Après l'image ineffaçable laissée par cette première frayeur et cette
première danse devant une flambée d'hiver, des mois ont dû passer sans
que rien se gravât plus dans ma tête. Je retombai dans cette demi-nuit
des commencements de la vie que traversaient à peine d'instables et
confuses visions, grises ou roses sous des reflets d'aube.
Et je crois que l'impression suivante fut celle-ci, que je vais essayer
de traduire: impression d'été, de grand soleil, de nature, et de terreur
délicieuse à me trouver seul au milieu de hautes herbes de juin qui
dépassaient mon front. Mais ici les dessous sont encore plus compliqués,
plus mêlés de choses antérieures à mon existence présente; je sens que
je vais me perdre là dedans, sans parvenir à rien exprimer...
C'était dans un domaine de campagne appelé «la Limoise», qui joué plus
tard un grand rôle dans ma vie d'enfant. Il appartenait à de très
anciens amis de ma famille, les D***, qui, en ville, étaient nos
voisins, leur maison touchant presque la nôtre. Peut-être, l'été
précèdent, étais-je déjà venu à cette Limoise,--mais à l'état
inconscient de poupée blanche que l'on avait apportée au cou. Ce jour
dont je vais parler était certainement le premier où j'y venais comme
petit être capable de pensée, de tristesse et de rêve.
J'ai oublié le commencement, le départ, la route en voiture, l'arrivée.
Mais, par un après-midi très chaud, le soleil déjà bas, je me revois et
je me retrouve si bien, seul au fond du vieux jardin à l'abandon, que
des murs gris, rongés de lierre et de lichen, séparaient des bois, des
landes à bruyères, des campagnes pierreuses d'alentour. Pour moi, élevé
à la ville, ce jardin très grand, qu'on n'entretenait guère, et où les
arbres fruitiers mouraient de vieillesse, enfermait des surprises et des
mystères de forêt vierge. Ayant sans doute franchi les buis de bordure,
je m'étais perdu au milieu d'un des grands carrés incultes du fond,
parmi je ne sais quelles hautes plantes folles,--des asperges montées,
je crois bien,--envahies par de longues herbes sauvages. Puis je
m'étais accroupi, à la façon de tous les petits enfants, pour m'enfouir
davantage dans tout cela qui me dépassait déjà grandement quand j'étais
debout. Et je restais tranquille, les yeux dilatés, l'esprit en éveil, à
la fois effrayé et charmé. Ce que j'éprouvais, en présence de ces choses
nouvelles, était encore moins de l'étonnement que du ressouvenir; la
splendeur des plantes vertes, qui m'enlaçait de si près, je _savais_
qu'elle était partout, jusque dans les profondeurs jamais vues de la
campagne; je la sentais autour de moi, triste et immense, déjà vaguement
connue; elle me faisait peur, mais elle m'attirait cependant,--et, pour
rester là le plus longtemps possible sans qu'on vînt me chercher, je me
cachais encore davantage, ayant pris sans doute l'expression de figure
d'un petit Peau-Rouge dans la joie de ses forêts retrouvées.
Mais tout à coup je m'entendis appeler: «Pierre! Pierre! mon petit
Pierrot!» Et sans répondre, je m'aplatis bien vite au ras du sol, sous
les herbages et les fines branches fenouillées des asperges.
Encore: «Pierre! Pierre!» C'était Lucette; je reconnaissais bien sa
voix, et même, à son petit ton moqueur, je comprenais qu'elle me voyait
dans ma cache verte. Mais je ne la voyais point, moi; j'avais beau
regarder de tous les côtés: personne!
Avec des éclats de rire, elle continuait de m'appeler, en se faisant des
voix de plus en plus drôles. Où donc pouvait-elle bien être?
Ah! là-bas, en l'air! perchée sur la fourche d'un arbre tout tordu, qui
avait comme des cheveux gris en lichen.
Je me relevai alors, très attrapé d'avoir été ainsi découvert.
Et en me relevant, j'aperçus au loin, par-dessus le fouillis des plantes
agrestes, un coin des vieux murs couronnés de lierre qui enfermaient le
jardin. (Ils étaient destinés à me devenir très familiers plus tard, ces
murs-là; car, pendant mes jeudis de collège, j'y ai passé bien des
heures, perché, observant la campagne pastorale et tranquille, et
rêvant, au bruit des sauterelles, à des sites encore plus ensoleillés de
pays lointains.) Et ce jour-là, leurs pierres grises, disjointes,
mangées de soleil, mouchetées de lichen, me donnèrent pour la première
fois de ma vie l'impression mal définie de la _vétusté des choses_; la
vague conception des durées antérieures à moi-même, du temps passé.
Lucette D***, mon aînée de huit ou neuf ans, était déjà presque une
grande personne à mes yeux: je ne pouvais pas la connaître depuis bien
longtemps, mais je la connaissais depuis tout le temps possible. Un peu
plus tard, je l'ai aimée comme une soeur; puis sa mort prématurée a été
un de mes premiers vrais chagrins de petit garçon.
Et c'est le premier souvenir que je retrouve d'elle, son apparition dans
les branches d'un vieux poirier. Encore ne s'est-il fixé ainsi qu'à la
faveur de ces deux sentiments tout nouveaux auxquels il s'est trouvé
mêlé: l'inquiétude charmée devant l'envahissante nature verte et la
mélancolie rêveuse en présence des vieux murs, des choses anciennes, du
vieux temps...