mère, je sens
tout à coup comme du soleil, de l'étrangeté neuve, des odeurs de fruits
du Midi, de l'air vif de montagne, et je vois bien alors qu'avec mes
longues descriptions, dans ces pages mortes, je n'ai rien su mettre de
tout cela.