Comme devoirs de vacances on m'avait simplement imposé de lire
_Télémaque_ (mon éducation, on le voit, avait des côtés un peu
surannés). C'était dans une petite édition du XVIIIe siècle, en
plusieurs volumes. Et, par extraordinaire, cela ne m'ennuyait pas trop;
je voyais assez nettement la Grèce, la blancheur de ses marbres sous son
ciel pur, et mon esprit s'ouvrait à une conception de l'antiquité qui
était bien plus païenne sans doute que celle de Fénelon: Calypso et ses
nymphes me charmaient...
Pour lire, je m'isolais des petits Peyral quelques instants chaque jour,
dans deux endroits de prédilection: le jardin de mon oncle et son
grenier.
Sous la haute toiture Louis XIII, dans toute la longueur de la maison,
s'étendait ce grenier immense, aux lucarnes toujours fermées,
constamment obscur. Les vieilleries des siècles passés, qui dormaient
là, sous de la poussière et des arantèles, m'avaient attiré dès les
premiers jours; puis, peu à peu, j'avais pris l'habitude d'y monter
clandestinement, avec mon _Télémaque_, après le dîner de midi, sûr qu'on
ne viendrait pas m'y chercher. À cette heure d'ardent soleil, il
semblait, par contraste, qu'il y fit presque nuit. J'ouvrais sans bruit
l'auvent d'une des lucarnes, d'où jaillissait alors un flot
d'éblouissante lumière; puis, m'avançant sur le toit, je m'accoudais
contre les vieilles ardoises chaudes garnies de mousses dorées, et je me
mettais à lire. À portée de ma main, séchaient sur ce même toit des
milliers de _prunes d'Agen_, provisions d'hiver étalées dans des claies
en roseaux; surchauffées au soleil, ridées, cuites et recuites, elles
étaient exquises; elles embaumaient tout le grenier de leur odeur; et
des abeilles, des guêpes, qui en mangeaient à discrétion comme moi,
tombaient alentour, les pattes en l'air, pâmées d'aise et de chaleur.
Et, sur tous les toits centenaires du voisinage, entre tous les vieux
pignons gothiques, d'autres claies semblables apparaissaient, jusque
dans le lointain, couvertes des mêmes prunes, visitées par les mêmes
bourdonnantes abeilles.
On voyait aussi, en enfilade, les deux rues qui aboutissaient à la
maison de mon oncle; bordées de maisons du moyen âge, elles se
terminaient chacune par une porte ogivale percée dans le haut mur
d'enceinte en pierres rouges. Tout le village était alourdi et chaud,
silencieux dans la torpeur du midi d'été; on n'entendait que le bruit
confus des innombrables poules et des innombrables canards, picorant les
immondices desséchées des rues. Et au loin, les montagnes, inondées de
soleil, s'élevaient dans l'immobile ciel bleu.
Je lisais _Télémaque_ à très petites doses; trois ou quatre pages
suffisaient à ma curiosité, et mettaient du reste ma conscience en repos
pour la journée; puis, vite je descendais retrouver mes petits amis, et
nous partions ensemble pour les vignes et pour les bois.
Ce jardin de mon oncle, dont je faisais aussi un lieu de retraite,
n'attenait pas à la maison, il était, comme tous les autres jardins,
situé en dehors des remparts gothiques du village. Des murs assez hauts
l'entouraient, et on y entrait par une antique porte ronde que fermait
une énorme clef. À certains jours, j'allais m'isoler là, emportant
_Télémaque_ et ma papillonnette.
Il y avait plusieurs pruniers, d'où tombaient, trop mûres, sur la terre
brûlante, ces mêmes délicieuses prunes qu'on mettait sécher sur les
toits; le long des vieilles allées couraient des vignes dont les raisins
musqués étaient dévorés par des légions de mouches et d'abeilles. Et
tout le fond,--car il était très grand, ce jardin,--était abandonné à
des luzernes, comme un simple champ.
Le charme de ce vieux verger était de s'y sentir enclos, enfermé à
double tour, absolument seul dans beaucoup d'espace et de silence.
Et enfin il me faut parler de certain berceau qui s'y trouvait et où se
passa, deux étés plus tard, le fait capital de ma vie d'enfant. Il était
adossé au mur d'enceinte et couvert d'une treille de muscat toujours
grillée par le soleil. Il me donnait, sans que je pusse bien définir
pourquoi, une impression de «pays chaud». (Et en effet, dans des
jardinets des colonies, j'ai vraiment retrouvé plus tard ces mêmes
senteurs lourdes et ces mêmes aspects.) Il était visité de temps en
temps par des papillons rares, jamais rencontrés ailleurs, qui, vus de
face, étaient tout simplement jaunes et noirs, mais qui, regardés en
côté, luisaient de beaux reflets de métal bleu, tout à fait comme ces
exotiques de la Guyane, piqués dans les vitrines de l'oncle au musée.
Très méfiants, très difficiles à attraper, ils se posaient un instant
sur les graines parfumées des muscats, puis se sauvaient par-dessus le
mur; moi, alors, mettant un pied dans une brèche des pierres, je me
hissais jusqu'au faîte, pour les regarder fuir, à travers la campagne
accablée et silencieuse; et je restais là un long moment accoudé en
contemplation des lointains: tout autour de l'horizon s'élevaient les
montagnes boisées, ayant çà et là des débris de châteaux, des tours
féodales sur leurs cimes; et en avant, au milieu des champs de maïs ou
de blé noir, apparaissait le _domaine de Bories_, avec son vieux porche
cintré, le seul des environs qui fût blanchi à la chaux comme une entrée
de ville d'Afrique.
Ce domaine, m'avait-on dit, appartenait aux petits de
Sainte-Hermangarde, de futurs compagnons de jeux dont on m'annonçait
l'arrivée prochaine, mais que je redoutais presque de voir venir, tant
ma bande avec les petits Peyral me semblait suffisante et bien choisie.