IV

La voix des chiens s’apaisa bientôt, dominée par un accent impérieux;

puis Gaston entendit dans le corridor un pas pesant, et à ce bruit

s’en joignit un autre dont la signification devait être claire pour un

chasseur.

C’était un bruit sec, métallique, cassant, celui des batteries d’un

fusil dont les deux chiens tournaient sur leur noix avec une précision

méthodique et en marquant avec une sage lenteur les deux temps d’arrêt

du repos et de l’armement.

--Oh! oh! se dit le jeune homme, ceci ne peut demeurer sans écho, ce

serait dommage...

Et il arma ses deux pistolets avec le même calme et la même précision,

murmurant avec un sourire:

--Mes futurs épanchements de famille me paraissent précédés de

préparatifs assez belliqueux... mes oncles sont gens de précaution, et

si les trésors qu’ils défendent sont dans les mêmes proportions que

leur prudence, je ferai peut-être bien d’épouser ma cousine Mignonne.

--Qui est là? demanda à l’intérieur une voix dure et pleine de menaces.

--C’est bien ici la Châtaigneraie? répondit Gaston.

--Oui.

--Le château de MM. de Vieux-Loup?

--Sans doute. Que leur voulez-vous?

--Je suis un voyageur attardé...

--Ah! fit-on à l’intérieur avec humeur.

--Et je désirerais fort trouver un gîte pour la nuit et un souper

par-dessus le marché.

--Prenez le premier chemin à gauche, en bas des rochers, et suivez-le,

il vous conduira au village. Vous frapperez à la porte d’une grande

maison jaune qui est sur la droite, c’est l’auberge... Vous direz

à Jean-Pierre qui est l’hôtelier, que vous venez de ma part, il

vous recevra bien et ne vous étrillera pas trop, répondit celui des

châtelains de la tour qui avait prudemment armé son fusil!

--Quel oncle charmant! murmura Gaston.

Puis il reprit tout haut:

--On m’avait dit que les barons de Vieux-Loup se faisaient un plaisir...

--On vous a trompé, répondit sèchement la voix, nous ne logeons pas les

vagabonds.

--Même lorsqu’ils sont de votre famille! continua Gaston avec un flegme

railleur.

--Oh! oh! fit la voix se radoucissant un peu, qui donc êtes-vous?

--Un parent de vos seigneuries.

--Nous n’avons pas de parent en Morvan.

--Aussi viens-je de plus loin.

--Corbleu! s’écria la voix, ce serait plaisant... si c’était...

--Ah çà, mon cher oncle, répondit Gaston, mis en belle humeur par la

cauteleuse défiance du vieillard, est-ce pour me faire la mesquine

plaisanterie de me laisser grelotter à votre porte que vous m’avez fait

venir de Paris?

--Mon neveu! exclama-t-on, mon neveu Gaston?

--Lui-même.

--C’est bien vous, n’est-ce pas?

--Mais sans doute.

--C’est que, acheva le vieux châtelain avec un reste de défiance, par

le temps de révolution qui court, il y a tant de mauvais sujets qui ne

demanderaient pas mieux que de tourmenter de pauvres vieillards...

--«Mon frère Antoine, qui est un savant, a lu dans les livres que

les mariages d’amour...» commença Gaston, citant textuellement le

post-scriptum de la lettre des vieux gentilshommes.

Un cri de joie l’interrompit.

--Assez, dit-on, assez, monsieur mon neveu! Attendez, je vous ouvre, et

si vous n’avez pas soupé, morbleu! nous mettrons bien la basse-cour à

réquisition de façon à vous contenter.

Gaston entendit son oncle désarmer son fusil, le poser à terre, puis

venir à la porte et mettre la main sur les verrous.

Il en tira un, puis deux, puis trois.

Jamais porte de prison ne fut aussi solidement ferrée.

Et enfin il fit jouer les deux tours d’une serrure qui grinça

lugubrement, et la porte s’ouvrit.

Gaston vit alors un corridor noir et profond, qui ressemblait à une

bouche de l’enfer; puis il fut subitement étreint par les bras robustes

d’une sorte de géant orné d’une barbe blanche, et dont l’accoutrement

bizarre avait, au clair de lune, les formes et les reflets les plus

fantastiques.

L’oncle Joseph, car c’était lui, était couvert d’une culotte courte

chaussée à la hâte et qui laissait sa jambe nue (il n’avait pas eu

le temps de passer ses bas); d’une houppelande grise qui n’était ni

un habit, ni une robe de chambre, ni une veste, mais quelque chose

qui tenait de tout cela. Un bonnet de coton pointu, un de ces bonnets

immortalisés par Arnal, couronnait le chef du digne gentilhomme et

parachevait son étrange toilette.

--Comment, vous voilà! s’écriait-il avec une émotion qui attestait que

s’il avait le cœur fort dur à l’endroit des vagabonds, il possédait

à un haut degré les vertus de famille; vous voilà, mon cher neveu,

le fils de notre frère bien-aimé!... Eh! mon Dieu! comment donc

arrivez-vous à cette heure indue, à pied, par nos mauvais chemins? A

bas, Jupiter! Allez coucher, Minerve!

Ces deux dernières exclamations, à l’adresse des chiens qui

recommençaient à hurler, furent suivies d’un vigoureux coup de pied

et coupèrent court à un épanchement de l’oncle Joseph, qui finit par

songer qu’il pourrait bien s’enrhumer au clair de lune, et qu’il était

convenable d’introduire son neveu en lieu plus hospitalier que la cour

d’honneur convertie en basse-cour.

--Venez, lui dit-il, allons rallumer le feu, éveiller Mignonne et

mon frère Antoine, et je souperai une seconde fois pour vous tenir

compagnie, tant je suis joyeux de vous voir.

--Je vous suis, dit Gaston, mais n’éveillez personne.

--Pourquoi?

--Parce que j’ai soupé.

--Et où cela, bon Dieu?

--Je vous le dirai tout à l’heure. Mais où faut-il passer? Il fait noir

dans ce corridor...

--Prenez ma main et ne craignez rien. Toujours devant vous... prenez

garde à ce pas... très-bien!... nous y sommes...

Gaston, malgré l’obscurité, reconnut qu’il se trouvait dans une pièce

assez vaste, au fond de laquelle on apercevait une lueur rougeâtre et

voilée, celle du foyer dont on avait couvert les tisons.

--Attendez, reprit l’oncle Joseph; avant tout il faut y voir.

Et il s’approcha de l’âtre, y prit une bûche et souffla dessus. La

bûche pétilla soudain, et à la vague clarté des étincelles qui s’en

échappèrent, il put mettre la main sur une de ces lampes de campagne

qui ont la forme d’un tricorne, que les paysans appellent _kalen_ et

qu’on suspend habituellement sous le manteau de la cheminée.

Le kalen allumé, Gaston examina son oncle. A part son bizarre costume,

M. le baron Joseph de Vieux-Loup, seigneur de la Châtaigneraie, était

un beau vieillard dont l’énergique visage avait un cachet de sombre

dignité et respirait un mélange bizarre de dureté et de bonhomie.

L’oncle Joseph résumait assez bien ce type étrange, et presque effacé

aujourd’hui, du paysan gentilhomme, personnage moitié laboureur, moitié

guerrier, qui tenait alternativement le soc de charrue du laboureur, le

couteau de chasse du veneur, et se rendait aux foires des environs, les

fontes de sa selle garnies de pistolets et un fusil à double coup fixé

à l’arçon par un talon de cuir. Après avoir d’un coup d’œil envisagé le

baron, le jeune homme promena un regard rapide autour de lui.

La pièce où il se trouvait était la cuisine du manoir. Les murs

en étaient noircis; de vieux bahuts, des escabeaux grossiers en

composaient tout l’ameublement; mais il y avait sous le manteau de

l’âtre un grand fauteuil de vieux chêne sculpté garni en cuir de

Cordoue et clous de cuivre, et au-dessus du manteau un assez beau

trophée d’armes à feu et de vieilles épées, au-dessus duquel encore

on apercevait l’écusson des Vieux-Loup, parfaitement conservé, et le

rapprochement de ces armes soutenant les armoiries des anciens barons

semblait dire que tout paysans qu’ils étaient, les fils des preux

étaient résolus à maintenir par la force leurs titres de noblesse.

L’oncle Joseph ralluma le feu en un clin d’œil, puis il avança à son

neveu le fauteuil de cuir de Cordoue et lui dit:

--Chauffez-vous, mon cher enfant, je vais éveiller Mignonne et votre

souper sera prêt dans dix minutes.

--Je vous répète, mon oncle, que j’ai soupé et qu’il est inutile

d’éveiller personne.

--Bah! bah! fit l’oncle Joseph, qu’importe, à votre âge on soupe deux

fois. Mignonne!

--Chut! lui dit Gaston mystérieusement; j’ai des choses sérieuses à

vous dire.

--En vérité.

--Très-sérieuses, et il est inutile que ma cousine...

--Oh! oh! dit le vieux gentilhomme, qu’est-ce donc, mon Dieu! et la

proposition que mon frère Antoine et moi... nous vous avons faite?...

--Me plaît infiniment.

--Alors, qu’est-ce donc?

--Tenez, asseyez-vous là et causons.

L’oncle Joseph regardait son neveu avec une béate admiration.

--Cornes de cerf! s’écria-t-il, vous ressemblez à votre père comme

une goutte d’eau à une autre, mon cher neveu, et vous êtes bien

certainement le plus joli garçon que j’aie vu depuis longtemps.

Savez-vous que vous êtes mis comme un prince! Peste! Mignonne aurait la

berlue si elle n’était folle de vous avant deux jours. Mais, à propos

de Mignonne, ce que vous avez à me dire...

--Est très-mystérieux.

--Cornes de cerf!

--Écoutez-moi, mon cher oncle, savez-vous où j’ai soupé hier?

--Non.

--Et aujourd’hui?

--Pas davantage.

--A la Fauconnière, mon cher oncle.

M. le baron Joseph de Vieux-Loup fit un soubresaut sur son siége, se

leva d’un bond et recula stupéfait.

--A la Fauconnière! s’écria-t-il avec un accent intraduisible, vous

avez soupé à la Fauconnière?

--Oui, mon oncle.

--Chez le marquis de Lancy? cornes de cerf!

--Oui, mon oncle, il a une cuisinière de mérite.

--Mais vous êtes donc fou! exclama le vieux gentilhomme.

--Moi? Nullement.

--Vous avez soupé à la Fauconnière?

--Et j’y ai couché hier, qui plus est.

--Mais, s’écria l’oncle Joseph avec une douloureuse colère, vous ne

savez donc pas?...

--Je sais que les Lancy sont les ennemis des Vieux-Loup depuis des

siècles.

--Ah! je comprends, fit le baron avec amertume, vous êtes jeune, vous

avez les mœurs de Paris... on appelle cela des mœurs, cornes du diable!

et vous traitez avec dédain les vieilles traditions de famille! Que

vous importent, n’est-ce pas? les haines de vos pères, à vous les beaux

fils de la génération actuelle!...

Et l’oncle Joseph avait des larmes d’indignation dans les yeux.

--Pardon, interrompit Gaston avec calme, il est une chose dont je doute

fort.

--Et de quoi doutez-vous, monsieur mon neveu?

--Je doute que vous ayez pour les Lancy une haine aussi vivace, aussi

implacable que la mienne.

Le baron Joseph de Vieux-Loup reprit une fois encore (il tombait

d’étonnement en étonnement):

--Mais dites-moi, alors, exclama-t-il, dites-moi que vous avez eu un

moment de folie, de vertige... une hallucination...

--Rien de tout cela.

L’oncle Joseph regarda son neveu avec une froide attention.

--Dieu me pardonne, dit-il, je crois que vous êtes fou!

--Je ne crois pas.

--Mais alors, monsieur, expliquez-vous, parlez! Moi, Joseph, baron de

Vieux-Loup, désormais le chef de votre famille, je vous somme.

--Écoutez-moi donc, mon oncle, et vous verrez si je ne suis pas digne

de porter notre nom, et si les Lancy eurent jamais d’ennemi plus

implacable que moi. Hier j’étais, par le brouillard et la pluie, à huit

heures du soir, égaré dans les bois qui se trouvent au-dessous de la

Fauconnière.

Et Gaston conta avec quelques légères variantes sa rencontre de la

veille avec Diane, et lorsqu’il en fut à ce point où la jeune fille

s’était exprimée aussi irrévérencieusement sur le compte des châtelains

de la Châtaigneraie, il donna à la suite de ses aventures la version

suivante:

--Il me fut facile alors de reconnaître à qui j’avais affaire, et je

vous avoue, mon cher oncle, qu’il me prit une terrible tentation de

saisir ce démon à la gorge et de l’étrangler.

--Vous eussiez joliment bien fait, monsieur mon neveu.

--Peut-être, mon oncle; mais une femme est toujours une femme, et nous

sommes gentilshommes.

--C’est juste.

--Or, savez-vous alors l’idée infernale qui traversa mon cerveau?

--Non, dit l’oncle Joseph, dont le mot _infernale_ alléchait la

curiosité.

--Je me pris à songer que le vieux marquis était au bout, que son fils

était poltron, et que le seul homme de cette race maudite, le seul

être qui pût chagriner la vieillesse de mes bons et excellents oncles,

c’était mademoiselle Dragonne.

--C’est vrai, soupira l’oncle Joseph.

--Et je me dis alors, continua Gaston, que si ce diable incarné venait

à se pendre ou à se noyer, voire même à se faire sauter la cervelle

avec son fusil, mes pauvres chers oncles vivraient leurs derniers jours

heureux comme des coqs en pâte.

--Ouais! fit l’oncle Joseph radieux, je le crois, morbleu, bien! Le

tout est de trouver un bon petit moyen qui conduise mam’zelle Dragonne

à ce résultat.

--Précisément, je l’ai trouvé, dit Gaston avec un flegme superbe.

--Cornes de cerf! dites-vous vrai?

--Écoutez donc: vous avez bien voulu m’accorder tantôt que j’étais...

joli garçon.

--Charmant.

--Bien tourné.

--A ravir.

--Figurez-vous donc qu’à Paris il y a une foule de femmes absolument du

même avis que vous.

--Heureux coquin!

--J’ai pensé justement que mam’zelle Dragonne augmenterait le nombre.

--Ah! fit M. de Vieux-Loup, qui redevint aussitôt inquiet.

--Et j’ai touché juste. Dans huit jours elle m’aimera à en perdre la

tête; elle a déjà commencé...

--Mais... mais... objecta l’oncle Joseph, de plus en plus inquiet.

--Attendez donc, poursuivit Gaston... On m’a trouvé charmant au

château; le marquis raffole de moi, sa femme songe déjà à faire de sa

fille madame de Launay; Dragonne soupire de joie en songeant que je

chasserai avec elle tous les jours... Or, vous comprenez, mon cher

oncle, à la chasse, à la campagne, par les bois ombreux et les prairies

vertes, quand on se voit tous les jours, on va grand train sur la

route du sentiment... En une semaine, mademoiselle Dragonne se mourra

littéralement d’amour et me suppliera de demander sa main.

--Cornes du diable! exclama M. de Vieux-Loup.

--Chut! continua Gaston, jusque-là j’étais M. de Launay, de ce jour

je redeviens M. de Vieux-Loup et j’épouse ma cousine Mignonne. Alors,

désespérée, furieuse d’avoir été jouée, Dragonne se jette à l’eau ou se

pend à un arbre.

--Bravo! mon neveu, bravo! s’écria le baron.

--Mais vous comprenez, mon cher oncle, que pour arriver au but

sûrement, il faut que dans le pays nul ne sache qui je suis... que

je ne vienne ici qu’en cachette, pour faire ma cour à Mignonne, et

qu’elle-même...

--Oh! dit le baron, nous pouvons la mettre dans la confidence et mon

frère Antoine aussi.

--Diable! pensa Gaston, et s’il est vrai qu’elle aime Albert de Lancy,

elle lui découvrira naïvement le pot-aux-roses, et alors tout sera

perdu.

--Soit! reprit-il tout haut, mais je me charge alors de lui faire

moi-même la leçon. Quant à mon oncle Antoine...

--Pardieu! je l’entends marcher là-haut. Il se sera éveillé au bruit,

et il est capable de croire qu’on m’assassine; le mieux est de

l’appeler.

L’oncle Joseph ouvrit une porte et cria:

--Holà! Antoine?

--Mon frère?

--Accourez! Notre cher neveu de Paris est arrivé, répondit joyeusement

l’oncle Joseph.

L’oncle Antoine descendit quatre à quatre, et vint se jeter dans les

bras de Gaston, avec non moins d’effusion que l’oncle Joseph.

M. le chevalier Antoine de Vieux-Loup de la Châtaigneraie était

l’antithèse vivante de son frère Joseph.

Figurez-vous un petit homme tout rond, à la face épanouie, au sourire

éternel, ventru comme Sancho Pança, haut en couleur et la face

rubiconde, ainsi qu’un bourgmestre flamand, plutôt prêt à rouler qu’à

marcher; tout chauve, les mains grassouillettes comme un prélat,

possédant toutes ses dents et sifflotant au travers, du matin au soir,

une ariette dont il avait trouvé les paroles dans un vieux roman, et

pour laquelle il avait improvisé la plus originale des musiques.

L’oncle Antoine avait un charmant caractère; il riait toujours; il

prenait lestement le menton aux fillettes qu’il rencontrait à travers

champs, et il savait par cœur tous les romans de mademoiselle Scudéri,

de M. Crébillon fils, et du vénérable Ducray-Duménil, ce naïf conteur

de nos pères. Madame Cottin elle-même n’était point étrangère aux

souvenirs de littérature du digne gentilhomme. Il savait par cœur

la touchante histoire de la pieuse Mathilde, du galant Sarrazin

Malek-Adel; il en citait même une phrase à propos et charmait les

longues soirées d’hiver de la Châtaigneraie par des récits empruntés à

ses auteurs favoris. Une seule chose était capable de rembrunir la face

joyeuse de l’oncle Antoine, c’était le nom de mademoiselle Dragonne de

Lancy, prononcé subitement devant lui.

Pas plus que son frère Joseph, M. le chevalier de Vieux-Loup

n’entendait raison sur ce chapitre. Et c’était merveille de voir alors

le petit homme rond prendre une attitude belliqueuse et montrer avec

colère le poing au plafond enfumé de la cuisine du vieux manoir.

La haine collective des deux frères pour le nom de Lancy était aussi

vivace que celle des Lancy pour le nom de Vieux-Loup. Il ne se passait

pas une seule journée sans que l’oncle Joseph et l’oncle Antoine,

qui, du reste, étaient en désaccord sur tout le reste, se cotisassent

fraternellement pour envoyer à travers la vallée et l’espace un

juron superbe et une magnifique imprécation aux murs croulants de la

Fauconnière, qui se dressait devant eux comme un cauchemar éternel.

* * * * *

Si les descendants des sires de Vieux-Loup n’avaient été, en

définitive, de très-honnêtes gentilshommes, ils auraient certainement

mis le feu une nuit ou l’autre au manoir de leurs ennemis. Il est vrai

qu’ils en parlaient sans cesse, que même ils projetaient gravement,

chaque soir, de tordre le cou à ce diable incarné qu’on appelait

Dragonne, ce qui ne les empêchait nullement, le lendemain, de se

dire:--Nous sommes gentilshommes, après tout, et nous ne commettrons

jamais une action déloyale.

* * * * *

On le voit, depuis le dernier combat des deux races ennemies, qui avait

eu le Café de Paris pour champ de bataille, la haine des deux camps, si

elle était toujours aussi vivace, avait des résultats moins dramatiques

et ne se traduisait plus guère que par des menaces de la part des sires

de Vieux-Loup et quelques coups de crosse de fusil que Dragonne se

faisait un malin plaisir d’appliquer çà et là, et de temps à autre, aux

valets de ferme de la Châtaigneraie qu’elle rencontrait sur son chemin

et qui fuyaient épouvantés.

Ceci n’empêcha point cependant l’oncle Antoine de sourire avec férocité

lorsque Gaston lui eut complaisamment déroulé avec ses futures et

dramatiques péripéties le plan machiavélique qu’il venait d’exposer

à l’oncle Joseph. Il poussa même la barbarie, tant il avait de fiel

dès qu’arrivait la brune, jusqu’à parler d’acheter une bonne corde en

chanvre tout neuf pour l’envoyer à mam’zelle Dragonne; mais l’arrivée

subite d’un quatrième personnage coupa court à ses abominables projets.

Ce personnage, on le devine, c’était Mignonne. Mignonne, tout comme

l’oncle Antoine, avait entendu parler et rire dans la cuisine au-dessus

de laquelle se trouvait sa chambre, et, curieuse comme on l’est à

seize ans, intriguée au plus haut degré par ce vacarme inusité et

même sans précédents dans les fastes de l’existence des hôtes de la

Châtaigneraie, elle s’était levée à la hâte, mais non sans s’attifer

le plus coquettement possible, car elle devinait la présence d’un

étranger, et Mignonne était femme!

V

Mignonne était une charmante créature.

Elle était blonde et frêle, elle avait des petites mains blanches et

rosées et des pieds de fée. Sa robe, de futaine rayée, enfermait une

taille souple et mince comme celle de cet insecte coquet qui se pose

au bord des fontaines et qu’on nomme une _demoiselle_; quand elle

souriait, ses jolies lèvres roses mettaient à découvert de belles dents

blanches et bien rangées, en même temps que ses joues, qui avaient le

duvet et le tendre coloris d’une pêche d’automne, se creusaient d’une

fossette mutine. Bien certainement, si déjà il n’eût aimé Dragonne,

Gaston eût éprouvé à sa vue la plus enthousiaste des admirations.

Cependant, il s’avoua que l’oncle Antoine et l’oncle Joseph n’avaient

rien exagéré, et que la beauté de Mignonne égalait pour le moins, à un

autre point de vue, celle de mademoiselle de Lancy.

--Mignonne, ma chérie, dit l’oncle Antoine de sa voix la plus

caressante, tandis que la jeune fille s’arrêtait un peu confuse sur le

seuil de la porte, ma chère petite Mignonne, nous te présentons ton

cousin de Paris, qui est assez aimable pour venir rendre visite à ses

vieux oncles et à sa jeune et jolie cousine.

Mignonne rougit à ce compliment et salua son cousin avec quelque

embarras.

Gaston lui baisa galamment la main; puis il se pencha à l’oreille de

l’oncle Joseph et lui dit tout bas:

--Vous savez ce que je vous disais tout à l’heure? Je possède un

certain don de fascination sur les femmes.

L’oncle Joseph cligna de l’œil en signe d’intelligence.

--Vous devriez me laisser en tête-à-tête avec elle, je commencerais ma

cour et je la mettrais dans le secret.

--Déjà?

--Le plus tôt est toujours le meilleur.

L’oncle Joseph fit part de la demande de Gaston à son frère Antoine,

lequel répondit par un regard d’approbation.

Quelques phrases insignifiantes furent échangées, puis le baron de

Vieux-Loup se leva.

--Mignonne, ma chère belle, dit-il, tu sais que mon frère Antoine et

moi nous sommes vieux et nous nous couchons comme les poules.

--Oui, répondit Mignonne avec une jolie moue pleine de mutinerie, ce

qui fait que je suis obligée d’en faire autant, et c’est bien ennuyeux.

--Aussi, continua l’oncle Joseph avec non moins de câlinerie que

naguère son frère Antoine; aussi, ce soir, allons-nous te servir à

ton goût. Antoine et moi nous allons nous coucher et nous te laissons

avec ton cousin qui voudra bien t’accorder un quart d’heure avant de

redescendre au village.

--Comment! s’écria la jeune fille étonnée; mon cousin ne loge point ici?

--Non, dit Gaston en souriant, pour ce soir, au moins. Je vous

expliquerai cela tout à l’heure.

Les deux vieux gentilshommes se levèrent et serrèrent la main à Gaston.

--Demain soir, reprit Gaston, après une certaine chasse au sanglier,

que je dois faire avec mam’zelle Dragonne...

L’oncle Antoine, nous l’avons dit, était en veine de férocité

régulièrement tous les soirs; ce mot de chasse au sanglier lui inspira

cette charitable formule:

--Si nous pouvions espérer un brave coup de boutoir...

--Ta ta ta, répondit Gaston en riant, ceci pourrait parfaitement

arriver. Bonne nuit, mes chers et dignes oncles.

Et il demeura seul avec Mignonne, toute rougissante de se trouver en

tête-à-tête avec un beau monsieur de Paris, dont le costume élégant et

les manières aisées lui imposaient un peu.

Gaston prit sa cousine par la main et la conduisit au grand fauteuil

de cuir de Cordoue, dans lequel, en hiver, M. le baron Joseph de

Vieux-Loup, seigneur de la Châtaigneraie, présidait les longues

veillées.

--Asseyez-vous là, lui dit-il, ma chère cousine; je veux causer avec

vous.

--Monsieur... balbutia Mignonne, qui rougissait toujours.

--Et d’abord, continua Gaston en riant, appelez-moi donc «mon cousin,»

car je le suis, et soyons tout de suite comme de vieux amis qui ont à

se faire des confidences.

--Ah! murmura Mignonne.

--Car je veux vous parler confidentiellement, ma belle petite cousine.

J’ai à vous apprendre bien des choses...

--A moi?

--Dont vous ne vous doutez même pas du tout.

--Mon Dieu! fit Mignonne émue.

--Oh! rassurez-vous, je ne vous dirai rien de fâcheux ni de triste,

chère petite cousine; loin de là... Écoutez-moi plutôt.

Mignonne le regarda curieusement.

--Vous savez que nous sommes cousins germains? reprit Gaston.

--Oui, dit Mignonne.

--Et qu’après nos oncles, je serai le dernier rejeton mâle des barons

de Vieux-Loup?

--Je le sais.

--Nos oncles vous adorent, ma belle cousine, si j’en juge par toutes

les jolies choses qu’ils m’ont contées de vous.

--Ils sont si bons! soupira tristement Mignonne.

--Mais ils m’aiment un peu, moi aussi, et c’est tout naturel, car je

suis, comme vous, l’enfant d’un de leurs frères.

--C’est tout simple, murmura Mignonne.

--Or, savez-vous quel est leur projet?

Mignonne devina à moitié et pâlit.

--Ils se sont dit qu’ils feraient sagement et bien, avant de rejoindre

nos pères dans les caveaux de notre famille, d’assurer l’avenir de

leurs neveux.

Mignonne écoutait haletante.

--Nous sommes leurs héritiers, vous et moi. Il semblerait, à première

vue, qu’ils dussent nous partager par égale part leur fortune.

--C’est trop juste, soupira Mignonne.

--Eh bien! poursuivit Gaston, il n’en est rien, cependant.

--Ah!

--Ils sont très-fiers, nos oncles; ils tiennent essentiellement à ce

que le nom de Vieux-Loup soit noblement porté, et ils pensent que pour

cela il est besoin d’une fortune considérable.

--Ils ont raison, balbutia Mignonne, et je suis tout à fait de leur

avis. Aussi je vous abandonne bien volontiers, mon cousin...

--Ce n’est point cela, ma jolie cousine; il est un projet bien plus

raisonnable...

Mignonne devint blanche comme une statue.

--Ils comptent écrire au pape et lui demander des dispenses.

--Des dispenses?

--Afin de nous marier, ma chère Mignonne.

Mignonne devint livide.

--Cela ne vous semble-t-il pas charmant, continua Gaston, et

croyez-vous, ma belle petite cousine, que nous ne pourrions pas faire

beaucoup plus mal l’un et l’autre?... D’abord vous êtes charmante; je

vous crois douce et bonne.

Mignonne laissa échapper un soupir.

--Et je ferai tous mes efforts pour vous rendre heureuse, je serai aux

petits soins, je vous aimerai de tout mon cœur...

En parlant ainsi, Gaston avait pris tendrement la main de Mignonne...

Il avait la voix et le geste caressants, il était tout près d’elle.

--Eh bien, fit-il, vous ne me répondez pas?

Mignonne ne répondit point davantage; mais tout à coup deux larmes

brûlantes jaillirent de ses yeux, et elle retira sa main que Gaston

pressait doucement dans les siennes.

--Eh quoi! fit celui-ci, jouant admirablement la surprise, vous

pleurez, Mignonne?

Mignonne éclata en sanglots et cacha sa tête dans ses mains.

--Vous pleurez, dit Gaston à Mignonne, et pourquoi? mon Dieu! Avez-vous

donc quelque aversion pour moi?

--Non, balbutia Mignonne.

--Vous ne voulez donc pas être ma femme?

--Je ne peux, murmura la pauvre enfant.

--Mignonne, dit Gaston gravement en reprenant ses deux mains, je

préférerais mourir que vous causer la moindre peine, et vos larmes me

font éprouver une vive douleur... Voyons, voulez-vous que je sois votre

ami? voulez-vous vous confier à moi, m’ouvrir votre cœur?

Mignonne pleurait toujours.

--Je vous jure, reprit Gaston, que je désobéirais à mes oncles

et serais prêt à encourir leur mécontentement plutôt que de vous

chagriner. Mais, de grâce, avouez-moi le secret de votre cœur, comme à

un ami, comme à un frère... Je le devine, ce secret, vous aimez...

--Hélas! soupira naïvement Mignonne.

--Et vous n’avez point osé parler de votre amour à nos oncles,

puisque...

--Oh! dit Mignonne avec effroi, si mes oncles savaient...

--Ah! dit Gaston jouant la surprise, celui que vous aimez...

--Est un noble cœur, murmura la jeune fille.

--Peut-être est-il... pauvre.

--Non.

--De naissance obscure?

--Il est noble comme nous.

--Mais alors... pourquoi?

--Oh! mon cousin, exclama Mignonne avec un redoublement de larmes, je

sais bien que c’est impossible...

--Rien n’est impossible, ma chère petite cousine, surtout lorsqu’on a

un ami dévoué comme moi...

Mignonne leva ses grands yeux bleus sur Gaston, et lut dans son visage

un tel dévouement, une sympathie si vive qu’elle eut aussitôt en lui

une confiance absolue, et elle lui prit vivement les mains.

--Je vais tout vous dire, fit-elle.

--Je vous écoute; parlez, Mignonne.

--Vous savez combien mes oncles détestent le marquis de Lancy.

--C’est une haine de famille.

--Ah! soupira Mignonne, se reprenant à pleurer, je vois bien que vous

aussi...

--Moi, dit froidement Gaston, je ne partage nullement ces vieilles

rancunes, qui sont aujourd’hui pour le moins ridicules...

Un cri de joie s’échappa de la poitrine oppressée de Mignonne.

--Vrai? exclama-t-elle.

--Très-vrai, répondit Gaston, et maintenant je devine, ou plutôt je

viens d’obtenir de vous l’aveu d’un amour que je connaissais déjà...

Vous aimez Albert de Lancy.

Mignonne tressaillit.

--Vous l’aimez, reprit Gaston, et vous vous croyez la plus malheureuse

des jolies filles du pays morvandiau, chère Mignonne, parce que vous ne

songez point que vous avez un frère, un ami, qui se nomme Gaston, et

qui, en dépit des préjugés et des haines ridicules de nos vieux oncles,

fera tant et si bien que vous épouserez Albert de Lancy.

Mignonne poussa un nouveau cri et se jeta dans les bras de Gaston avec

la naïve expansion d’un enfant.

--Oui, dit celui-ci, je vous promets, Mignonne, que vous épouserez

Albert, et cela dans peu de temps; mais, dites-moi, comment vous

êtes-vous vus, depuis quand vous aimez-vous?

--Il y a bien longtemps, murmura Mignonne; nous étions encore tout

petits. Un jour, mon oncle Joseph allait à la chasse; il prit le chemin

qui descend en bas des châtaigniers et se dirigea vers les bois de la

Fauconnière. En route, il rencontra Albert qui jouait en courant après

les papillons, et le menaça du fouet.

«Albert se cacha derrière une haie et se mit à pleurer. J’avais suivi

mon oncle de loin, à petits pas, me dérobant derrière un tronc d’arbre

lorsqu’il se retournait. J’étais mue par une curiosité d’enfant, je

voulais le voir tirer un coup de fusil.

«Je trouvai Albert qui pleurait. Je m’approchai de lui et le

questionnai doucement. Il me raconta alors ce qui s’était passé, et je

compris la méchanceté de l’oncle Joseph quand il m’eut dit son nom, car

tous les soirs, à la Châtaigneraie, on disait du mal de M. de Lancy, et

je sentais instinctivement qu’il y avait une haine implacable entre les

deux familles.

«Je consolai Albert de mon mieux; nous causâmes pendant quelque temps

et puis nous nous mîmes à jouer. Le retour de mon oncle, que nous

aperçûmes assez à temps pour pouvoir nous esquiver, mit fin à notre

première entrevue.

«Quinze jours après, nous nous retrouvâmes par hasard sous les

châtaigniers; et depuis, acheva Mignonne, nous nous sommes revus

souvent, toujours en cachette et à l’insu de nos deux familles.»

--Et vous vous aimez? dit Gaston en souriant.

Mignonne soupira.

--Eh bien! ma bonne petite cousine, continua-t-il en se levant et en

lui mettant un baiser au front, si vous voulez vous fier entièrement à

moi, vous épouserez Albert.

--J’ai en vous une foi absolue.

--Ce n’est pas tout...

--Ah! dit Mignonne.

--Il faut encore être ma complice.

Mignonne étonnée regarda son cousin.

--Oui, reprit Gaston, il faut que vous m’aidiez dans mes projets, car,

moi aussi, j’ai des projets.

--Vous?

--J’aime Dragonne de Lancy.

Mignonne poussa un cri de joie.

--Oh! alors, dit-elle, cette vilaine rancune finira bien par s’éteindre.

--Ce n’est nullement certain, car Dragonne hait nos oncles et notre

nom avec un acharnement plus grand peut-être que celui de nos oncles

eux-mêmes.

--Mais si elle vous aime!

--Pardon, je n’ai point dit cela. Mais elle pourrait parfaitement

m’aimer sans savoir que je m’appelle Gaston de Vieux-Loup.

--Je ne comprends pas bien cela.

--Attendez, chère Mignonne.

Et Gaston raconta son histoire de la veille, non plus avec des

restrictions et des variantes, comme il l’avait fait pour ses oncles,

mais telle quelle et dans toute sa simplicité. Après quoi il lui

rapporta textuellement son entretien avec l’oncle Joseph.

--Je ne sais trop encore où cela nous mènera, dit Mignonne; mais j’ai

foi en vous et je vous garderai le secret.

--Vous me le promettez?

--Je vous le jure.

--Surtout vis-à-vis d’Albert.

Mignonne rougit; la recommandation de Gaston signifiait clairement: Je

suis bien certain que vous voyez...

--Albert est discret, murmura-t-elle.

--C’est possible; mais si Dragonne savait aujourd’hui mon vrai nom,

tout serait perdu; ainsi jurez-moi qu’Albert lui-même...

--Albert ne saura rien, répondit Mignonne d’une voix ferme, je vous le

jure.

--Alors, adieu, Mignonne, je retourne au pavillon.

--Quand reviendrez-vous?

--Demain soir, vers neuf heures.

Gaston jugea inutile de parler à Mignonne de sa chasse du lendemain;

il lui mit un baiser au front, s’enveloppa de son manteau pour se

préserver de la bise de la nuit, et il reprit le chemin du pavillon où

sa lampe brûlait encore lorsqu’il arriva.

Diane de Lancy; Les pretendus de la meunière · 第 17 / 32 题