Je ne sais plus bien à quelle époque je fondai mon _musée_ qui m'occupa
si longtemps. Un peu au-dessus de la chambre de ma grand'tante Berthe,
était un petit galetas isolé, dont j'avais pris possession complète; le
charme de ce lieu lui venait de sa fenêtre, donnant aussi de très haut
sur le couchant, sur les vieux arbres du rempart; sur les prairies
lointaines, où des points roux, semés çà et là au milieu du vert
uniforme, indiquaient des boeufs et des vaches, des troupeaux
errants.--J'avais obtenu qu'on me fît tapisser ce galetas,--d'un papier,
chamois rosé qui y est encore;--qu'on m'y plaçât des étagères, des
vitrines. J'y installais mes papillons, qui me semblaient des spécimens
très précieux; j'y rangeais des nids d'oiseaux trouvés dans les bois de
la Limoise; des coquilles ramassés sur les plages de l'«île» et
d'autres, des «colonies», rapportées autrefois par des parents inconnus,
et dénichées au grenier au fond de vieux coffres où elles sommeillaient
depuis des années sous de la poussière. Dans ce domaine, je passais des
heures seul, tranquille, en contemplation devant des nacres exotiques,
rêvant aux pays d'où elles étaient venues, imaginant d'étranges rivages.
Un bon vieux grand-oncle, parent éloigné, mais qui m'aimait bien,
encourageait ces amusements. Il était médecin et ayant, dans sa
jeunesse, longtemps habité la côte d'Afrique, il possédait un cabinet
d'histoire naturelle plus remarquable que bien des musées de ville.
D'étonnantes choses étaient là, qui me captivaient: des coquilles rares
et singulières, des amulettes, des armes encore imprégnées de ces
senteurs exotiques dont je me suis saturé plus tard; d'introuvables
papillons sous des vitres.
Il demeurait dans notre voisinage et je le visitais souvent. Pour
arriver à son cabinet, il fallait traverser son jardin où fleurissaient
des daturas, des cactus, et où se tenait un perroquet gris du Gabon, qui
disait des choses en langue nègre.
Et quand le vieil oncle me parlait du Sénégal, de Gorée, de la Guinée,
je me grisais de la musique de ces mots, pressentant déjà quelque chose
de la lourdeur triste du pays noir. Il avait prédit, mon pauvre oncle,
que je deviendrais un savant naturaliste,--et il se trompait bien, comme
du reste tant d'autres qui pronostiquèrent de mon avenir; il y était
moins que personne; il ne comprenait pas que mon penchant pour
l'histoire naturelle ne représentait qu'une déviation passagère de mes
petites idées encore flottantes; que les froides vitrines, les
classifications arides, la science morte, n'avaient rien qui pût
longtemps me retenir. Non, ce qui m'attirait si puissamment était
derrière ces choses glacées, derrière et au delà;--était la nature
elle-même, effrayante, et aux mille visages, l'ensemble inconnu des
bêtes et des forêts...