La tête à la portière d'un wagon qui filait très vite, je demandais à ma
soeur, assise en face de moi:
--Est-ce que ce ne sont pas déjà des montagnes?
--Pas encore, répondait-elle, ayant toujours en tête le souvenir des
Alpes. Pas encore. De grandes collines tout au plus!
La journée d'août était chaude et radieuse. Un train rapide de la ligne
du Midi nous emportait. Nous étions en route pour chez nos cousins
inconnus!...
--Oh! mais ça?... voyons! repris-je avec un accent de triomphe,
apercevant de mes yeux écarquillés quelque chose de plus haut que tout,
qui se dessinait en bleu sur l'horizon pur.
Elle se pencha:
--Ah! dit-elle, oui; cette fois, par exemple, je l'accorde; pas très
élevées cependant, mais enfin...
Tout nous amusa, le soir à l'hôtel, dans une ville où il fallut nous
arrêter jusqu'au jour suivant, et je me rappelle la nuit splendide qui
survint, tandis que nous étions accoudés à notre balcon de louage,
regardant s'assombrir les montagnes bleuâtres et écoutant les grillons
chanter.
Le lendemain, troisième jour de notre voyage qui se faisait par étapes,
nous frétâmes une voiture drôle, pour nous faire conduire dans la petite
ville, bien perdue en ce temps-là, où nos cousins habitaient.
Par des défilés, des ravins, des traverses, cinq heures de route,
pendant lesquelles tout fut enchantement pour moi. En plus de la
nouveauté de ces montagnes, il y avait aussi des changements complets
dans toutes choses: le sol, les pierres prenaient une ardente couleur
rouge; au lieu de nos villages, toujours si blancs sous leur couche de
chaux neigeuse, et toujours si bas, comme n'osant pas s'élever au milieu
de l'immense uniformité des plaines, ici les maisons, rougeâtres autant
que les rochers, se dressaient en vieux pignons, en vieilles tourelles,
et se perchaient bien haut, sur les sommets des collines; les paysans
plus bruns parlaient un langage incompréhensible, et je regardais
surtout ces femmes qui marchaient avec un balancement de hanches inusité
chez nos paysannes, portant sur leur tête des fardeaux, des gerbes, ou
de grandes buires de cuivre brillant. Toute mon intelligence était
tendue, vibrante, dangereusement charmée par cette première révélation
d'aspects étrangers et inconnus.
Vers le soir, au bord d'une de ces rivières du Midi qui bruissent sur
des lits plats de galets blancs, nous arrivâmes à la petite ville
singulière qui était le but de notre voyage. Elle avait encore ses
vieilles portes ogivales, ses hauts remparts à mâchicoulis, ses rues
bordées de maisons gothiques, et le rouge de sanguine était la teinte
générale de ses murailles.
Un peu intrigués et émus, nous cherchions des yeux ces cousins dont nous
ne connaissions même pas les portraits, et qui sans doute guettaient
notre arrivée, viendraient à notre rencontre... Tout à coup, nous vîmes
paraître un grand jeune homme donnant le bras à une jeune fille en robe
de mousseline blanche; alors, sans la moindre hésitation réciproque,
nous échangeâmes un signe de reconnaissance: nous nous étions retrouvés.
À leur porte, sur les marches de leur seuil, l'oncle et la tante nous
attendaient, accueillants, et tous deux ayant conservé dans leur
vieillesse déjà grise les traces d'une remarquable beauté. Ils avaient
une vieille maison Louis XIII, à l'angle d'une de ces places régulières
entourées de porches comme on en voit dans beaucoup de petites villes du
Midi. On entrait d'abord dans un vestibule dallé de pierres un peu roses
et orné d'une énorme fontaine de cuivre rouge. Un escalier des mêmes
pierres, très large comme un escalier de château, avec une curieuse
rampe en fer forgé, menait aux appartements en boiseries anciennes de
l'étage supérieur. Et le passé dont ces choses évoquaient le souvenir,
je le sentais différent de celui de la Saintonge et de l'île,--le seul
avec lequel je me fusse un peu familiarisé jusqu'à ce jour.
Après dîner, nous allâmes nous asseoir tous ensemble au bord de la
rivière bruissante, sur une prairie, parmi des centaurées et des
marjolaines qu'on devinait dans l'obscurité à leur pénétrante odeur. Il
faisait très chaud, très calme, et d'innombrables grillons chantaient.
Il me sembla aussi que je n'avais encore vu nuit si limpide, ni tant
d'étoiles dans du bleu si profond. La différence en latitude n'était
cependant pas bien grande, mais les brises marines, qui attiédissent nos
hivers, embrument aussi parfois nos soirées d'été; donc, ce ciel étoilé
pouvait être plus pur en effet que celui de mon pays, plus _méridional_.
Et autour de moi, montaient dans l'air de grandes silhouettes bleuâtres
que je ne pouvais me lasser de contempler: les montagnes jamais vues, me
donnant cette impression de dépaysement que j'avais tant désirée,
m'indiquant que mon premier petit rêve était bien réellement accompli...
Je devais revenir passer plusieurs étés dans ce village et m'y
acclimater au point d'apprendre le patois méridional que les bonnes gens
y parlaient. En somme les deux pays de mon enfance ont été la Saintonge
et celui-là, ensoleillés tous deux.
La Bretagne, que beaucoup de gens me donnent pour patrie, je ne l'ai vue
que bien plus tard, à dix-sept ans, et j'ai été très long à l'aimer,--ce
qui fait sans doute que je l'ai aimée davantage. Elle m'avait causé
d'abord une oppression et une tristesse extrêmes; ce fut mon frère Yves
qui commença de m'initier à son charme mélancolique, de me faire
pénétrer dans l'intimité de ses chaumières et de ses chapelles des bois.
Et ensuite, l'influence qu'une jeune fille du pays de Tréguier exerça
sur mon imagination, très tard, vers mes vingt-sept ans, décida tout à
fait mon amour pour cette patrie adoptée.