«Une fois, une petite fille... en ouvrant un fruit des colonies très
gros... il en était sorti une bête, une bête verte... qui l'avait
piquée... et puis ça l'avait fait mourir.»
C'est ma petite amie Antoinette (six ans et moi sept) qui me raconte
cette histoire, à propos d'un abricot que nous venons d'ouvrir pour le
partager. Nous sommes au fond de son jardin, au beau mois de juin, sous
un abricotier touffu, assis à nous toucher sur le même tabouret, dans
une maison grande comme une ruche d'abeille que, pour notre usage
personnel, nous avons construite nous-mêmes avec de vieilles planches,
et couverte avec des nattes exotiques ayant jadis emballé du café des
Antilles. À travers notre toit en grossier tissu de paille, des petits
rayons de soleil tombent sur nous; ils dansent sur nos tabliers blancs,
sur nos figures,--à cause des feuilles de l'arbre voisin qu'une brise
chaude remue. (Pendant deux étés pour le moins, ce fut notre amusement
préféré, de bâtir ainsi des maisons de Robinson dans des coins qui nous
paraissaient solitaires, et de nous y asseoir, bien cachés, pour faire
nos causeries.) Dans l'histoire de la petite fille _piquée par une
bête_, ce passage à lui seul m'avait subitement jeté dans une rêverie:
«...un fruit des colonies très gros». Et une apparition m'était venue,
d'arbres, de fruits étranges, de forêts peuplées d'oiseaux merveilleux.
Oh! ce qu'il avait de troublant et de magique, dans mon enfance, ce
simple mot: «les colonies», qui, en ce temps-là, désignait pour moi
l'ensemble des lointains pays chauds, avec leurs palmiers, leurs grandes
fleurs, leurs nègres, leurs bêtes, leurs aventures. De la confusion que
je faisais de ces choses, se dégageait un sentiment d'ensemble
absolument juste, une intuition de leur morne splendeur et de leur
amollissante mélancolie.
Je crois que le palmier me fut _rappelé_ pour la première fois par une
gravure des _Jeunes Naturalistes_, de madame Ulliac-Trémadeure, un de
mes livres d'étrennes dont je me faisais lire des passages le soir.
(Les palmiers de serre n'étaient pas encore venus dans notre petite
ville, en ce temps-là.) Le dessinateur avait représenté deux de ces
arbres inconnus au bord d'une plage sur laquelle des nègres passaient.
Dernièrement, j'ai eu la curiosité de revoir cette image initiatrice
dans le pauvre livre jauni, piqué par l'humidité des hivers, et vraiment
je me suis demandé comment elle aurait pu faire naître le moindre rêve
en moi, si ma petite âme n'eût été pétrie de ressouvenirs...
Oh! «les colonies»! comment dire tout ce qui cherchait à s'éveiller dans
ma tête, au seul appel de ce mot! Un fruit des colonies, un oiseau de
là-bas, un coquillage, devenaient pour moi tout de suite des objets
presque enchantés.
Il y avait une quantité de choses des colonies chez cette petite
Antoinette: un perroquet, des oiseaux de toutes couleurs dans une
volière, des collections de coquilles et d'insectes. Dans les tiroirs de
sa maman, j'avais vu de bizarres colliers de graines pour parfumer; dans
ses greniers, où quelquefois nous allions fureter ensemble, on trouvait
des peaux de bêtes, des sacs singuliers, des caisses sur lesquelles se
lisaient encore des adresses de villes des Antilles; et une vague
senteur exotique persistait dans sa maison entière.
Son jardin, comme je l'ai dit, n'était séparé de nous que par des murs
très bas, tapissés de rosiers, de jasmins. Et un grenadier de chez elle,
grand arbre centenaire, nous envoyait ses branches, semait dans notre
cour, à la saison, ses pétales de corail.
Souvent nous causions, à la cantonade, d'une maison à l'autre:
--Est-ce que je peux venir m'amuser, dis? Ta maman veut-elle?
--Non, parce que j'ai été méchante, je suis en pénitence. (Ça lui
arrivait souvent.)--Alors je me sentais très déçu; mais moins encore à
cause d'elle, je dois l'avouer, qu'à cause du perroquet et des choses
exotiques.
Elle-même y était née, aux colonies, cette petite Antoinette, et,--comme
c'était curieux!--elle n'avait pas l'air de comprendre le prix de cela,
elle n'en était pas charmée, elle s'en souvenait à peine... Moi qui
aurais donné tout au monde pour avoir eu, une seule fois, dans les yeux,
un reflet, même furtif de ces contrées si éloignées,--si inaccessibles,
je le sentais bien...
Avec un regret presque angoissant, avec un regret d'ouistiti en cage, je
songeais hélas! que, dans ma vie de pasteur, si longue que je pusse la
supposer, je ne les verrais jamais, jamais...