Gaston s’éveilla tard; disons-le tout de suite, à la honte des
amoureux, il avait parfaitement dormi. A vingt-cinq ans, la passion la
plus enracinée ne tient jamais contre le sommeil.
Gaston s’était mis au lit en se disant que Dragonne était la plus
jolie, la plus séduisante créature qu’il eût vue jamais; il s’éveilla
en se répétant absolument la même chose; mais il dormit parfaitement
dans l’intervalle, et, chose triste à dire, il ne fut nullement
question de mademoiselle de Lancy dans ses rêves.
Il sauta hors du lit, se vêtit à la hâte et ouvrit sa fenêtre, qui
donnait sur la vallée. Le brouillard de la veille avait disparu; les
collines le vallon et jusqu’à ce torrent impétueux qui grondait la nuit
précédente reprenaient, sous les rayons du soleil, un aspect calme et
charmant qui impressionna vivement le jeune homme.
Devant lui, à une lieue, se dressaient les tours grises de la
Châtaigneraie, cette demeure délabrée de sa famille; la vue de cette
masure, encore décorée du nom pompeux de château, éveilla chez Gaston
un monde entier de souvenirs.
L’animosité qui existait entre les deux races des Lancy et des
Vieux-Loup, cette exaltation haineuse qui dominait Dragonne, et qui
était chez elle le fruit de l’éducation de famille, lui revenaient en
mémoire.
Il avait vu le marquis, sa femme et son fils; c’étaient des gens de
bonne compagnie, fort doux, hospitaliers, bons à l’excès, à en juger
au moins par les apparences. Dragonne elle-même était une charmante
enfant dont la pétulance se trouvait tempérée par un excellent cœur, et
surtout une naïveté, une candeur qui lui faisaient pardonner ces goûts
masculins et cette hardiesse d’allures qu’elle semblait revêtir avec
les habits d’homme et qui disparaissaient aussitôt qu’elle redevenait
mademoiselle de Lancy.
En réfléchissant à tout cela, Gaston fut contraint de se dire que
ses oncles, selon toute apparence, valaient beaucoup moins que cette
famille au milieu de laquelle le hasard venait de le conduire, et il
se laissa même aller à supposer que les torts de sa race remontaient
beaucoup plus loin dans le passé des générations actuelles, ce qui
n’empêchait pas les deux châtelains de la Châtaigneraie d’abuser de la
verdeur de leur vieillesse pour molester la vieillesse infirme de leurs
voisins.
Il alla plus loin encore, et songeant à la timidité, à la faiblesse
d’Albert de Lancy, le seul homme jeune de la Fauconnière, il s’avoua
que Dragonne s’élevait à la hauteur du rôle d’héroïne en s’emparant de
l’épée que la frêle main de son frère laissait échapper.
Ceci était, à coup sûr, de l’exagération; mais Gaston voyait tout cela
à travers la beauté de la jeune fille, et il avait vinqt-cinq ans!
Notre héros n’était point cependant un de ces étourdis vulgaires qui
s’éprennent instantanément et courent en aveugles vers un but qu’ils
n’atteindront pas. Gaston était Parisien; il avait vécu, qu’on nous
passe le mot; il était doué de la faculté précieuse de lire assez bien
en lui-même, et il réfléchissait très-froidement au seuil d’une passion.
Si bien qu’en terminant sa toilette avec une sage lenteur, il se dit:
--Mademoiselle de Lancy est bien certainement la femme qui m’a le
plus vivement impressionné; je dis plus, je crois fermement que si je
passais huit jours ici, j’en deviendrais éperdûment amoureux. Or, si
cela arrivait, qu’adviendrait-il? J’ai encore quelques débris d’une
fortune présentable, un vieux nom, une certaine réputation d’élégance
qui séduit généralement les femmes, et le tout réuni m’assurerait
probablement la main de Dragonne, si je ne m’appelais Gaston de
Vieux-Loup. Mais, comme j’ai le malheur de porter ce nom, eussé-je la
beauté de l’Antinoüs antique et les trésors d’Ali-Baba, Dragonne ne
m’aimerait point; bien plus, elle me haïrait, c’est-à-dire qu’elle me
hait déjà sans me connaître. Par conséquent, il est raisonnable à moi
de détaler au plus vite et de me servir du peu de bon sens qui me reste
encore pour ne point devenir complétement fou. Je ferai bien d’aller
prendre congé de mes hôtes et de galoper jusqu’à la Châtaigneraie.
Cette belle résolution prise, Gaston siffla une ariette et chercha à se
donner un courage qu’il n’avait pas, courage qui lui fit complétement
défaut lorsqu’il vint à songer qu’on saurait inévitablement à la
Fauconnière, et dès le lendemain de son départ, qui il était. Gaston
crut voir alors l’indignation de Dragonne, se désolant de n’avoir point
deviné en lui l’objet de sa haine et de ne lui avoir pas proposé, dans
les bois, ce duel qu’elle avait projeté si longtemps.
--Ces braves gens, se dit encore Gaston, qui ne savent pas combien peu
j’ai hérité des préjugés et des rancunes de ma famille, sont capables
de croire que je me suis introduit chez eux dans un but quelque peu
machiavélique, et alors, à la haine que me porte déjà Dragonne, elle
joindra le mépris. C’est fort dur, soupira Gaston, d’être méprisé et
haï par une jolie fille qu’on est tout près d’aimer, si on ne l’aime
déjà.
En prononçant ces mots, notre héros cessa de demander conseil à sa
raison pour consulter un peu son cœur, et son cœur lui répondit par des
pulsations précipitées.
--Mon Dieu! se dit-il, mon mal est plus avancé que je ne le croyais
d’abord, et j’aime bien réellement Dragonne. Que faire? Le plus sage
serait de partir, de retourner à Paris et de l’oublier; mais le
puis-je? Et d’ailleurs, retourner à Paris, c’est me jeter dans le
guêpier d’où j’ai cru, un moment, pouvoir me retirer en épousant ma
cousine, chose impossible, à présent, car j’aime Dragonne.
Gaston se prit à rêver de plus belle.
--Corbleu! murmura-t-il enfin, ces vieilles haines de famille,
témoin Roméo et Juliette, ne résistent jamais à un peu d’amour. Si
Dragonne m’aimait... Et, ajouta-t-il avec quelque assurance, je ne
sais pas jusqu’à quel point il m’est interdit d’être aimé... Si je
passais quinze jours ici sans qu’elle sût mon vrai nom... Autre chose
impossible! autre absurdité!
Et Gaston jeta son cigare avec colère et continua ainsi son monologue:
--Le marquis et sa famille sont des gens charmants; ils se feront un
plaisir de me garder trois jours, huit peut-être; mais après?--Après,
il faudra bien que je m’explique, que je décline mes prétentions...
Gaston s’arrêta soudain; une de ces pensées lumineuses qui viennent
souvent aux gens à bout d’expédients éclaira tout à coup son cerveau.
--Je vais, se dit-il, me loger dans le village le plus voisin; sous
prétexte de chasser, j’accompagnerai Dragonne quelquefois; j’aurai le
droit, ainsi, de revenir à la Fauconnière de temps en temps, et, le
hasard aidant, nous verrons.
Ce parti adopté _in extremis_ était évidemment le plus sage; cependant
il péchait encore par un côté essentiel: Gaston oubliait complétement
ses oncles, qu’il rencontrerait un jour ou l’autre au coin d’un bois,
et qui le reconnaîtraient à sa ressemblance frappante avec son père,
qui avait quitté le pays à peu près à l’âge où il était lui-même, et
qu’il n’avait jamais revu depuis.
Le défaut de la cuirasse trouvé, il fallut réfléchir encore; puis la
réflexion amena un résultat nouveau, et Gaston ralluma son cigare avec
calme et lenteur, ce qui était un signe évident de satisfaction et de
confiance en lui-même.
L’expédient était trouvé.
En ce moment-là, on frappa discrètement à sa porte; il ouvrit et se
trouva en présence de Dragonne.
La jeune fille avait repris son costume masculin: elle avait souliers
ferrés et guêtres de cuir.
Gaston se troubla à sa vue; elle-même rougit légèrement. Était-ce
chez elle vague pressentiment ou simplement le résultat de l’embarras
inexplicable qui s’empare souvent des femmes qui se placent hors de
leur cercle ordinaire? Toujours est-il que Dragonne perdit beaucoup de
cette assurance qu’elle retrouvait toujours avec ses habits d’homme, et
qu’elle demanda à Gaston s’il avait bien dormi d’une voix qui tremblait
fort.
--Parfaitement, répondit-il, et me voici prêt à continuer mon voyage le
plus lestement possible.
--Pas aujourd’hui, je suppose.
--Pourquoi pas, mademoiselle?
--Mais, monsieur, parce que vous nous avez promis trois jours.
--Vous croyez?
--J’en suis certaine.
--Mais ce serait abuser étrangement...
--Vous n’abuserez de rien.
--Oubliez-vous le lieu de notre rencontre?
--Non. Les connaissances faites à l’improviste sont les meilleures.
--Je suis de votre avis, mais cependant...
--Monsieur, dit résolûment Dragonne, je vous ai rendu un vrai service
hier, avouez-le...
--Je vous en serai reconnaissant toute ma vie.
--En ce cas, prouvez-moi sur-le-champ cette reconnaissance dont vous
parlez.
--Que faut-il faire?
--Vous êtes chasseur, n’est-ce pas?
--Un peu.
--Et vous devez certainement être brave; je le lis dans vos yeux.
--Vous êtes trop bonne, mademoiselle.
--Or, j’ai besoin, au moins aujourd’hui, de votre science de chasseur
et de votre bravoure. Vous partirez demain si bon vous semble.
--Quelle est donc l’aventureuse expédition que nous devons tenter?
--Une chasse au sanglier.
--Très-bien.
--Sans chiens courants, avec un seul limier. Figurez-vous que je suis
lasse de cette chasse à courre, où une malheureuse bête, harcelée par
les chiens, vient passer à portée de la balle et se fait tuer sans
péril pour le chasseur. Il y a longtemps que je médite une chasse
périlleuse, une attaque au sanglier dans son fort, à deux, afin d’avoir
toutes les émotions, de courir tous les dangers d’une véritable guerre.
--Voici un projet bien chevaleresque!
--Je le sais et suis persuadée que pas un braconnier du pays ne
voudrait en essayer en ma compagnie; il craindrait de m’exposer. Mais
vous, monsieur, qui êtes mon obligé et me devez une reconnaissance
éternelle, et Dragonne appuya sur ces mots avec une inflexion
railleuse, vous ne pouvez refuser de m’accompagner...
--Mais, mademoiselle, y songez-vous?
--Ou je croirai que cette belle reconnaissance dont vous parlez existe
dans de bien minces proportions.
Gaston, tandis que Dragonne parlait, réfléchissait ainsi:
--Une attaque au sanglier dans son fort est chose périlleuse, mais
romanesque, et ce serait une bien belle occasion de me grandir
singulièrement à ses yeux, si je la sauvais d’un danger quelconque; et,
morbleu! je la sauverai, si danger il y a, car je l’aime.
Puis il répondit:
--J’accepte, mais pas pour aujourd’hui.
--Ah! fit mademoiselle de Lancy, pourquoi ce délai?
--Parce que j’attends de Nevers mes fusils et mon couteau de chasse.
J’avais songé à m’établir pour quelques jours en Morvan et j’y songe
plus que jamais... Quel est ce village, là-bas, au pied de la montagne?
--C’est la Châtaigneraie.
--Croyez-vous que je trouverai à y louer une maisonnette?
--Dans le village, non; mais au pied de ce coteau, précisément sur le
chemin du manoir des Vieux-Loup. Il y a là un petit pavillon que nous
vous meublerons de notre mieux.
--Alors ceci est à merveille, je m’y installe aujourd’hui même, et
demain je suis à votre disposition.
La résolution que venait de prendre Gaston causait à Dragonne une
joie secrète qu’elle ne s’expliquait encore que par le désir qu’elle
éprouvait d’avoir un compagnon de chasse, car son frère Albert était
un pauvre veneur, il tirait fort mal un coup de fusil. Aussi ne
trouva-t-elle aucune objection raisonnable à opposer à la décision du
jeune homme.
--Venez déjeuner, lui dit-elle, on nous attend à la salle à manger. Je
vais faire part à mon père de votre désir; nous vous ferons transporter
des meubles au pavillon, qui appartient à Jean, notre garde-chasse, et
je vous accompagnerai après déjeuner. Il vous sera facultatif de vous y
installer aujourd’hui même.
Le vieux marquis de Lancy avait pris un goût extrême aux aperçus
politiques de Gaston; lorsque Dragonne lui déroula son petit programme,
il en fut enchanté et fit promettre à son hôte de venir partager le
dîner de la Fauconnière le plus souvent possible.
Gaston et Dragonne partirent à midi pour le pavillon. En route, ils
causèrent de Paris, des derniers bals de l’hiver précédent, des
spectacles, des concerts, des nouveautés littéraires et artistiques.
Dragonne, malgré son éducation campagnarde, parlait de tout cela en
femme du monde; elle n’était étrangère à rien, empruntée sur aucun
thème. Gaston l’écoutait avec un muet recueillement; il n’avait jamais
éprouvé les mystérieuses attractions qui semblaient le guider vers
cette enfant qui réunissait si bien aux qualités viriles les adorables
nuances, les coquetteries naïvement raffinées de la femme élégante.
Ils s’en allèrent à travers champs, au bras l’un de l’autre. Dragonne,
renonçant à chasser ce jour-là, avait repris sa robe, une ombrelle à la
main, coquettement appuyée sur Gaston, et elle babillait avec un esprit
frivole et mutin qui épanouissait à chaque instant un frais éclat de
rire sur ses lèvres rouges.
--Savez-vous, lui dit Gaston tout à coup et comme ils approchaient du
pavillon, savez-vous que j’ai une singulière fantaisie?
--Quelle est-elle?
--Je voudrais faire, un de ces jours, une visite à ces messieurs de
Vieux-Loup qui sont vos ennemis.
--Oh! la vilaine fantaisie! dit Dragonne.
--Je serais curieux de voir de près leur existence.
--Elle est assez repoussante, je vous jure.
--En vérité!
--Ils vivent comme des paysans, et leur avarice est telle, qu’ils
congédient chaque soir leurs valets de ferme, tant ils ont peur d’être
volés.
--En sorte que, demanda Gaston, ils demeurent seuls, la nuit, à la
Châtaigneraie?
--Complétement seuls.
--S’environnent-ils de moyens de défense?
--Ils verrouillent toutes les portes et chargent tous leurs fusils.
--Ah! dit insoucieusement Gaston. Et il parla d’autre chose.
Ils arrivèrent à la porte du pavillon, où le jardinier de la
Fauconnière les avait précédés.
Ce pavillon, d’une exiguïté remarquable, formait un assez joli logis de
garçon, et sa position isolée, au bord d’un torrent, à la lisière d’un
bois, en faisait une retraite charmante pour un chasseur, un rêveur ou
un poète.
Dragonne aida le jardinier à le décorer et à le meubler; elle y mit un
soin minutieux qui charma Gaston, et en moins d’une heure le pavillon
fut habitable.
--Voilà votre logis, lui dit-elle; comme vous n’y viendrez que pour
vous coucher, vous vous apercevrez moins de sa nudité. Maintenant,
retournons à la Fauconnière, où vous passerez la journée; demain nous
attaquerons le sanglier. A propos, ce sanglier que j’ai en vue est une
laie ornée de marcassins.
--Bravo! répondit Gaston, qui arrêtait tout un plan de conduite pour le
lendemain et les jours suivants.
A neuf heures du soir, Gaston quitta la Fauconnière et descendit au
pavillon. Il faisait un clair de lune magnifique, et il avait refusé
qu’on l’accompagnât. Ce pavillon avait deux portes: l’une au nord, qui
donnait sur la forêt de châtaigniers et au seuil de laquelle passait
le chemin qui conduisait au manoir des Vieux-Loups; l’autre au sud, et
qu’on pouvait apercevoir des fenêtres de la Fauconnière. Gaston pénétra
par celle-ci dans sa nouvelle demeure, alluma une lampe qu’il approcha
de la croisée de sa chambre, croisée exposée au sud, afin que sa clarté
donnât à penser aux hôtes de la Fauconnière qu’il allait se mettre au
lit; puis il mit dans sa poche ses pistolets et un poignard italien,
et sortant du pavillon par la porte du nord, il prit le chemin de la
Châtaigneraie, se disant:
--Allons voir mes oncles, il faut que je les fasse, à leur insu, les
complices de mon amour...