Après le départ de mon frère, pendant l'hiver qui suivit, je passai
beaucoup de mes heures de récréation dans sa chambre, à peindre les
images du _Voyage en Polynésie_ qu'il m'avait donné. Avec un soin
extrême, je coloriai d'abord les branches de fleurs, les groupes
d'oiseaux. Le tour des bonshommes vint ensuite. Quant à ces deux _jeunes
filles tahitiennes au bord de la mer_, pour lesquelles le dessinateur
s'était inspiré de nymphes quelconques, je les fis blanches, oh!
blanches et roses, comme les plus suaves poupées. Et je les trouvai
ravissantes, ainsi.
L'avenir se réservait de m'apprendre que leur teint est différent et
leur charme tout autre...
Du reste mon sentiment sur la beauté s'est bien modifié depuis cette
époque, et on m'eût beaucoup étonné alors en m'apprenant quelles sortes
de visages j'arriverais à trouver charmants dans la suite imprévue de ma
vie. Mais tous les enfants ont sous ce rapport le même idéal, qui change
ensuite dès qu'ils se font hommes. À eux, qui admirent en toute pureté
naïve, il faut des traits doucement réguliers et des teints fraîchement
roses; plus tard, leur manière d'apprécier varie, suivant leur culture
d'esprit et surtout au gré de leurs sens.