Comme si c'était d'hier, je me rappelle le soir où, marchant déjà depuis
quelque temps, je découvris tout à coup la vraie manière de sauter et de
courir,--et me grisai jusqu'à tomber, de cette chose délicieusement
nouvelle.
Ce devait être au commencement de mon second hiver, à l'heure triste où
la nuit vient. Dans la salle à manger de ma maison familiale--qui me
paraissait alors un lieu immense--j'étais, depuis un moment sans doute,
engourdi et tranquille sous l'influence de l'obscurité envahissante. Pas
encore de lampe allumée nulle part. Mais, l'heure du dîner approchant,
une bonne vint, qui jeta dans la cheminée, pour ranimer les bûches
endormies, une brassée de menu bois. Alors ce fut un beau feu clair,
subitement une belle flambée joyeuse illuminant tout, et un grand rond
lumineux se dessina au milieu de l'appartement, par terre, sur le tapis,
sur les pieds des chaises, dans ces régions basses qui étaient
précisément les miennes. Et ces flammes dansaient, changeaient,
s'enlaçaient, toujours plus hautes et plus gaies, faisant monter et
courir le long des murailles les ombres allongées des choses... Oh!
alors je me levai tout droit, saisi d'admiration... car je me souviens à
présent que j'étais assis, aux pieds de ma grand'tante Berthe (déjà très
vieille en ce temps-là), qui sommeillait à demi dans sa chaise, près
d'une fenêtre par où filtrait la nuit grise; j'étais assis sur une de
ces hautes chaufferettes d'autrefois, à deux étages, si commodes pour
les tout petits enfants qui veulent faire les câlins, la tête sur les
genoux des grand'mères ou des grand'tantes... Donc, je me levai, en
extase, et m'approchai de la flamme; puis, dans le cercle lumineux qui
se dessinait sur le tapis, je me mis à marcher en rond, à tourner, à
tourner toujours plus vite et enfin, sentant tout à coup dans mes jambes
une élasticité inconnue, quelque chose comme une détente de ressorts,
j'inventai une manière nouvelle et très amusante de faire: c'était de
repousser le sol bien fort, puis de le quitter des deux pieds à la fois
pendant une demi-seconde,--et de retomber,--et de profiter de l'élan
pour m'élever encore, et de recommencer toujours, pouf, pouf, en faisant
beaucoup de bruit par terre, et en sentant dans ma tête un petit vertige
particulier très agréable... De ce moment, je savais sauter, je savais
courir!
J'ai la conviction que c'était bien la première fois, tant je me
rappelle nettement mon amusement extrême et ma joie étonnée.
--Ah! mon Dieu, mais qu'est-ce qu'il a ce petit, ce soir? disait ma
grand'tante Berthe un peu inquiète. Et j'entends encore le son de sa
voix brusque.
Mais je sautais toujours. Comme ces petites mouches étourdies, grisées
de lumière, qui tournoient le soir autour des lampes, je sautais
toujours dans ce rond lumineux qui s'élargissait, se rétrécissait, se
déformait, dont les contours vacillaient comme les flammes.
Et tout cela m'est encore si bien présent, que j'ai gardé dans mes yeux
les moindres rayures de ce tapis sur lequel la scène se passait. Il
était d'une certaine étoffe inusable, tissée dans le pays par les
tisserands campagnards, et aujourd'hui tout à fait démodée, qu'on
appelait «nouïs». (Notre maison d'alors était restée telle que ma
grand'mère maternelle l'avait arrangée lorsqu'elle s'était décidée à
quitter l'_île_ pour venir se fixer sur le continent.--Je reparlerai un
peu plus tard de cette _île_ qui prit bientôt, pour mon imagination
d'enfant, un attrait si mystérieux.--C'était une maison de province très
modeste, où se sentait l'austérité huguenote, et dont la propreté et
l'ordre irréprochables étaient le seul luxe.)
...Dans le cercle lumineux qui, décidément, se rétrécissait de plus en
plus, je sautais toujours. Mais, tout en sautant, je _pensais_, et d'une
façon intense qui, certainement, ne m'était pas habituelle. En même
temps que mes petites jambes, mon esprit s'était éveillé; une clarté un
peu plus vive venait de jaillir dans ma tête, où l'aube des idées était
encore si pâle. Et c'est sans doute à cet éveil intérieur que ce moment
fugitif de ma vie doit ses dessous insondables; qu'il doit surtout la
persistance avec laquelle il est resté dans ma mémoire, gravé
ineffaçablement. Mais je vais m'épuiser en vain à chercher des mots pour
dire tout cela, dont l'indécise profondeur m'échappe... Voici, je
regardais ces chaises, alignées le long des murs, et je me rappelais les
personnes âgées, grand'mères, grand'tantes et tantes, qui y prenaient
place d'habitude, qui tout à l'heure viendraient s'y asseoir...
Pourquoi n'étaient-elles pas là? En ce moment, j'aurais souhaité leur
présence autour de moi comme une protection. Elles se tenaient sans
doute là-haut, au second étage, dans leurs chambres; entre elles et moi,
il y avait les escaliers obscurs, les escaliers que je devinais pleins
d'ombre et qui me faisaient frémir... Et ma mère? J'aurais surtout
souhaité sa présence à elle; mais je la savais sortie dehors, dans ces
rues longues dont je ne me représentais pas bien les extrémités, les
aboutissements lointains. J'avais été moi-même la conduire jusqu'à la
porte, en lui demandant: «Tu reviendras, dis?» Et elle m'avait promis
qu'en effet elle reviendrait. (On m'a conté plus tard qu'étant tout
petit, je ne laissais jamais sortir de la maison aucune personne de la
famille, même pour la moindre course ou visite, sans m'être assuré que
son intention était bien de revenir. «Tu reviendras, dis?» était une
question que j'avais coutume de poser anxieusement après avoir suivi
jusqu'à la porte ceux qui s'en allaient.) Ainsi, ma mère était sortie...
cela me serrait un peu le coeur de la savoir dehors... Les rues!...
J'étais bien content de ne pas y être, moi, dans les rues, où il faisait
froid, où il faisait nuit, où les petits enfants pouvaient se perdre...
Comme on était bien ici, devant ces flammes qui réchauffaient; comme on
était bien, _dans sa maison_! Peut-être n'avais-je jamais compris cela
comme ce soir; peut-être était-ce ma première vraie impression
d'attachement au foyer--et d'inquiétude triste, à la pensée de tout
l'immense inconnu du dehors. Ce devait être aussi mon premier instant
d'affection consciente pour ces figures vénérées de tantes et de
grand'mères qui ont entouré mon enfance et que, à cette heure de vague
anxiété crépusculaire, j'aurais désiré avoir toutes, à leurs places
accoutumées, assises en cercle autour de moi...
Cependant les belles flammes folles dans la cheminée avaient l'air de se
mourir: la brassée de menu bois était consumée et, comme on n'avait pas
encore allumé de lampe, il faisait plus noir. J'étais déjà tombé une
fois, sur le tapis de nouïs, sans me faire de mal, et j'avais recommencé
de plus belle. Par instants, j'éprouvais une joie étrange à aller jusque
dans les recoins obscurs, où me prenaient je ne sais quelles frayeurs de
choses sans nom; puis à revenir me réfugier dans le cercle de lumière,
en regardant avec un frisson si rien n'était sorti derrière moi, de ces
coins d'ombre, pour me poursuivre.
Ensuite, les flammes se mourant tout à fait, j'eus vraiment peur; tante
Berthe, trop immobile sur sa chaise et dont je sentais le regard seul me
suivre, ne me rassurait plus. Les chaises même, les chaises rangées
autour de la salle, commençaient à m'inquiéter à cause de leurs grandes
ombres mouvantes qui, au gré de la flambée à l'agonie, montaient
derrière elles, exagérant la hauteur des dossiers le long des murs. Et
surtout il y avait une porte, entr'ouverte sur un vestibule tout
noir--lequel donnait sur le grand salon plus vide et plus noir encore...
oh! cette porte, je la fixais maintenant de mes pleins yeux, et, pour
rien au monde, je n'aurais osé lui tourner le dos.
C'était le début de ces terreurs des soirs d'hiver qui, dans cette
maison pourtant si aimée, ont beaucoup assombri mon enfance.
Ce que je craignais de voir arriver par là n'avait encore aucune forme
précise; plus tard seulement, mes visions d'enfant prirent figure. Mais
la peur n'en était pas moins réelle et m'immobilisait là, les yeux très
ouverts, auprès de ce feu qui n'éclairait plus,--quand tout à coup, du
côté opposé, par une autre porte, ma mère entra... Oh! alors je me jetai
sur elle; je me cachai la tête, je m'abîmai dans sa robe: c'était la
protection suprême, l'asile où rien n'atteignait plus, le nid des nids
où l'on oubliait tout...
Et, à partir de cet instant, le fil de mon souvenir est rompu, je ne
retrouve plus rien.