XLVI

Castelnau! c'est un nom ancien qui évoque pour moi des images de soleil,

de lumière pure sur des hauteurs, de calme mélancolique dans des ruines,

de recueillement devant des splendeurs mortes ensevelies depuis des

siècles.

Sur une des montagnes boisées environnantes, ce vieux château de

Castelnau était perché, découpant en l'air l'amas rougeâtre de ses

terrasses, de ses remparts, de ses tours et de ses tourelles.

Du jardin de mon oncle on le voyait, passant sa tête lointaine au-dessus

des murs d'enceinte.

C'était du reste le point marquant dans tout le pays d'alentour, la

chose qu'on regardait malgré soi de partout: cette dentelure de pierres

de couleur de sanguine émergeant d'un fouillis d'arbres, cette ruine

posée en couronne sur un piédestal garni d'une belle verdure de

châtaigniers et de chênes.

Dès le jour de mon arrivée, j'avais aperçu cela du coin de l'oeil, très

étonné et attiré par ce vieux nid d'aigle, qui avait dû être tellement

superbe, au sombre moyen âge. Or, c'était précisément une coutume d'été

dans la famille de mon oncle de s'y rendre deux ou trois fois par mois,

pour dîner et passer la journée chez le propriétaire: un vieux prêtre,

qui habitait là haut un pavillon confortable accroché au flanc des

ruines.

Il y avait fête et féerie pour moi ces jours-là.

Tous ensemble, on partait, assez matin pour être sorti de la plaine

chaude avant les heures ardentes. Aussitôt arrivé à la base de la

montagne, on trouvait la fraîcheur et l'ombre de ce bois qui la couvrait

de son beau manteau vert. Sous une voûte de grands chênes, sous une

feuillée touffue, on montait, on montait, par des chemins en zigzags,

toute la famille à la file et à pied, formant serpent, comme ces

pèlerins qui se rendent à des abbayes solitaires sur des cimes, dans les

dessins moyen âge de Gustave Doré. Çà et là, entre des fougères, des

petites sources suintaient et formaient des ruisseaux sur la terre

rougeâtre; entre les arbres, on commençait à avoir par instants des

échappées de vue très profondes. Enfin, atteignant le sommet, on

traversait le plus vieux et le plus étrange des villages, qui se tenait

perché là depuis des siècles; et on sonnait au petit portail du prêtre.

Son jardinet et sa maison étaient surplombés par le château, par tout le

chaos des murailles et des tours rouges, ébréchées, fendillées,

croulantes. Une immense paix semblait sortir de ces ruines aériennes, un

immense silence semblait s'en dégager, qui planait, intimidant, sur

toutes les choses du voisinage...

Toujours très longs, les dîners que donnait ce bon vieux prêtre; souvent

même, c'étaient des bombances méridionales auxquelles plusieurs des

notables de la région étaient conviés. Dix ou quinze plats se

succédaient, accompagnés des fruits les plus dorés, les plus beaux, et

des vins les plus choisis parmi ceux que la contrée produisait si

abondamment en ce temps-là.

On restait à table plusieurs heures d'affilée par les chaudes après-midi

d'août ou de septembre, et moi, seul enfant dans la compagnie, je ne

tenais pas en place, troublé surtout par le voisinage écrasant de ce

château: dès le second service, je demandais la permission de m'en

aller. Une vieille servante sortait alors avec moi et venait m'ouvrir la

première porte des murailles féodales de Castelnau; puis elle me

confiait les clefs des immenses ruines et je m'y enfonçais seul, avec

une délicieuse crainte, par un chemin déjà familier, franchissant des

portes à ponts-levis, des remparts qui se superposaient.

Donc, j'étais seul et pour de longs moments, assuré de ne voir paraître

personne avant une heure ou deux; libre d'errer au milieu de ce dédale,

maître dans ce haut et triste domaine. Oh! les moments de rêve que j'y

ai passés!... D'abord je faisais le tour des terrasses, surplombant

l'abîme des bois vus par en dessus; des étendues infinies se déroulaient

de tous côtés; des rivières traçaient çà et là sur les lointains des

lacets d'argent, et, à travers l'atmosphère limpide de l'été, mes yeux

plongeaient jusque dans des provinces voisines. Beaucoup de calme

semblait répandu sur ce recoin de France, qui vivait de sa petite vie

propre, un peu comme au bon vieux temps, et qu'aucune ligne de chemin de

fer ne traversait encore...

Puis je pénétrais dans l'intérieur des ruines, dans les cours, les

escaliers, les galeries vides; je montais dans les tours, faisant lever

des vols de pigeons, ou bien dérangeant de leur sommeil des

chauves-souris et des chouettes. Il y avait au premier étage des

enfilades de salles immenses, encore couvertes, obscures, auvents

toujours fermés, où je m'enfonçais, avec de délicieuses terreurs,

écoulant le bruit de mes pas dans cette sonorité sépulcrale; je passais

en revue les étranges peintures gothiques, les fresques effacées, ou les

ornements encore dorés, chimères et guirlandes de bizarres fleurs,

ajoutés là à l'époque de la Renaissance; tout un passé de fantastique et

farouche magnificence, agrandi jusqu'à l'épouvante, m'apparaissait alors

noyé dans un vague de lointain, mais très éclairé, par ce même soleil du

Midi qui chauffait autour de moi les pierres rouges de ces ruines

abandonnées. Et, à présent que je remets ce Castelnau à son vrai point,

le regardant en souvenir avec mes yeux qui ont entrevu toutes les

splendeurs de la terre, je continue de penser que ce château enchanté de

mon enfance était bien, dans son site charmant, un des plus somptueux

débris de la France féodale...

Oh! dans une tour, certaine chambre avec poutrelles bleu de roi semées

de rosaces et de blasons d'or!... Aucun lieu ne m'a jamais apporté une

plus intime impression de moyen âge! Au milieu de ce silence de

nécropole, accoudé là, seul, à une petite fenêtre aux épaisses parois,

je contemplais les lointains verdoyants d'en dessous, cherchant à me

représenter, sur ces sentiers aperçus à vol d'oiseau, des chevauchées

d'hommes d'armes, ou des cortèges de nobles châtelaines en hennin... Et,

pour moi, élevé dans les plaines unies, un des plus singuliers charmes

de ce lieu était ce grand vide bleuâtre des lointains, qu'on apercevait

par toutes les ouvertures, meurtrières, trous quelconques des

appartements ou des tours, et qui, tout de suite, me donnait le

sentiment si nouveau des excessives hauteurs.

Le roman d'un enfant · 第 50 / 93 题