I
C'est avec une sorte de crainte que je touche à l'énigme de mes
impressions du commencement de la vie,--incertain si bien réellement je
les éprouvais moi-même ou si plutôt elles n'étaient pas des ressouvenus
mystérieusement transmis... J'ai comme une hésitation religieuse à
sonder cet abîme...
Au sortir de ma nuit première, mon esprit ne s'est pas éclairé
progressivement, par lueurs graduées; mais par jets de clartés
brusques--qui devaient dilater tout à coup mes yeux d'enfant et
m'immobiliser dans des rêveries attentives--puis qui s'éteignaient, me
replongeant dans l'inconscience absolue des petits animaux qui viennent
de naître, des petites plantes à peine germées.
Au début de l'existence, mon histoire serait simplement celle d'un
enfant très choyé, très tenu, très obéissant et toujours convenable dans
ses petites manières, auquel rien n'arrivait, dans son étroite sphère
ouatée, qui ne fût prévu, et qu'aucun coup n'atteignait qui ne fût
amorti avec une sollicitude tendre.
Aussi voudrais-je ne pas écrire cette histoire qui serait fastidieuse;
mais seulement noter, sans suite ni transitions, des instants qui m'ont
frappé d'une étrange manière,--qui m'ont frappé tellement que je m'en
souviens encore avec une netteté complète, aujourd'hui que j'ai oublié
déjà tant de choses poignantes, et tant de lieux, tant d'aventures, tant
de visages.
J'étais en ce temps-là un peu comme serait une hirondelle, née d'hier,
très haut à l'angle d'un toit, qui commencerait à ouvrir de temps à
autre au bord du nid son petit oeil d'oiseau et s'imaginerait, de là, en
regardant simplement une cour ou une rue, voir les profondeurs du monde
et de l'espace,--les grandes étendues de l'air que plus tard il lui
faudra parcourir. Ainsi, durant ces minutes de clairvoyance,
j'apercevais furtivement toutes sortes d'infinis, dont je possédais déjà
sans doute, dans ma tête, antérieurement à ma propre existence, les
conceptions latentes; puis, refermant malgré moi l'oeil encore trouble
de mon esprit, je retombais pour des jours entiers dans ma tranquille
nuit initiale.
Au début, ma tête toute neuve et encore obscure pourrait aussi être
comparée à un appareil de photographe rempli de glaces sensibilisées.
Sur ces plaques vierges, les objets insuffisamment éclairés ne donnent
rien; tandis que, au contraire, quand tombe sur elles une vive clarté
quelconque, elles se cernent de larges taches claires, où les choses
inconnues du dehors viennent se graver.--Mes premiers souvenirs en effet
sont toujours de plein été lumineux, de midis étincelants,--ou bien de
feux de branches à grandes flammes roses.