Les lettres de mon frère, écrites serré sur leur papier très mince,
continuaient d'arriver de temps à autre, sans régularité, au hasard des
navires à voiles qui passaient par là-bas, dans le Grand Océan. Il y en
avait de particulières pour moi, de bien longues même, avec
d'inoubliables descriptions. Déjà je savais plusieurs mots de la langue
d'Océanie aux consonances douces; dans les rêves de mes nuits, je voyais
souvent l'île délicieuse et m'y promenais; elle hantait mon imagination
comme une patrie chimérique, désirée ardemment mais inaccessible, située
sur une autre planète.
Or, pendant notre séjour chez les cousins du Midi, une de ces lettres à
mon adresse me parvint, réexpédiée par mon père.
J'allai la lire sur le toit du grenier, du côté où séchaient les prunes.
Il me parlait longuement d'un lieu appelé Fataüa, qui était une vallée
profonde entre d'abruptes montagnes; «une demi-nuit perpétuelle y
régnait, sous de grands arbres inconnus, et la fraîcheur des cascades y
entretenait des tapis de fougères rares»... oui... j'entrevoyais cela
très bien, beaucoup mieux, à présent que j'avais, moi aussi, autour de
moi des montagnes et des vallées humides remplies de fougères... Du
reste, c'était décrit d'une façon précise et complète: il ne se doutait
pas, mon frère, de la séduction dangereuse que ses lettres exerçaient
déjà sur l'enfant qu'il avait laissé si attaché au foyer familial, si
tranquille, si religieux...
«C'était seulement dommage, me disait-il en terminant, que l'île
délicieuse n'eût pas une porte de sortie donnant quelque part sur la
cour de notre maison, sur le grand berceau de chèvrefeuille, par
exemple, derrière les grottes du bassin...»
Cette idée d'une sortie dérobée ouvrant dans le mur de notre fond de
cour, ce rapprochement surtout entre ce petit bassin construit par mon
frère et la lointaine Océanie, me frappèrent singulièrement et, la nuit
suivante, voici quel fut mon rêve:
J'entrais dans cette cour; c'était par un crépuscule de mort, comme
après que le soleil se serait éteint pour jamais; il y avait dans les
choses, dans l'air, une de ces indicibles désolations de rêve, qu'à
l'état de veille on n'est même plus capable de concevoir.
Arrivé au fond, près de ce petit bassin tant aimé, je me sentis m'élever
de terre comme un oiseau qui prend son vol. D'abord, je flottai indécis
comme une chose trop légère, puis je franchis le mur vers le sud-ouest,
dans la direction de l'Océanie; je ne me voyais point d'ailes, et je
volais couché sur le dos, dans une angoisse de vertige et de chute; je
prenais une effroyable vitesse, comme celle des pierres de fronde, des
astres fous tournoyant dans le vide; au-dessous de moi fuyaient des mers
et des mers, blêmes et confuses, toujours par ce même crépuscule de
monde qui va finir... Et, après quelques secondes, subitement, les
grands arbres de la vallée de Fataüa m'entourèrent dans l'obscurité:
j'étais arrivé.
Là, dans ce site, je continuai de rêver, mais en cessant de croire à mon
rêve,--tant l'impossibilité d'être jamais réellement là-bas s'imposait à
mon esprit,--et puis, trop souvent, j'avais été dupe de ces visions-là,
qui s'en allaient toujours avec le sommeil. Je redoutais seulement de me
réveiller, tant cette illusion, même incomplète, me ravissait ainsi.
Cependant, les tapis de fougères rares étaient bien là; dans la nuit
plus épaisse, presque à tâtons, j'en cueillais, en me disant: «Au moins
ces plantes, elles doivent être réelles après tout, puisque je les
touche, puisque je les ai dans ma main; elles ne pourront pas s'envoler
quand mon rêve s'évanouira.» Et je les serrais de toutes mes forces,
pour être plus sûr de les retenir...
Je me réveillai. Le beau jour d'été se levait; dans le village, les
bruits de la vie étaient commencés: le continuel jacassement des poules,
déjà en promenade par les rues, et le va-et-vient du métier des
tisserands, me rendant du premier coup la notion du lieu où j'étais. Ma
main vide restait encore fermée, crispée, les ongles presque marqués sur
la chair, pour mieux garder l'imaginaire bouquet de Fataüa, l'impalpable
rien du rêve...