Cependant, je passais aussi de longues heures, hélas! à faire soi-disant
mes devoirs.
Töpffer, qui a été le seul véritable poète des écoliers, en général si
incompris, les divisait en trois groupes: 1º ceux qui sont dans les
collèges; 2º ceux qui travaillent chez eux, leur fenêtre donnant sur
quelque fond de cour sombre avec un vieux figuier triste; 3º ceux qui,
travaillant aussi au logis, ont une petite chambre claire, sur la rue.
J'appartenais à cette dernière catégorie, que Töpffer considère comme
privilégiée et devant fournir plus tard les hommes les plus gais. Ma
chambre d'enfant était au premier sur la rue: rideaux blancs, tapisserie
verte semée de bouquets de roses blanches; près de la fenêtre, mon
bureau de travail, et, au-dessus, ma bibliothèque toujours très
délaissée.
Tant que duraient les beaux jours, cette fenêtre était ouverte,--les
persiennes demi-closes, pour me permettre d'être constamment à regarder
dehors sans que mes flâneries fussent remarquées ni dénoncées par
quelque voisin malencontreux. Du matin au soir, je contemplais donc ce
bout de rue tranquille, ensoleillé entre ces blanches maisonnettes de
province et s'en allant finir là-bas aux vieux arbres du rempart; les
rares passants, bientôt tous connus de visage; les différents chats du
quartier, rôdant aux portes ou sur les toits; les martinets
tourbillonnant dans l'air chaud, et les hirondelles rasant la poussière
du pavé... Oh! que de temps j'ai passé à cette fenêtre, l'esprit en
vague rêverie de moineau prison nier, tandis que mon cahier taché
d'encre restait ouvert aux premiers mots d'un thème qui n'aboutissait
pas, d'une narration qui ne voulait pas sortir...
L'époque des niches aux passants ne tarda pas à survenir; c'était du
reste la conséquence fatale de ce désoeuvrement ennuyé et souvent
traversé de remords.
Ces niches, je dois avouer que Lucette, ma grande amie, y trempait
quelquefois très volontiers. Déjà jeune fille, de seize ou dix-sept ans,
elle redevenait aussi enfant que moi-même à certaines heures. «Tu sais,
tu ne le diras pas au moins!» me recommandait-elle, avec un clignement
impayable de ses yeux si fins (et je le dis, à présent que les années
ont passé, que l'herbe d'une vingtaine d'étés a fleuri sur sa tombe).
Cela consista d'abord à préparer de gentils paquets, bien enveloppés de
papier blanc et bien attachés de faveurs roses; dedans, on mettait des
queues de cerises, des noyaux de prunes, de petites vilenies
quelconques; on jetait le tout sur le pavé et on se postait derrière les
persiennes pour voir qui le ramasserait.
Ensuite, cela devint des lettres,--des lettres absolument saugrenues et
incohérentes, avec dessins à l'appui intercalés dans le texte,--qu'on
adressait aux habitants les plus drolatiques du voisinage et qu'on
déposait sournoisement sur le trottoir à l'aide d'un fil, aux heures où
ils avaient coutume de passer...
Oh! les fous rires que nous avions, en composant ces pièces de
style!--D'ailleurs, depuis Lucette, je n'ai jamais rencontré quelqu'un
avec qui j'aie pu rire d'aussi bon coeur,--et presque toujours à propos
de choses dont la drôlerie à peine saisissable n'eût déridé aucun autre
que nous-mêmes. En plus de notre bonne amitié de petit frère à grande
soeur, il y avait cela entre nous: un même tour de moquerie légère, un
accord complet dans notre sentiment de l'incohérence et du ridicule.
Aussi lui trouvais-je plus d'esprit qu'à personne, et, sur un seul mot
échangé, nous riions souvent ensemble, aux dépens de notre prochain ou
de nous-mêmes, en fusée subite, jusqu'à en être pâmés, jusqu'à nous en
jeter par terre.
Tout cela ne cadrait guère, je le reconnais, avec les sombres rêveries
apocalyptiques et les graves controverses religieuses. Mais j'étais déjà
plein de contradictions à cette époque...
Pauvre petite Lucette ou Luçon (Luçon était un _nom propre masculin
singulier_ que je lui avais donné; je disais: Mon bon Luçon); pauvre
petite Lucette, elle était pourtant un de mes professeurs, elle aussi;
mais un professeur par exemple qui ne me causait ni dégoût ni effroi;
comme M. Ratin, elle avait un cahier de notes, sur lequel elle
inscrivait des _bien_ ou des _très bien_ et que j'étais tenu de montrer
à mes parents le soir.--Car j'ai négligé de dire plus tôt qu'elle
s'était amusée à m'apprendre le piano, de très bonne heure, en cachette,
en surprise, pour me faire exécuter un soir, à l'occasion d'une
solennité de famille, l'air du _Petit Suisse_ et l'air du _Rocher de
Saint-Malo_.--Il en était résulté qu'on l'avait priée de continuer son
oeuvre si bien commencée, et que mon éducation musicale resta entre ses
mains jusqu'à l'époque de Chopin et de Liszt.
La peinture et la musique étaient les deux seules choses que je
travaillais un peu.
La peinture m'était enseignée par ma soeur; mais je ne rappelle plus mes
commencements, tant ils furent prématurés; il me semble que de tout
temps j'ai su, avec des crayons ou des pinceaux, rendre à peu près sur
le papier les petites fantaisies de mon imagination.