À propos de Limoise, j'ai la vanité de conter un de mes actes, qui fut
vraiment héroïque comme obéissance, comme fidélité à une parole donnée.
Cela se passait un peu avant ce départ pour le Midi, dont mon
imagination était si préoccupée; par conséquent, vers le mois de juillet
qui suivit mes douze ans accomplis.
Un certain mercredi, après m'avoir fait partir de meilleure heure que de
coutume, afin d'être sûr que j'arriverais avant la nuit, on se borna,
sur mes instances pressantes, à me conduire hors de ville; puis on me
permit, pour une fois, de continuer jusqu'à la Limoise seul, comme un
grand garçon.
Au passage de la rivière, je tirai de ma poche, déjà avec une indicible
honte devant les vieux bateliers tannés par la mer, la cravate de soie
blanche que j'avais promis de me mettre au cou, par précaution contre la
fraîcheur de l'eau.
Et une fois sur les Chaumes, lieu sans ombre, toujours brûlé par un
ardent soleil, j'exécutai le serment qu'on avait exigé de moi au départ:
j'ouvris un en-tout-cas!--Oh! je me sentis rougir, je me trouvai
amèrement ridicule, quand une petite bergère était là, tête nue, gardant
ses moutons. Pour comble, arrivaient du village quatre garçons, qui
sortaient de l'école sans doute et qui, de loin, me regardaient avec
étonnement. Mon Dieu! je me sentais faiblir; aurais-je bien le courage
vraiment de tenir jusqu'au bout ma parole!...
Ils passèrent à côté de moi, regardant de près, sous le nez, ce petit
monsieur qui craignait tant les coups de soleil; l'un dit cette chose,
qui n'avait aucun sens, mais qui me cingla comme une mortelle injure:
«C'est le marquis de Carabas!» et ils se mirent tous à rire. Cependant,
je continuai ma route sans broncher, sans répondre, malgré le sang qui
m'affluait aux joues, me bourdonnait aux oreilles, et je gardai mon
en-tout-cas ouvert!
Dans la suite des temps, il devait m'arriver maintes fois de passer mon
chemin sans relever des injures lancées par de pauvres gens ignorants
des causes; mais je ne me rappelle pas en avoir souffert. Tandis que
cette scène!... Non, ma conscience ne m'a jamais fait accomplir rien
d'aussi méritoire.
Mais je suis convaincu, par exemple, qu'il ne faut pas chercher autre
part l'origine de cette aversion pour les parapluies qui m'a suivi dans
l'âge mûr. Et j'attribue aux foulards, aux calfeutrages, aux précautions
excessives dont on m'entourait jadis, le besoin qui me prit, plus tard,
quand vint la période des réactions extrêmes, de noircir ma poitrine au
soleil et de l'exposer à tous les vents du ciel.