III

Gaston s’éveilla tard; disons-le tout de suite, à la honte des

amoureux, il avait parfaitement dormi. A vingt-cinq ans, la passion la

plus enracinée ne tient jamais contre le sommeil.

Gaston s’était mis au lit en se disant que Dragonne était la plus

jolie, la plus séduisante créature qu’il eût vue jamais; il s’éveilla

en se répétant absolument la même chose; mais il dormit parfaitement

dans l’intervalle, et, chose triste à dire, il ne fut nullement

question de mademoiselle de Lancy dans ses rêves.

Il sauta hors du lit, se vêtit à la hâte et ouvrit sa fenêtre, qui

donnait sur la vallée. Le brouillard de la veille avait disparu; les

collines le vallon et jusqu’à ce torrent impétueux qui grondait la nuit

précédente reprenaient, sous les rayons du soleil, un aspect calme et

charmant qui impressionna vivement le jeune homme.

Devant lui, à une lieue, se dressaient les tours grises de la

Châtaigneraie, cette demeure délabrée de sa famille; la vue de cette

masure, encore décorée du nom pompeux de château, éveilla chez Gaston

un monde entier de souvenirs.

L’animosité qui existait entre les deux races des Lancy et des

Vieux-Loup, cette exaltation haineuse qui dominait Dragonne, et qui

était chez elle le fruit de l’éducation de famille, lui revenaient en

mémoire.

Il avait vu le marquis, sa femme et son fils; c’étaient des gens de

bonne compagnie, fort doux, hospitaliers, bons à l’excès, à en juger

au moins par les apparences. Dragonne elle-même était une charmante

enfant dont la pétulance se trouvait tempérée par un excellent cœur, et

surtout une naïveté, une candeur qui lui faisaient pardonner ces goûts

masculins et cette hardiesse d’allures qu’elle semblait revêtir avec

les habits d’homme et qui disparaissaient aussitôt qu’elle redevenait

mademoiselle de Lancy.

En réfléchissant à tout cela, Gaston fut contraint de se dire que

ses oncles, selon toute apparence, valaient beaucoup moins que cette

famille au milieu de laquelle le hasard venait de le conduire, et il

se laissa même aller à supposer que les torts de sa race remontaient

beaucoup plus loin dans le passé des générations actuelles, ce qui

n’empêchait pas les deux châtelains de la Châtaigneraie d’abuser de la

verdeur de leur vieillesse pour molester la vieillesse infirme de leurs

voisins.

Il alla plus loin encore, et songeant à la timidité, à la faiblesse

d’Albert de Lancy, le seul homme jeune de la Fauconnière, il s’avoua

que Dragonne s’élevait à la hauteur du rôle d’héroïne en s’emparant de

l’épée que la frêle main de son frère laissait échapper.

Ceci était, à coup sûr, de l’exagération; mais Gaston voyait tout cela

à travers la beauté de la jeune fille, et il avait vinqt-cinq ans!

Notre héros n’était point cependant un de ces étourdis vulgaires qui

s’éprennent instantanément et courent en aveugles vers un but qu’ils

n’atteindront pas. Gaston était Parisien; il avait vécu, qu’on nous

passe le mot; il était doué de la faculté précieuse de lire assez bien

en lui-même, et il réfléchissait très-froidement au seuil d’une passion.

Si bien qu’en terminant sa toilette avec une sage lenteur, il se dit:

--Mademoiselle de Lancy est bien certainement la femme qui m’a le

plus vivement impressionné; je dis plus, je crois fermement que si je

passais huit jours ici, j’en deviendrais éperdûment amoureux. Or, si

cela arrivait, qu’adviendrait-il? J’ai encore quelques débris d’une

fortune présentable, un vieux nom, une certaine réputation d’élégance

qui séduit généralement les femmes, et le tout réuni m’assurerait

probablement la main de Dragonne, si je ne m’appelais Gaston de

Vieux-Loup. Mais, comme j’ai le malheur de porter ce nom, eussé-je la

beauté de l’Antinoüs antique et les trésors d’Ali-Baba, Dragonne ne

m’aimerait point; bien plus, elle me haïrait, c’est-à-dire qu’elle me

hait déjà sans me connaître. Par conséquent, il est raisonnable à moi

de détaler au plus vite et de me servir du peu de bon sens qui me reste

encore pour ne point devenir complétement fou. Je ferai bien d’aller

prendre congé de mes hôtes et de galoper jusqu’à la Châtaigneraie.

Cette belle résolution prise, Gaston siffla une ariette et chercha à se

donner un courage qu’il n’avait pas, courage qui lui fit complétement

défaut lorsqu’il vint à songer qu’on saurait inévitablement à la

Fauconnière, et dès le lendemain de son départ, qui il était. Gaston

crut voir alors l’indignation de Dragonne, se désolant de n’avoir point

deviné en lui l’objet de sa haine et de ne lui avoir pas proposé, dans

les bois, ce duel qu’elle avait projeté si longtemps.

--Ces braves gens, se dit encore Gaston, qui ne savent pas combien peu

j’ai hérité des préjugés et des rancunes de ma famille, sont capables

de croire que je me suis introduit chez eux dans un but quelque peu

machiavélique, et alors, à la haine que me porte déjà Dragonne, elle

joindra le mépris. C’est fort dur, soupira Gaston, d’être méprisé et

haï par une jolie fille qu’on est tout près d’aimer, si on ne l’aime

déjà.

En prononçant ces mots, notre héros cessa de demander conseil à sa

raison pour consulter un peu son cœur, et son cœur lui répondit par des

pulsations précipitées.

--Mon Dieu! se dit-il, mon mal est plus avancé que je ne le croyais

d’abord, et j’aime bien réellement Dragonne. Que faire? Le plus sage

serait de partir, de retourner à Paris et de l’oublier; mais le

puis-je? Et d’ailleurs, retourner à Paris, c’est me jeter dans le

guêpier d’où j’ai cru, un moment, pouvoir me retirer en épousant ma

cousine, chose impossible, à présent, car j’aime Dragonne.

Gaston se prit à rêver de plus belle.

--Corbleu! murmura-t-il enfin, ces vieilles haines de famille,

témoin Roméo et Juliette, ne résistent jamais à un peu d’amour. Si

Dragonne m’aimait... Et, ajouta-t-il avec quelque assurance, je ne

sais pas jusqu’à quel point il m’est interdit d’être aimé... Si je

passais quinze jours ici sans qu’elle sût mon vrai nom... Autre chose

impossible! autre absurdité!

Et Gaston jeta son cigare avec colère et continua ainsi son monologue:

--Le marquis et sa famille sont des gens charmants; ils se feront un

plaisir de me garder trois jours, huit peut-être; mais après?--Après,

il faudra bien que je m’explique, que je décline mes prétentions...

Gaston s’arrêta soudain; une de ces pensées lumineuses qui viennent

souvent aux gens à bout d’expédients éclaira tout à coup son cerveau.

--Je vais, se dit-il, me loger dans le village le plus voisin; sous

prétexte de chasser, j’accompagnerai Dragonne quelquefois; j’aurai le

droit, ainsi, de revenir à la Fauconnière de temps en temps, et, le

hasard aidant, nous verrons.

Ce parti adopté _in extremis_ était évidemment le plus sage; cependant

il péchait encore par un côté essentiel: Gaston oubliait complétement

ses oncles, qu’il rencontrerait un jour ou l’autre au coin d’un bois,

et qui le reconnaîtraient à sa ressemblance frappante avec son père,

qui avait quitté le pays à peu près à l’âge où il était lui-même, et

qu’il n’avait jamais revu depuis.

Le défaut de la cuirasse trouvé, il fallut réfléchir encore; puis la

réflexion amena un résultat nouveau, et Gaston ralluma son cigare avec

calme et lenteur, ce qui était un signe évident de satisfaction et de

confiance en lui-même.

L’expédient était trouvé.

En ce moment-là, on frappa discrètement à sa porte; il ouvrit et se

trouva en présence de Dragonne.

La jeune fille avait repris son costume masculin: elle avait souliers

ferrés et guêtres de cuir.

Gaston se troubla à sa vue; elle-même rougit légèrement. Était-ce

chez elle vague pressentiment ou simplement le résultat de l’embarras

inexplicable qui s’empare souvent des femmes qui se placent hors de

leur cercle ordinaire? Toujours est-il que Dragonne perdit beaucoup de

cette assurance qu’elle retrouvait toujours avec ses habits d’homme, et

qu’elle demanda à Gaston s’il avait bien dormi d’une voix qui tremblait

fort.

--Parfaitement, répondit-il, et me voici prêt à continuer mon voyage le

plus lestement possible.

--Pas aujourd’hui, je suppose.

--Pourquoi pas, mademoiselle?

--Mais, monsieur, parce que vous nous avez promis trois jours.

--Vous croyez?

--J’en suis certaine.

--Mais ce serait abuser étrangement...

--Vous n’abuserez de rien.

--Oubliez-vous le lieu de notre rencontre?

--Non. Les connaissances faites à l’improviste sont les meilleures.

--Je suis de votre avis, mais cependant...

--Monsieur, dit résolûment Dragonne, je vous ai rendu un vrai service

hier, avouez-le...

--Je vous en serai reconnaissant toute ma vie.

--En ce cas, prouvez-moi sur-le-champ cette reconnaissance dont vous

parlez.

--Que faut-il faire?

--Vous êtes chasseur, n’est-ce pas?

--Un peu.

--Et vous devez certainement être brave; je le lis dans vos yeux.

--Vous êtes trop bonne, mademoiselle.

--Or, j’ai besoin, au moins aujourd’hui, de votre science de chasseur

et de votre bravoure. Vous partirez demain si bon vous semble.

--Quelle est donc l’aventureuse expédition que nous devons tenter?

--Une chasse au sanglier.

--Très-bien.

--Sans chiens courants, avec un seul limier. Figurez-vous que je suis

lasse de cette chasse à courre, où une malheureuse bête, harcelée par

les chiens, vient passer à portée de la balle et se fait tuer sans

péril pour le chasseur. Il y a longtemps que je médite une chasse

périlleuse, une attaque au sanglier dans son fort, à deux, afin d’avoir

toutes les émotions, de courir tous les dangers d’une véritable guerre.

--Voici un projet bien chevaleresque!

--Je le sais et suis persuadée que pas un braconnier du pays ne

voudrait en essayer en ma compagnie; il craindrait de m’exposer. Mais

vous, monsieur, qui êtes mon obligé et me devez une reconnaissance

éternelle, et Dragonne appuya sur ces mots avec une inflexion

railleuse, vous ne pouvez refuser de m’accompagner...

--Mais, mademoiselle, y songez-vous?

--Ou je croirai que cette belle reconnaissance dont vous parlez existe

dans de bien minces proportions.

Gaston, tandis que Dragonne parlait, réfléchissait ainsi:

--Une attaque au sanglier dans son fort est chose périlleuse, mais

romanesque, et ce serait une bien belle occasion de me grandir

singulièrement à ses yeux, si je la sauvais d’un danger quelconque; et,

morbleu! je la sauverai, si danger il y a, car je l’aime.

Puis il répondit:

--J’accepte, mais pas pour aujourd’hui.

--Ah! fit mademoiselle de Lancy, pourquoi ce délai?

--Parce que j’attends de Nevers mes fusils et mon couteau de chasse.

J’avais songé à m’établir pour quelques jours en Morvan et j’y songe

plus que jamais... Quel est ce village, là-bas, au pied de la montagne?

--C’est la Châtaigneraie.

--Croyez-vous que je trouverai à y louer une maisonnette?

--Dans le village, non; mais au pied de ce coteau, précisément sur le

chemin du manoir des Vieux-Loup. Il y a là un petit pavillon que nous

vous meublerons de notre mieux.

--Alors ceci est à merveille, je m’y installe aujourd’hui même, et

demain je suis à votre disposition.

La résolution que venait de prendre Gaston causait à Dragonne une

joie secrète qu’elle ne s’expliquait encore que par le désir qu’elle

éprouvait d’avoir un compagnon de chasse, car son frère Albert était

un pauvre veneur, il tirait fort mal un coup de fusil. Aussi ne

trouva-t-elle aucune objection raisonnable à opposer à la décision du

jeune homme.

--Venez déjeuner, lui dit-elle, on nous attend à la salle à manger. Je

vais faire part à mon père de votre désir; nous vous ferons transporter

des meubles au pavillon, qui appartient à Jean, notre garde-chasse, et

je vous accompagnerai après déjeuner. Il vous sera facultatif de vous y

installer aujourd’hui même.

Le vieux marquis de Lancy avait pris un goût extrême aux aperçus

politiques de Gaston; lorsque Dragonne lui déroula son petit programme,

il en fut enchanté et fit promettre à son hôte de venir partager le

dîner de la Fauconnière le plus souvent possible.

Gaston et Dragonne partirent à midi pour le pavillon. En route, ils

causèrent de Paris, des derniers bals de l’hiver précédent, des

spectacles, des concerts, des nouveautés littéraires et artistiques.

Dragonne, malgré son éducation campagnarde, parlait de tout cela en

femme du monde; elle n’était étrangère à rien, empruntée sur aucun

thème. Gaston l’écoutait avec un muet recueillement; il n’avait jamais

éprouvé les mystérieuses attractions qui semblaient le guider vers

cette enfant qui réunissait si bien aux qualités viriles les adorables

nuances, les coquetteries naïvement raffinées de la femme élégante.

Ils s’en allèrent à travers champs, au bras l’un de l’autre. Dragonne,

renonçant à chasser ce jour-là, avait repris sa robe, une ombrelle à la

main, coquettement appuyée sur Gaston, et elle babillait avec un esprit

frivole et mutin qui épanouissait à chaque instant un frais éclat de

rire sur ses lèvres rouges.

--Savez-vous, lui dit Gaston tout à coup et comme ils approchaient du

pavillon, savez-vous que j’ai une singulière fantaisie?

--Quelle est-elle?

--Je voudrais faire, un de ces jours, une visite à ces messieurs de

Vieux-Loup qui sont vos ennemis.

--Oh! la vilaine fantaisie! dit Dragonne.

--Je serais curieux de voir de près leur existence.

--Elle est assez repoussante, je vous jure.

--En vérité!

--Ils vivent comme des paysans, et leur avarice est telle, qu’ils

congédient chaque soir leurs valets de ferme, tant ils ont peur d’être

volés.

--En sorte que, demanda Gaston, ils demeurent seuls, la nuit, à la

Châtaigneraie?

--Complétement seuls.

--S’environnent-ils de moyens de défense?

--Ils verrouillent toutes les portes et chargent tous leurs fusils.

--Ah! dit insoucieusement Gaston. Et il parla d’autre chose.

Ils arrivèrent à la porte du pavillon, où le jardinier de la

Fauconnière les avait précédés.

Ce pavillon, d’une exiguïté remarquable, formait un assez joli logis de

garçon, et sa position isolée, au bord d’un torrent, à la lisière d’un

bois, en faisait une retraite charmante pour un chasseur, un rêveur ou

un poète.

Dragonne aida le jardinier à le décorer et à le meubler; elle y mit un

soin minutieux qui charma Gaston, et en moins d’une heure le pavillon

fut habitable.

--Voilà votre logis, lui dit-elle; comme vous n’y viendrez que pour

vous coucher, vous vous apercevrez moins de sa nudité. Maintenant,

retournons à la Fauconnière, où vous passerez la journée; demain nous

attaquerons le sanglier. A propos, ce sanglier que j’ai en vue est une

laie ornée de marcassins.

--Bravo! répondit Gaston, qui arrêtait tout un plan de conduite pour le

lendemain et les jours suivants.

A neuf heures du soir, Gaston quitta la Fauconnière et descendit au

pavillon. Il faisait un clair de lune magnifique, et il avait refusé

qu’on l’accompagnât. Ce pavillon avait deux portes: l’une au nord, qui

donnait sur la forêt de châtaigniers et au seuil de laquelle passait

le chemin qui conduisait au manoir des Vieux-Loups; l’autre au sud, et

qu’on pouvait apercevoir des fenêtres de la Fauconnière. Gaston pénétra

par celle-ci dans sa nouvelle demeure, alluma une lampe qu’il approcha

de la croisée de sa chambre, croisée exposée au sud, afin que sa clarté

donnât à penser aux hôtes de la Fauconnière qu’il allait se mettre au

lit; puis il mit dans sa poche ses pistolets et un poignard italien,

et sortant du pavillon par la porte du nord, il prit le chemin de la

Châtaigneraie, se disant:

--Allons voir mes oncles, il faut que je les fasse, à leur insu, les

complices de mon amour...

Diane de Lancy; Les pretendus de la meunière · 第 15 / 32 题