Chez grand'mère, au fond de ce placard aux reliques où se tenait le
livre des grandes terreurs d'Apocalypse: l'_Histoire de la Bible_, il y
avait aussi plusieurs autres choses vénérables. D'abord, un vieux
psautier, infiniment petit entre ses fermoirs d'argent, comme un livre
de poupée, et qui avait dû être une merveille typographique à son
époque. Il était ainsi en miniature, me disait-on, pour pouvoir se
dissimuler sans peine; à l'époque des persécutions, des ancêtres à nous
avaient dû souvent le porter, caché sous leurs vêtements. Il y avait
surtout, dans un carton, une liasse de lettres sur parchemin timbrées de
Leyde ou d'Amsterdam, de 1702 à 1710, et portant de larges cachets de
cire dont le chiffre était surmonté d'une couronne de comte. Lettres
d'aïeux huguenots qui, à la révocation de l'édit de Nantes, avaient
quitté leurs terres, leurs amis, leur patrie, tout au monde, pour ne pas
abjurer. Ils écrivaient à un vieux grand-père, trop âgé alors pour
prendre le chemin de l'exil, et qui avait pu, je ne sais comment, rester
ignoré dans un coin de l'île d'Oleron. Ils étaient soumis et respectueux
envers lui comme on ne l'est plus de nos jours; ils lui demandaient
conseil ou permission pour tout,--même pour porter certaines perruques
dont la mode venait à Amsterdam en ce temps-là. Puis ils contaient leurs
affaires, sans un murmure jamais, avec une résignation évangélique;
leurs biens étant confisqués, ils étaient obligés de s'occuper de
commerce pour vivre là-bas; et ils espéraient, disaient-ils, avec l'aide
de Dieu, avoir toujours du pain pour leurs enfants.
En plus du respect qu'elles m'inspiraient, ces lettres avaient pour moi
le charme des choses très anciennes; je trouvais si étrange de pénétrer
ainsi dans cette activité d'autrefois, dans cette vie intime, déjà
vieille de plus d'un siècle et demi.
Et puis, en les lisant, une indignation me venait au coeur contre
l'Église romaine, contre la Rome papale, souveraine de ces siècles
passés et si clairement désignée,--à mes yeux du moins,--dans cette
étonnante prophétie apocalyptique: _... Et la bête est_ UNE VILLE, _et
ses sept têtes sont_ SEPT COLLINES _sur lesquelles la ville est assise_.
Grand'mère, toujours austère et droite dans sa robe noire, ainsi
précisément que l'on est convenu de se représenter les vieilles dames
huguenotes, avait été inquiétée, elle aussi, pour sa foi, sous la
Restauration, et, bien qu'elle ne murmurât jamais, elle non plus, on
sentait qu'elle gardait de cette époque un souvenir oppressant.
De plus, dans «l'île», à l'ombre d'un petit bois enclos de murs attenant
à notre ancienne habitation familiale, on m'avait montré la place où
dormaient plusieurs de mes ancêtres, exclus des cimetières pour avoir
voulu mourir dans la religion protestante.
Comment ne pas être fidèle, après tout ce passé? Il est bien certain que
si l'Inquisition avait été recommencée, j'aurais subi le martyre
joyeusement comme un petit illuminé.
Ma foi était même une foi d'avant-garde et j'étais bien loin de la
résignation de mes ascendants; malgré mon éloignement pour la lecture,
on me voyait souvent plongé dans des livres de controverse religieuse;
je savais par coeur des passages des Pères, des décisions des premiers
conciles; j'aurais pu discuter sur les dogmes comme un docteur, j'étais
retors en arguments contre le papisme.
Et cependant un froid commençait par instants à me prendre; au temple
surtout, du gris blafard descendait déjà autour de moi. L'ennui de
certaines prédications du dimanche; le vide de ces prières, préparées à
l'avance, dites avec l'onction convenue et les gestes qu'il faut; et
l'indifférence de ces gens endimanchés, qui venaient écouter,--comme
j'ai senti de bonne heure,--et avec un chagrin profond, une déception
cruelle--l'écoeurant formalisme de tout cela!--L'aspect même du temple me
déconcertait: un temple de ville, neuf alors avec une intention d'être
joli, sans oser l'être trop; je me rappelle surtout certains petits
ornements des murs que j'avais pris en abomination, qui me glaçaient à
regarder. C'était un peu de ce sentiment que j'ai éprouvé plus tard à
l'excès dans ces temples de Paris visant à l'élégance et où l'on trouve
aux portes des huissiers avec des noeuds de ruban sur l'épaule... Oh! les
assemblées des Cévennes! oh! les _pasteurs du désert_!
De si petites choses, évidemment, ne pouvaient pas ébranler beaucoup mes
croyances, qui semblaient solides comme un château bâti sur un roc; mais
elles ont causé la première imperceptible fissure, par laquelle, goutte
à goutte, une eau glacée a commencé d'entrer.
Où je retrouvais encore le vrai recueillement, la vraie et douce paix de
la maison du Seigneur, c'était dans le vieux temple de Saint-Pierre
d'Oleron; mon aïeul Samuel, au temps des persécutions, avait dû y prier
souvent, puis ma mère y était venue pendant toute sa jeunesse... Et
j'aimais aussi ces petits temples de villages, où nous allions
quelquefois les dimanches d'été: bien antiques pour la plupart, avec
leurs murs tout simples, passés à la chaux blanche; bâtis n'importe où,
au coin d'un champ de blé, des fleurettes sauvages alentour; ou bien
retirés au fond de quelque enclos, au bout d'une vieille allée
d'arbres.--Les catholiques n'ont rien qui dépasse en charme religieux
ces humbles petits sanctuaires de nos côtes protestantes,--même pas
leurs plus exquises chapelles de granit, perdues au fond des bois
bretons, que j'ai tant aimées plus tard...
Je voulais toujours être pasteur, assurément; d'abord il me semblait que
ce fût mon devoir. Je l'avais dit, je l'avais promis dans mes prières;
pouvais-je à présent reprendre ma parole donnée?
Mais, quand je cherchais, dans ma petite tête, à arranger cet avenir, de
plus en plus voilé pour moi d'impénétrables ténèbres, ma pensée se
portait de préférence sur quelque église un peu isolée du monde, où la
foi de mon troupeau serait encore naïve, où mon temple modeste serait
consacré par tout un passé de prières...
Dans l'île d'Oleron, par exemple!
Dans l'île d'Oleron, oui, c'était là, au milieu des souvenirs de mes
aïeux huguenots, que j'entrevoyais plus facilement et avec moins
d'effroi, ma vie sacrifiée à la cause du Seigneur.