IV

Le sentier qui conduisait du pavillon à la Châtaigneraie était assez

tortueux et pénible pour que Gaston eût besoin de toute son attention,

et surtout de ses jambes de vingt-cinq ans, afin de le gravir sans

encombre.

Le clair de lune, du reste, lui était d’un grand secours, si l’on

songe qu’il allait pour la première fois à la Châtaigneraie, que nul

ne lui avait indiqué sa route, et qu’il marchait un peu à l’aventure,

ne sachant par où il pénétrerait dans le manoir dont, prétendait

Dragonne, l’humeur inquiète et soupçonneuse de ses oncles avait fait

une forteresse.

Tantôt s’enfonçant sous la futaie, longeant la lisière du bois,

le chemin de la Châtaigneraie se déroulait presque toujours en un

sillon blanchâtre qu’on apercevait parfaitement des croisées de la

Fauconnière, et la précaution qu’avait prise Gaston de laisser chez

lui une lumière qui pût faire croire à sa présence dans le pavillon

n’était nullement inutile, car il était impossible qu’on ne vît point,

grâce au clair de lune, un homme monter chez les Vieux-Loup.

Du pavillon à la Châtaigneraie il y avait un quart d’heure de marche

environ. Gaston cheminait lestement: en dépit de son ignorance des

lieux, il se trouva en dix minutes au pied du manoir.

La Châtaigneraie, malgré son nom inoffensif, offrait le type le plus

complet de ces manoirs du moyen âge construits comme des nids d’oiseaux

de proie.

Assis sur une étroite plate-forme de rochers, environné de bois,

ceint au nord d’un fossé, défendu au midi par un précipice, le vieux

castel dressait ses tours grises sur le bleu foncé du ciel avec des

façons dominatrices et conquérantes qui eussent séduit un poète. Les

murs tombaient en ruine çà et là, les tourelles étaient crevassées en

mille endroits, les vitraux des croisées brisés en leurs ogives de

fer; l’antique pont-levis avait fait place à un tronc de sapin scié

en deux dans sa longueur et grossièrement rajusté; et cependant tout

cela conservait une fière mine à l’extérieur, et, au clair de lune,

le manoir des barons de Vieux-Loup, perché sur son roc et dominant la

vallée, rappelait dans toute leur sombre splendeur les âges héroïques

des chevaliers bardés de fer, des châtelaines vêtues de soie et des

trouvères au pourpoint de velours et à la harpe en sautoir. On eût

même dit, placé qu’il était en face de la Fauconnière qui couronnait

la chaîne des collines opposées, on eût dit que le castel de la

Châtaigneraie regardait de travers et avec colère la demeure des

ennemis de ses maîtres, et qu’il se promettait de rester debout le plus

longtemps possible, afin de perpétuer la vieille haine des deux races à

travers les âges, alors même que les deux races auraient fini d’exister.

Gaston s’arrêta à l’entrée de la cour; il avait besoin de se consulter

d’abord sur le langage qu’il tiendrait à ses oncles, et de chercher

ensuite par quelle porte il s’introduirait, car il en existait

plusieurs au milieu de ces ruines; et dans le manoir, dont les deux

tiers avaient été successivement convertis en greniers à foin, hangars,

écuries et bâtiments de labour, il était difficile de deviner quel

corps de logis les deux frères avaient choisi pour leur retraite

nocturne.

--Mon expédition, pensa le jeune homme, ne manque ni d’audace ni

d’imprévu, je dirai même de péril. Mes chers oncles sont capables de me

prendre pour un voleur et de m’envoyer une balle sans autre explication

préalable. En second lieu, je n’ai point réfléchi, depuis que j’aime

mademoiselle de Lancy, que je suis venu en Morvan pour épouser

Mignonne. Or, si j’allais lui plaire... et que... elle m’aimât?

Cette réflexion, où perçait quelque peu de fatuité, était de nature à

faire hésiter Gaston; mais Gaston était un de ces hommes qui ont dans

le hasard une confiance illimitée et qui vont toujours en avant.

--Ma foi, se dit-il, arrive que pourra! je ne puis me dispenser de

faire une visite à mes oncles. Cherchons où ils peuvent être.

Bien qu’il fût dix heures à peine, toutes les lumières étaient éteintes

au manoir, et le plus profond silence régnait à travers les ruines.

Cependant, Gaston aperçut un filet de fumée s’élevant en spirale

au-dessus du toit d’une grosse tour carrée qui bornait l’édifice au

nord; puis en examinant la tour avec attention, il remarqua qu’elle

était découronnée de ses créneaux et terminée par un colombier.

Gaston n’avait jamais vu la province, mais il savait cependant que

l’une des propriétés les plus chères aux gentilshommes campagnards

et qui leur rappellent le mieux leurs anciens droits féodaux, est ce

colombier dont les hôtes se répandent chaque jour dans la plaine et qui

vont butiner chez le paysan le blé des semailles et l’épi échappé à

l’attention du glaneur.

Le pigeon, malgré la douceur de ses mœurs, est le dernier brigand

blasonné dont la tradition ait survécu. Posséder un colombier est,

en province, un aveu indirect d’influence et d’autorité, et le

propriétaire de ces gracieux volatiles qui représentent si bien

le pillage organisé a su faire des lois sévères contre quiconque

essayerait de les détruire; il veille sur leur conservation avec une

sollicitude toute particulière, et il a toujours l’œil et l’oreille au

guet le jour et la nuit pour les préserver de tout danger.

Notre héros, qui avait fait en quelques secondes toutes ces réflexions,

conclut de ces divers indices, du filet de fumée et du colombier, que

les Vieux-Loup habitaient la grosse tour, et il frappa résolument à la

porte. Tout aussitôt les hurlements de deux chiens de garde s’élevèrent

dans les profondeurs de l’édifice, et aux hurlements des chiens se

mêlèrent peu après d’énergiques jurons.

--Diable! pensa Gaston, vais-je donc faire un siége?

Et il renouvela les trois coups qu’il avait frappés.

Diane de Lancy; Les pretendus de la meunière · 第 16 / 32 题