XLV

Comme devoirs de vacances on m'avait simplement imposé de lire

_Télémaque_ (mon éducation, on le voit, avait des côtés un peu

surannés). C'était dans une petite édition du XVIIIe siècle, en

plusieurs volumes. Et, par extraordinaire, cela ne m'ennuyait pas trop;

je voyais assez nettement la Grèce, la blancheur de ses marbres sous son

ciel pur, et mon esprit s'ouvrait à une conception de l'antiquité qui

était bien plus païenne sans doute que celle de Fénelon: Calypso et ses

nymphes me charmaient...

Pour lire, je m'isolais des petits Peyral quelques instants chaque jour,

dans deux endroits de prédilection: le jardin de mon oncle et son

grenier.

Sous la haute toiture Louis XIII, dans toute la longueur de la maison,

s'étendait ce grenier immense, aux lucarnes toujours fermées,

constamment obscur. Les vieilleries des siècles passés, qui dormaient

là, sous de la poussière et des arantèles, m'avaient attiré dès les

premiers jours; puis, peu à peu, j'avais pris l'habitude d'y monter

clandestinement, avec mon _Télémaque_, après le dîner de midi, sûr qu'on

ne viendrait pas m'y chercher. À cette heure d'ardent soleil, il

semblait, par contraste, qu'il y fit presque nuit. J'ouvrais sans bruit

l'auvent d'une des lucarnes, d'où jaillissait alors un flot

d'éblouissante lumière; puis, m'avançant sur le toit, je m'accoudais

contre les vieilles ardoises chaudes garnies de mousses dorées, et je me

mettais à lire. À portée de ma main, séchaient sur ce même toit des

milliers de _prunes d'Agen_, provisions d'hiver étalées dans des claies

en roseaux; surchauffées au soleil, ridées, cuites et recuites, elles

étaient exquises; elles embaumaient tout le grenier de leur odeur; et

des abeilles, des guêpes, qui en mangeaient à discrétion comme moi,

tombaient alentour, les pattes en l'air, pâmées d'aise et de chaleur.

Et, sur tous les toits centenaires du voisinage, entre tous les vieux

pignons gothiques, d'autres claies semblables apparaissaient, jusque

dans le lointain, couvertes des mêmes prunes, visitées par les mêmes

bourdonnantes abeilles.

On voyait aussi, en enfilade, les deux rues qui aboutissaient à la

maison de mon oncle; bordées de maisons du moyen âge, elles se

terminaient chacune par une porte ogivale percée dans le haut mur

d'enceinte en pierres rouges. Tout le village était alourdi et chaud,

silencieux dans la torpeur du midi d'été; on n'entendait que le bruit

confus des innombrables poules et des innombrables canards, picorant les

immondices desséchées des rues. Et au loin, les montagnes, inondées de

soleil, s'élevaient dans l'immobile ciel bleu.

Je lisais _Télémaque_ à très petites doses; trois ou quatre pages

suffisaient à ma curiosité, et mettaient du reste ma conscience en repos

pour la journée; puis, vite je descendais retrouver mes petits amis, et

nous partions ensemble pour les vignes et pour les bois.

Ce jardin de mon oncle, dont je faisais aussi un lieu de retraite,

n'attenait pas à la maison, il était, comme tous les autres jardins,

situé en dehors des remparts gothiques du village. Des murs assez hauts

l'entouraient, et on y entrait par une antique porte ronde que fermait

une énorme clef. À certains jours, j'allais m'isoler là, emportant

_Télémaque_ et ma papillonnette.

Il y avait plusieurs pruniers, d'où tombaient, trop mûres, sur la terre

brûlante, ces mêmes délicieuses prunes qu'on mettait sécher sur les

toits; le long des vieilles allées couraient des vignes dont les raisins

musqués étaient dévorés par des légions de mouches et d'abeilles. Et

tout le fond,--car il était très grand, ce jardin,--était abandonné à

des luzernes, comme un simple champ.

Le charme de ce vieux verger était de s'y sentir enclos, enfermé à

double tour, absolument seul dans beaucoup d'espace et de silence.

Et enfin il me faut parler de certain berceau qui s'y trouvait et où se

passa, deux étés plus tard, le fait capital de ma vie d'enfant. Il était

adossé au mur d'enceinte et couvert d'une treille de muscat toujours

grillée par le soleil. Il me donnait, sans que je pusse bien définir

pourquoi, une impression de «pays chaud». (Et en effet, dans des

jardinets des colonies, j'ai vraiment retrouvé plus tard ces mêmes

senteurs lourdes et ces mêmes aspects.) Il était visité de temps en

temps par des papillons rares, jamais rencontrés ailleurs, qui, vus de

face, étaient tout simplement jaunes et noirs, mais qui, regardés en

côté, luisaient de beaux reflets de métal bleu, tout à fait comme ces

exotiques de la Guyane, piqués dans les vitrines de l'oncle au musée.

Très méfiants, très difficiles à attraper, ils se posaient un instant

sur les graines parfumées des muscats, puis se sauvaient par-dessus le

mur; moi, alors, mettant un pied dans une brèche des pierres, je me

hissais jusqu'au faîte, pour les regarder fuir, à travers la campagne

accablée et silencieuse; et je restais là un long moment accoudé en

contemplation des lointains: tout autour de l'horizon s'élevaient les

montagnes boisées, ayant çà et là des débris de châteaux, des tours

féodales sur leurs cimes; et en avant, au milieu des champs de maïs ou

de blé noir, apparaissait le _domaine de Bories_, avec son vieux porche

cintré, le seul des environs qui fût blanchi à la chaux comme une entrée

de ville d'Afrique.

Ce domaine, m'avait-on dit, appartenait aux petits de

Sainte-Hermangarde, de futurs compagnons de jeux dont on m'annonçait

l'arrivée prochaine, mais que je redoutais presque de voir venir, tant

ma bande avec les petits Peyral me semblait suffisante et bien choisie.

Le roman d'un enfant · 第 49 / 93 题