Je voudrais essayer de dire maintenant l'impression que la mer m'a
causée, lors de notre première entrevue,--qui fut un bref et lugubre
tête-à-tête.
Par exception, celle-ci est une impression crépusculaire; on y voyait à
peine, et cependant l'image apparue fut si intense qu'elle se grava d'un
seul coup pour jamais. Et j'éprouve encore un frisson rétrospectif, dès
que je concentre mon esprit sur ce souvenir.
J'étais arrivé le soir, avec mes parents, dans un village de la côte
saintongeaise, dans une maison de pêcheurs louée pour la saison des
bains. Je savais que nous étions venus là pour une chose qui s'appelait
la mer, mais je ne l'avais pas encore vue (une ligne de dunes me la
cachait, à cause de ma très petite taille) et j'étais dans une extrême
impatience de la connaître. Après le dîner donc, à la tombée de la nuit,
je m'échappai seul dehors. L'air vif, âpre, sentait je ne sais quoi
d'inconnu, et un bruit singulier, à la fois faible et immense, se
faisait derrière les petites montagnes de sable auxquelles un sentier
conduisait.
Tout m'effrayait, ce bout de sentier inconnu, ce crépuscule tombant d'un
ciel couvert, et aussi la solitude de ce coin de village... Cependant,
armé d'une de ces grandes résolutions subites, comme les bébés les plus
timides en prennent quelquefois, je partis d'un pas ferme...
Puis, tout à coup, je m'arrêtai glacé, frissonnant de peur. Devant moi,
quelque chose apparaissait, quelque chose de sombre et de bruissant qui
avait surgi de tous les côtés en même temps et qui semblait ne pas
finir; une étendue en mouvement qui me donnait le vertige mortel...
Évidemment _c'était ça_; pas une minute d'hésitation, ni même
d'étonnement _que ce fût ainsi_, non, rien que de l'épouvante; je
_reconnaissais_ et je tremblais. C'était d'un vert obscur presque noir;
ça semblait instable, perfide, engloutissant; ça remuait et ça se
démenait partout à la fois, avec un air de méchanceté sinistre.
Au-dessus, s'étendait un ciel tout d'une pièce, d'un gris foncé, comme
un manteau lourd.
Très loin, très loin seulement, à d'inappréciables profondeurs
d'horizon, on apercevait une déchirure, un jour entre le ciel et les
eaux, une longue fente vide, d'une claire pâleur jaune...
Pour la _reconnaître_ ainsi, la mer, l'avais-je déjà vue?
Peut-être, inconsciemment, lorsque, vers l'âge de cinq on six mois, on
m'avait emmené dans l'_île_, chez une grand'tante, soeur de ma
grand'mère. Ou bien avait-elle été si souvent regardée par mes ancêtres
marins, que j'étais né ayant déjà dans la tête un reflet confus de son
immensité.
Nous restâmes un moment l'un devant l'autre, moi fasciné par elle. Dès
cette première entrevue sans doute, j'avais l'insaisissable
pressentiment qu'elle finirait un jour par me prendre, malgré toutes mes
hésitations, malgré toutes les volontés qui essayeraient de me
retenir... Ce que j'éprouvais en sa présence était non seulement de la
frayeur, mais surtout une tristesse sans nom, une impression de solitude
désolée, d'abandon, d'exil... Et je repartis en courant, la figure très
bouleversée, je pense, et les cheveux tourmentés par le vent, avec une
hâte extrême d'arriver auprès de ma mère, de l'embrasser, de me serrer
contre elle; de me faire consoler de mille angoisses anticipées,
inexpressibles, qui m'avaient étreint le coeur à la vue de ces grandes
étendues vertes et profondes.
V
Ma mère!... Déjà deux ou trois fois, dans le cours de ces notes, j'ai
prononcé son nom, mais sans m'y arrêter, comme en passant. Il semble
qu'au début elle n'ait été pour moi que le refuge naturel, l'asile
contre toutes les frayeurs de l'inconnu, contre tous les chagrins noirs
qui n'avaient pas de cause définie.
Mais je crois que la plus lointaine fois où son image m'apparaît bien
réelle et vivante, dans un rayonnement de vraie et ineffable tendresse,
c'est un matin du mois de mai, où elle entra dans ma chambre suivie d'un
rayon de soleil et m'apportant un bouquet de jacinthes roses. Je
relevais d'une de ces petites maladies d'enfant,--rougeole ou bien
coqueluche, je ne sais quoi de ce genre,--on m'avait condamné à rester
couché pour avoir bien chaud, et, comme je devinais, à des rayons qui
filtraient par mes fenêtres fermées, la splendeur nouvelle du soleil et
de l'air, je me trouvais triste entre les rideaux de mon lit blanc; je
voulais me lever, sortir; je voulais surtout voir ma mère, ma mère à
tout prix...
La porte s'ouvrit, et ma mère entra, souriante. Oh! je la revois si bien
encore, telle qu'elle m'apparut là, dans l'embrasure de cette porte,
arrivant accompagnée d'un peu du soleil et du grand air du dehors. Je
retrouve tout, l'expression de son regard rencontrant le mien, le son de
sa voix, même les détails de sa chère toilette, qui paraîtrait si drôle
et si surannée aujourd'hui. Elle revenait de faire quelque course
matinale en ville. Elle avait un chapeau de paille avec des roses jaunes
et un châle en _barège_ lilas (c'était l'époque du châle) semé de petits
bouquets d'un violet plus foncé. Ses papillotes noires--ses pauvres
bien-aimées papillotes qui n'ont pas changé de forme, mais qui sont,
hélas! éclaircies et toutes blanches aujourd'hui--n'étaient alors mêlées
d'aucun fil d'argent. Elle sentait une odeur de soleil et d'été qu'elle
avait prise dehors. Sa figure de ce matin-là, encadrée dans son chapeau
à grand bavolet, est encore absolument présente à mes yeux.
Avec ce bouquet de jacinthes roses, elle m'apportait aussi un petit pot
à eau et une petite cuvette de poupée, imités en extrême miniature de
ces faïences à fleurs qu'ont les bonnes gens dans les villages.
Elle se pencha sur mon lit pour m'embrasser, et alors je n'eus plus
envie de rien, ni de pleurer, ni de me lever, ni de sortir; elle était
là, et cela me suffisait; je me sentais entièrement consolé,
tranquillisé, changé, par sa bienfaisante présence....
Je devais avoir un peu plus de trois ans lorsque ceci se passait, et ma
mère, environ quarante-deux. Mais j'étais sans la moindre notion sur
l'âge de ma mère; l'idée ne me venait seulement jamais de me demander si
elle était jeune ou vieille; ce n'est même qu'un peu plus tard que je me
suis aperçu qu'elle était bien jolie. Non, en ce temps-là, c'était elle,
voilà tout; autant dire une figure tout à fait unique, que je ne
songeais à comparer à aucune autre, d'où rayonnaient pour moi la joie,
la sécurité, la tendresse, d'où émanait tout ce qui était bon, y compris
la foi naissante et la prière....
Et je voudrais, pour la première apparition de cette figure bénie dans
ce livre de souvenir, la saluer avec des mots à part, si c'était
possible, avec des mots faits pour elle et comme il n'en existe pas;
des mots qui à eux seuls feraient couler les larmes bienfaisantes,
auraient je ne sais quelle douceur de consolation et de pardon; puis
renfermeraient aussi l'espérance obstinée, toujours et malgré tout,
d'une réunion céleste sans fin... Car, puisque je touche à ce mystère et
à cette inconséquence de mon esprit, je vais dire ici en passant que ma
mère est la seule au monde de qui je n'aie pas le sentiment que la mort
me séparera pour jamais. Avec d'antres créatures humaines, que j'ai
adorées de tout mon coeur, de toute mon âme, j'ai essayé ardemment
d'imaginer un _après_ quelconque, un _lendemain_ quelque part ailleurs,
je ne sais quoi d'immatériel ne devant pas finir; mais non, rien, je
n'ai pas pu--et toujours j'ai eu horriblement conscience du néant des
néants, de la poussière des poussières. Tandis que, pour ma mère, j'ai
presque gardé intactes mes croyances d'autrefois. Il me semble encore
que, quand j'aurai fini de jouer en ce monde mon bout de rôle misérable;
fini de courir, par tous les chemins non battus, après l'impossible;
fini d'amuser les gens avec mes fatigues et mes angoisses, j'irai me
reposer quelque part où ma mère, qui m'aura devancé, me recevra; et ce
sourire de sereine confiance, qu'elle a maintenant, sera devenu alors un
sourire de triomphante certitude. Il est vrai, je ne vois pas bien ce
que sera ce lieu vague, qui m'apparaît comme une pâle vision grise, et
les mots, si incertains et flottants qu'ils soient, donnent encore une
forme trop précise à ces conceptions de rêve. Et même (c'est bien
enfantin ce que je vais dire là, je le sais), et même, dans ce lieu, je
me représente ma mère ayant conservé son aspect de la terre, ses chères
boucles blanches, et les lignes droites de son joli profil; que les
années m'abîment peu à peu, mais que j'admire encore. La pensée que le
visage de ma mère pourrait un jour disparaître à mes yeux pour jamais,
qu'il ne serait qu'une combinaison d'éléments susceptibles de se
désagréger et de se perdre sans retour dans l'abîme universel, cette
pensée, non seulement me fait saigner le coeur, mais aussi me révolte,
comme inadmissible et monstrueuse. Oh! non, j'ai le, sentiment qu'il y a
dans ce visage quelque chose d'à part que la mort ne touchera pas. Et
mon amour pour ma mère, qui a été le seul stable des amours de ma vie,
est d'ailleurs si affranchi de tout lien matériel, qu'il me donne
presque confiance, à lui seul, en une indestructible chose, qui serait
l'âme; et il me rend encore, par instants, une sorte de dernier et
inexplicable espoir...
Je ne comprends pas très bien pourquoi cette apparition de ma mère
auprès de mon petit lit de malade, ce matin, m'a tant frappé,
puisqu'elle était presque constamment avec moi. Il y a là encore des
dessous très mystérieux; c'est comme si, à ce moment particulier, elle
m'avait été révélée pour la première fois de ma vie.
Et pourquoi, parmi mes jouets d'enfant conservés, ce pot à eau de poupée
a-t-il pris, sans que je le veuille, une valeur privilégiée, une
importance de relique? Tellement qu'il m'est arrivé, au loin, sur mer, à
des heures de danger, d'y repenser avec attendrissement et de le revoir,
à la place qu'il occupe depuis des années, dans une certaine petite
armoire jamais ouverte, parmi d'autres débris; tellement que, s'il
disparaissait, il me manquerait une amulette que rien ne me remplacerait
plus.
Et ce pauvre châle de barège lilas, reconnu dernièrement parmi des
vieilleries qu'on voulait donner à des mendiantes, pourquoi l'ai-je fait
mettre de côté comme un objet précieux?... Dans sa couleur, aujourd'hui
fanée, dans ses petits bouquets rococos d'un dessin indien, je retrouve
encore comme une protection bienfaisante et un sourire; je crois même
que j'y retrouve du calme, de la confiance douce, presque de la foi; il
s'en échappe pour moi toute une émanation de ma mère enfin, mêlée
peut-être aussi à un regret mélancolique pour ces matins de mai
d'autrefois qui étaient plus lumineux que ceux de nos jours...
En vérité, je crains qu'il ne paraisse bien ennuyeux à beaucoup de gens,
ce livre--le plus intime d'ailleurs que j'aie jamais écrit.
En le notant, au milieu de ces calmes des veillées qui sont favorables
aux souvenirs, j'ai constamment présente à ma pensée l'exquise reine à
laquelle j'ai voulu le dédier; c'est comme une longue lettre que je lui
adresserais, avec la certitude d'être compris jusqu'au bout, et compris
même au delà, dans ces dessous profonds que les mots n'expriment pas.
Peut-être comprendront-ils aussi, mes amis inconnus, qui me suivent avec
une bonne sympathie lointaine. Et du reste tous les hommes qui
chérissent ou qui ont chéri leur mère, ne souriront pas des choses
enfantines que je viens de dire, j'en suis très sûr.
Mais, pour tant d'autres auxquels un pareil amour est étranger, ce
chapitre semblera certainement bien ridicule.
Ils n'imaginent pas, ceux-ci, en échange de leur haussement d'épaules,
tout le dédain que je leur offre.