L’affaire des gaz à Langemarck (avril). Notre angoisse. Présence
obsédante du saint. Le côté «esthétique» de l’aventure. Nouvelle figure
de Dupouey. Le «conte bleu» de notre rencontre. Je crois pour lui, sans
croire encore pour moi. J’écris _Adieu_. Nouvelle attitude devant la
mort. L’intercesseur. J’écris _Recours_.
On a tiré toute la nuit. Les Belges auraient perdu une tranchée. Il y a
un blessé chez nous. On sent de tous côtés une nervosité insolite. Au
pont du Pélican qui est voisin de Nieuport-Ville, joyeux dîner avec
toutes sortes de chansons. A la clarté intermittente des lueurs de
départ et des fusées bleuâtres, en se heurtant aux troupes de relève, on
s’en revient mystérieusement. C’est le 22 avril. Nous entrons dans un
temps d’alerte. Le canon du sud élève la voix. De toutes leurs
inventions, nos ennemis déchaînent la plus diabolique. Pour la première
fois le gaz empoisonné s’avance, coulant à ras de terre et surprenant
Français, Belges, Canadiens, dans l’innocence de leur loyauté. Le front
est percé, Langemarck est pris, l’ennemi atteint le bord du canal, rafle
des hommes et des pièces... S’il passe, tout le dispositif du front
nord, dont nous tenons l’extrême gauche, va s’écrouler. L’armée d’aile,
la nôtre, coupée du gros, risque d’être cernée: elle n’aura plus qu’à
choisir, ou de se rendre ou d’être jetée à la mer. Une de nos batteries
a été dépêchée au point critique, les zouaves de la dune aussi. Par
contre-coup, notre secteur s’agite. Les nouvelles précises et contrôlées
sont rares. Notre commandant semble soucieux: il ne nous cache pas que
«la situation est grave». Deux soirs de suite, nous sommes alertés, en
tenue de route, les hommes en selle. Comme le cœur bat! Mais on ne part
point.--J’ai entendu souvent, en ces trois ans de guerre, le tonnerre
lointain des grandes offensives, des grandes défensives,--celles dont, à
notre regret, nous n’étions point. Il est moins angoissant de près, au
cœur même de la bataille. A distance, on le suit dans ses élans
soudains, dans ses pauses, dans ses reprises, ou dans sa sourde
continuité, comme un poème symphonique dont on ne connaît pas le sens.
Sonne-t-il notre victoire ou notre échec, notre avance ou notre recul,
notre joie ou notre désastre? Ah! celui-ci qui, nuit et jour,
retentissait à notre droite, sur le champ sans obstacle de la plaine
flamande, nul d’entre nous ne l’oubliera. Car il tenait nuit et jour en
éveil, non pas seulement l’anxiété et l’espoir de France, communs alors
à tous les cœurs, mais, par surcroît, une angoisse toute personnelle: le
salut de l’armée de Flandre était en jeu.--Comme un clou chasse l’autre,
cette émotion de premier plan a pris dans mon souci toute la place.
Sitôt le coup paré, mon cœur l’oublie; on oublie si vite à la guerre!
c’est ce qui permet de durer. Le souvenir de Dupouey, lui, ne passera
pas; je le retrouve après l’alerte, plus vivace, plus occupant, plus
indiscret.
Qu’on ne s’y trompe pas, il n’est point ma seule pensée; je continue de
lire, d’écrire, d’observer, de remplir mes devoirs d’état, de cultiver
mes amitiés et mes camaraderies, de bavarder, de rire, de ressentir
passionnément les horreurs et les héroïsmes qui m’entourent et de tout
rapporter au drame national, que dis-je universel, dont je ne laisse
point passer l’incident le plus négligeable. Mais dans la complexité de
la symphonie, entremêlant ses grandes lignes mélodiques, les
surchargeant de variations, imaginez à la basse une note, répétée à
chaque mesure, qui fait sentir tout le long du morceau, sa présence
sourde, obstinée; on trouve cela dans certaines pièces de Chopin. Ainsi
sous toutes mes pensées, avec la pensée de la France, chante et s’impose
la plus grave. Quand je croirai ne pas l’entendre, sa persistance même
l’ayant fait oublier, elle ne se sera point tue. Elle veille et
maintient sous les broderies une fixe «tonalité», en attendant de monter
par degrés et d’entrer dans le chant pour couvrir toutes les parties.
C’est à dessein que je me sers ici d’une comparaison musicale: nous
demeurons, je le répète, dans l’ordre informulé du sentiment--et aussi
dans le plan de l’art.
Car, je n’ai point à le cacher (pourquoi la grâce ne nous prendrait-elle
pas par notre faible?) dans mon cas personnel, le point de vue
esthétique a gardé ses droits. Je me trouve mêlé à une histoire
merveilleuse qui peu à peu prend forme de poème: une œuvre d’art, non
plus enfermée, desséchée dans le cercueil des mots, du marbre, de la
couleur ou des sons, mais modelée dans la substance palpitante de la
vie, à même l’homme, en pleine chair.--Si je m’agenouille devant un
livre, une statue ou un tableau, devant le chef-d’œuvre animé, que
ferai-je? Je le considère sous toutes ses faces: je tourne autour de lui
sans m’en rassasier; je l’enveloppe de mon respect et de ma joie; tous
mes besoins inconscients s’en vont à lui et y sont contentés.
Le capitaine est là. La haute figure morale que sa mort m’a tardivement
révélée, éclaire le visage humain que j’aurai à peine entrevu. Ah! comme
je m’en veux de ne l’avoir pas assez regardé, assez écouté, assez
fréquenté! Je ne sais même pas la couleur de ses yeux. Je les vois
cependant. Ils rayonnaient d’une surprenante clarté, d’une radieuse
certitude. Je comprends mieux l’affirmation de ses traits où n’entrait
aucune mollesse; l’affirmation de ses gestes, souples mais surtout
décidés; de son front et de sa carrure; l’affirmation de sa voix,
pourtant si chantante; de ses mots... et comme j’ai peur d’en avoir
laissé perdre un seul! Tout ce qui me reste de lui, tout ce que j’ai
retenu au passage, ma mémoire exaltée en ressasse le souvenir. Oui, la
moindre de ses paroles prend un sens profond, absolu. Le personnage se
dessine dans sa réalité sublime. O noble ami, comment l’ai-je cru
détaché? Il ne l’était que de la terre, et non par scepticisme, mais
bien par assurance de la vérité qu’il tenait. Je n’en doute plus
maintenant: dans ce pauvre échange incomplet, où nous nous ignorions
l’un l’autre, se fondait entre nous une amitié véritable. Je n’ai pas
connu mon bonheur et je n’en ai pas profité...--Quels regrets!... et
pourtant, ce que j’ai reçu me contente. Pouvais-je espérer davantage? Ce
que j’ai reçu est sans prix.
Ah! revivons l’idylle héroïque de notre rencontre, visiblement
préméditée par Dieu! Depuis dix ans, j’aurais pu le connaître: c’est en
guerrier qu’il m’apparaît, au faîte même de sa courbe. Songez! un matin
de bataille, au point le plus tendu de mon émotion, il est là!--Je veux
l’aborder de plus près: nous avons loisir de causer ensemble. Il se
retire dans une sorte de mystère. Il sera dit que je ne l’aurai
qu’effleuré.--Sa mort même, quinze jours me restera cachée. Mais,
disparu, il me réapparaît plus proche. Quand je l’ai perdu, je le
trouve, et je le trouve tout entier. La mort a fixé son image: Dieu me
la livre en son achèvement parfait.--Quelle économie de moyens! quelle
progression! quel rythme! Le hasard n’a pas de ces réussites. Penser que
dans ce conte bleu, sublime et vrai, j’aurai tenu le moindre rôle,
certes, mais un rôle... Oh! le surprenant privilège! J’en suis ivre,
fier, ébloui...
Voilà le thème quotidien de mes rêveries. Chaque regard jeté sur un
passé récent renforce en moi la réalité du miracle, m’enfonce dans mon
paradoxe, aveuglément, allègrement. Répétons-le, je crois pour Dupouey,
sans croire encore pour moi-même: je rebâtis à son usage un ciel.
«Plus que cela, me dira-t-on, c’est l’édifice catholique, dont vous
aviez tout jeté bas, que vous restaurez pour un homme. Soupçonnez-vous
au moins où votre sympathie vous mène? sur quel chemin vous-même vous
vous engagez?»--Je ne me le demande pas. Mon amitié se refuse à admettre
qu’en vain, au delà de la tombe, Dupouey ait cherché son Dieu. J’exige
pour lui cette joie, je l’imagine... je l’épouse... Les contradictions
de mon cas ne tourmentent point ma logique. Il s’élucidera sans elle,
par la force du sentiment.--Aux premiers jours de Mai, celui-ci me dicte
un petit poème, qu’à titre explicatif je me permettrai de citer.