Ce morceau, ruisselant du cœur, dit peut-être mal ce qu’il dit, mais il
dit tout et il faut le prendre à la lettre: dans ses affirmations, dans
ses aspirations, dans ses insolubles antinomies. Il atteste un état
lyrique qui est déjà religieux. Emporté dans ce vent nouveau, vais-je
courir en hâte à l’initiation du Christ, aborder l’examen des Dogmes,
feuilleter les Livres? Mais non, je ne fais pas un seul geste pour
m’éclairer: cela ne me vient pas, comme on dit, «à l’idée».
Inconsciemment, je compte sur la grâce et laisse faire Celui qui est le
maître de nos actes, auquel je ne rends point hommage, mais que déjà je
ne songe plus à nier. L’événement qui m’a porté me porte encore; il
continuera, j’en suis sûr.
* * * * *
Si je reste le même dans le courant des jours, il est, en guerre,
certaines circonstances pressantes où je serai bien contraint de
changer. Pareil devant la vie, soit! Devant la mort, est-ce possible? Je
ne puis l’affronter avec la même inconscience. Elle n’est déjà plus le
gouffre de mystère où tout l’être s’abîme, s’abandonne, renonce. Je sais
qu’au delà de la tombe, Dupouey a trouvé une vie et des splendeurs.
Qu’elles ne soient pas pour moi qui ne sais pas les mériter, n’importe!
Elles _sont_, puisqu’elles sont pour lui. Cette immortalité que me
voilaient l’éclat du monde et la joie immodérée de mes yeux, que mon
cœur pressentait et appelait lui-même, quand, tourné vers mes disparus,
il réclamait: Pitié! pour les morts de la guerre... cette immortalité
prend corps. Je n’entre plus dans une impasse, un rayonnement perce la
paroi. Le pas sauté, rien n’est fini: on ne s’arrête point, on s’engage
aussitôt sur une autre route. Comme on y sera seul! comme on s’y sentira
perdu!... De grâce, un intercesseur et un guide! Mon Dieu! à qui m’en
remettrai-je si je ne m’en remets au saint qui vit là-haut, ma seule
amitié supraterrestre, le seul être qui me réponde de la réalité de
l’au-delà? Puisqu’il ne s’agit plus de fin et de néant, devant la porte
de la mort, je sens monter en moi je ne sais pas quel trouble, tout
irradiant d’espérance... Désormais je ne courrai plus le moindre risque,
sans suspendre mes yeux à la vision lumineuse de notre bienheureux ami
au ciel.
Je dois me citer encore une fois. On m’en excusera, ce ne sera pas la
dernière. A cette époque de ma vie, je n’ai pas loisir de m’analyser, je
me chante: c’est dans mes poèmes qu’il faut me chercher. Ainsi, après
l’_Adieu_ que l’on a lu, j’écrivis aussi ce _Recours_:
Ami, vous êtes ma pensée:
Lorsque le danger m’entr’ouvre la route,
Je vous y suis,
Et c’est votre image qui luit
Au ciel que j’aime et dont je doute.
Ami, vous êtes ma durée
Et lorsque mon âme défaille, au bord
Du fleuve dont l’onde éternelle
Entraîne en silence mes frères morts,
Elle sent la vôtre immortelle.
Ami, vous êtes mon courage
Dans le moment de tremblement,
Où l’homme à lui-même se ment
Qui se dit brave,
Dans le moment de renoncer
A ce que la main peut serrer
Et de tâter l’insaisissable.
Ami, vous êtes mon sourire
A l’heure des larmes d’angoisse:
Je vous entends, extasié,
Me dire: «Oh! vas-tu balancer
Entre ce monde et tout l’espace?»
Ami, vous êtes le reflet
De Dieu dans mon âme terrestre:
Je vous garde, comme un secret,
Comme un talisman,
Comme une promesse!
Ce que de vous j’attends
Le sais-je?
Attendrais-je
Si je le savais?
Ami, vous êtes mon attente,
Mon recours et ma dernière heure:
Je l’ai trop peu mérité, ce bonheur
Qui m’inquiète et qui me tente;
La pensée du vôtre est douce et mon cœur,
Ami, s’en contente.
Ami, le peu que j’ai de foi
Je vous l’offre, priez pour moi.