«_Or, à minuit, il se fit un cri, disant: «Voici, l'Époux vient, sortez
au-devant de lui.» Et les vierges qui étaient prêtes entrèrent avec lui
aux noces_; puis la porte fut fermée. _Après cela, les vierges folles
vinrent aussi et dirent: «Seigneur, Seigneur, ouvre-nous!» Mais il leur
répondit: «En vérité, je vous dis que je ne vous connais point_!»
«_Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure en laquelle le
Fils de l'Homme viendra..._»
Après ces versets, lus à haute voix, mon père ferma la Bible; il se fit
un mouvement de chaises dans le salon, où nous étions tous assemblés, y
compris les domestiques, et chacun se mit à genoux pour la prière.
Suivant l'usage des anciennes familles protestantes, c'était ainsi tous
les soirs,--avant le moment où l'on se séparait pour la nuit.
«Puis la porte fut fermée...» Agenouillé, je n'écoutais plus la prière,
car les vierges folles m'apparaissaient... Elles étaient vêtues de
voiles blancs, qui flottaient pendant leur course angoissée, et elles
tenaient à la main des petites lampes aux flammes vacillantes,--qui tout
aussitôt s'éteignirent, les laissant à jamais dans les ténèbres du
dehors, devant cette porte fermée, fermée irrévocablement pour
l'éternité!... Ainsi, un moment pouvait donc venir où il serait trop
tard pour supplier, où le Seigneur, lassé de nos péchés, ne nous
écouterait plus!... Je n'avais encore jamais pensé que cela fût
possible. Et une crainte, sombre et profonde, que rien dans ma foi de
petit enfant n'avait pu me causer jusqu'à ce jour, me prit tout entier,
en présence de l'irrémissible damnation...
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Longtemps, pendant des semaines et pendant des mois, la parabole des
vierges folles hanta mon sommeil. Et chaque soir, dès que l'obscurité
tombait, je repassais en moi ces paroles, à la fois douces et
effroyables: «Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure en
laquelle le Fils de l'Homme viendra.»--S'il venait cette nuit,
pensais-je; si j'allais être réveillé par _les eaux faisant grand
bruit_, par la trompette de l'ange sonnant dans l'air l'immense
épouvante de la fin du monde... Et je ne m'endormais pas sans avoir
longuement fait ma prière et demandé grâce au Seigneur.
Je ne crois pas, du reste, que jamais petit être ait eu une conscience
plus timorée que la mienne; à propos de tout, c'étaient des excès de
scrupules, qui, souvent incompris de ceux qui m'aimaient le plus, me
rendaient le coeur très gros. Ainsi, je me rappelle avoir été tourmenté
pendant des journées entières par la seule inquiétude d'avoir dit
quelque chose, d'avoir fait un récit qui ne fût pas rigoureusement
exact. À tel point que presque toujours, quand j'avais fini de raconter
ou d'affirmer, on m'entendait balbutier à voix basse, du ton de
quelqu'un qui marmotte sur un rosaire, cette même phrase invariable:
«Après tout, je ne sais peut-être pas très bien comment ça s'est passé.»
C'est encore avec une sorte d'oppression rétrospective que je songe à
ces mille petits remords et craintes du péché, qui, de ma sixième à ma
huitième année, ont jeté du froid, de l'ombre sur mon enfance.
À cette époque, si l'on me demandait ce que je voulais être dans
l'avenir, sans hésiter je répondais: «Je serai pasteur,»--et ma vocation
religieuse semblait tout à fait grande. Autour de moi, on souriait à
cela, et sans doute on trouvait, puisque je le désirais, que c'était
bien.
Le soir, la nuit surtout, je songeais constamment à cet _après_, qui se
nommait de ce nom déjà plein de terreurs: l'éternité. Et mon départ de
ce monde,--de ce monde à peine vu pourtant, et rien que dans un de ses
petits recoins les plus incolores,--me paraissait une chose très
prochaine. Avec un mélange d'impatience et d'effroi mortel, je me
représentais, pour bientôt, une vie en resplendissante robe blanche, à
la grande lumière radieuse, assis avec des multitudes d'anges et d'élus,
autour du «trône de l'Agneau», en un cercle immense et instable qui
oscillerait lentement, continuellement, à donner le vertige, au son des
musiques, dans le vide infini du ciel...