Notre amitié naissait si pleine,
Ami d’un jour, mais de quel jour!
Vous n’êtes plus: le don suprême
Vous l’avez fait à votre tour.
Je vous vois descendre aux tranchées,
Calme et fier, ferme autant que doux;
Déjà vous ramassiez en vous
Tout votre élan pour l’envolée.
Ce sera mon plus beau voyage,
Me disiez-vous gaiement:
Vous sembliez inconscient
Du risque et de votre courage.
La jeunesse alerte de vos marins,
La petite ville tout en décombres,
L’eau qui sent la mort et l’embrun,
La dune et le souffle des bombes.
Quel poème! N’aimiez-vous pas
Trop ces pauvres chambres blessées
D’où l’âme innocente s’en va
Comme une hirondelle chassée?
Non! vous étiez grave, point triste
De voir mourir,
Et vous mêliez au sacrifice
Tant de désir!...
Voici la mort, voici la vie:
Vous ne choisissez pas, vous marchez
Devant vous, sans rien préférer,
Pour le salut de la patrie.
Que s’il tarde, au faîte des cieux
Vous irez forcer la victoire
Et vous la recevrez de Dieu,
Au matin même de sa gloire.
Miracle de la guerre! nommez-le,
L’Ange voilé qui vous inspire
L’Esprit qui souffle ce délire
Dont me voici tout envieux.
Je croirai pour vous, si je ne puis croire
Pour moi, misérable païen;
Il vous faut un tombeau moins vain
Que notre mortelle mémoire.
Pâques dans le ciel! et soit!
Puisque vous y êtes.
Mon âme incertaine a soif
Du Dieu qui vous fête.
En songeant à vous, je sens
Me pousser des ailes;
Dans le suave ouragan
Des joies éternelles
J’entre...
Et je vous tends les mains,
Et je veux un lendemain
A notre belle rencontre
--Et la vie ne m’est plus de rien...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J’aime la vie, mais je sais
Qu’il y a plus beau que de vivre,
C’est de la perdre sans regret
Pour mieux survivre.
J’aime la terre, mais, ami,
Il y a plus beau que la terre,
Puisque vous en êtes parti,
L’âme plus claire.
Dites-moi que votre âme morte,
N’est morte qu’à nos douleurs!
Montrez-moi l’Ange rieur
Qui vous attendait sur la porte.
Dites: je suis heureux, j’ai vu.
Dites: le Fils m’est apparu.
Dites: A la droite du Père...
Je ne pourrais plus soutenir
Le miraculeux souvenir
De votre regard, ô mon frère,
Si je savais qu’il s’est éteint
Dès avant le petit matin
Sans avoir touché la Lumière.