Retour sur l’événement. Analyse rétrospective de mes pensées: logique du
cœur. La sainteté existe; j’accepte le miracle: un fait d’amour.
Antinomie. L’homme ancien et l’homme nouveau. Deux anecdotes.
«Pensées, pensées...» Au soir de ma visite, c’est tout ce que je
trouvais à écrire, sur les petites feuilles volantes, que je garde
enfermées dans une enveloppe, et dont le témoignage immédiat ne m’est
pas suspect. Faut-il même appeler pensées, ces aspirations rêveuses qui
passaient et passaient à travers mon cerveau, comme des nuages que le
vent chasse? Le sentiment les pousse; elles gonflent, foisonnent,
s’échappent; la raison renonce à les modeler[24]...
[24] Lettre à André G... «Pour moi, je sors de là extasié. J’ai peine
à en sortir.»
A deux ans de distance dans la paix du bercail, s’il ne m’est pas permis
de leur donner une figure, une logique, de rendre clair ce qui voulait
rester obscur, précis ce qui flottait sans contours dans l’espace,
conscient ce qui s’ignorait à plaisir, je puis, à tout le moins,
dénombrer un à un les faits d’expérience nouvellement acquis sur
lesquels mon exaltation travaille, peser chaque moment, chaque péripétie
de l’aventure mystérieuse qui vient, en moins d’une semaine, de
transporter mon âme si loin de son champ familier. Du jour de la triste
nouvelle au jour de la révélation, qu’ai-je appris des autres et sur les
autres? qu’ai-je appris de moi et sur moi? Où en étais-je et où en
suis-je? Voilà ce qu’il importe de démêler sans retard, avant de
continuer mon récit.
On se souvient du fol excès de ma tristesse quand je reçois le premier
choc. Dupouey est donc mort sans que je le revoie! Non, ni mon affection
fraternelle pour André G... par qui je le connus, ni le regret
d’interrompre si tôt des relations d’amitié à peine nouées, ni mon
émotion devant un fils de France, un de plus, mort à l’ennemi, ne
suffisent à expliquer que je pleure cet homme avec les mêmes larmes que
ma mère... Tel est pourtant le fait initial. Le second n’est pas moins
étrange: je laisse à ma douleur démesurée toute licence, je n’en suis
pas même étonné.
N’est-ce pas que je pressens obscurément quelle fut cette mort et qui je
viens de perdre? Et ne dirait-on pas que j’ai la certitude de la
prochaine justification de mon transport? C’est bien cela que je m’en
vais chercher au camp des dunes: le récit d’une fin nécessairement
admirable, le secret d’un cœur de héros. Il semble que ce beau visage
dont le souvenir me devient plus doux et plus frappant que n’était même
sa présence, rayonne désormais d’un éclat surhumain. Éparse dans mes
pleurs il y a de la joie... Quelle révélation suprême appelle
irrésistiblement mon cœur?
La réalité est plus simple. Si je me suis monté la tête, il faudra en
rabattre. Voici ce qu’il en est. Dupouey est mort en soldat, mais sans
panache, pour ainsi dire sans faits d’armes. Et non pas à l’assaut,
bravant pour entraîner ses hommes la faux de la mitraille et le barrage
des obus... Non pas même dans le corps à corps d’une patrouille
aventureuse ou d’un ténébreux coup de main! Sans attaquer, sans se
défendre. Derrière un bouclier, dans le simple exercice de son devoir
quotidien de chef. Il est mort d’accident, en somme, obscurément, d’une
mort qui n’ajoute rien à sa vie, rien au _De Viris_ de la grande guerre:
elle reste en deçà de ce que j’ai rêvé... Pensez-vous que je m’en
contente? Non, non! je sais que je ne sais pas tout. Mon culte ne
désarme pas; ma foi s’obstine. Je veux le mot de cette mort, de cette
vie, et je l’aurai.
On sait comment l’aumônier me le livre, on sait quel est ce mot. Le mot
est «Sainteté». Quoi que j’en aie, je dois l’entendre.
Ah! Dieu le sait, si je soupçonnais un très haut mystère derrière ces
yeux clairs qui regardaient si loin, je ne lui donnais pas de nom et
celui-là moins qu’aucun autre. J’ignorais même la religion de notre ami;
j’ignorais même qu’il fût de cœur religieux... N’avais-je pas salué en
lui un «esprit libre», parlé à son propos d’un «dilettantisme
supérieur»?... Mais songer à la sainteté! Dans mon paradis à la Carlyle,
je n’avais pas prévu les saints: les héros de la Vie les laissaient à la
porte. Sans nier cependant que, dans certaines conditions, elle pût
éclore en ce monde, je repoussais la sainteté au fond des âges. A
travers Giotto et Angelico qui m’avaient entr’ouvert furtivement le
ciel, à travers l’art médiéval, elle m’apparaissait comme une valeur
révolue, sans attache avec notre temps, cent fois plus inimaginable que
cette beauté hellénique dont un moderne athlète peut à la rigueur
témoigner. J’acceptais et je respectais le chrétien, mais mon saint
était le stoïque. J’admirais passionnément tous les excès de l’amour et
du sacrifice, mais sur terre, dans l’ordre humain.
Devant la révélation de l’ineffable, je vais, vous semble-t-il, être
déçu, à tout le moins déconcerté. Que dites-vous? Saisi, transporté au
contraire, dépassé dans mon espérance... J’attendais tout. Je
n’attendais pas tant, faute de concevoir un idéal plus grand que
l’homme! Mon âme est à ce point comblée de ce qu’elle ignorait hier,
qu’en vérité aucune autre réponse n’eût suffi à la contenter. Elle
plane, elle s’envole et sans abdiquer sa raison. Car, voyez ce que
c’est! Même la raison trouve ici son compte. J’ai connu un saint, j’ai
pleuré un saint et tout s’explique justement par sa sainteté: le
prestige de Dupouey, ma timidité devant lui, mes pleurs étranges quand
il meurt, ma certitude intime de sa gloire, tous mes pressentiments
d’hier et toute ma joie d’aujourd’hui. Je tiens le mot sacré, la clé
unique.
Ainsi, mon horizon trop borné se desserre. Ainsi sur le haut lieu où le
meilleur de moi a coutume de se prosterner, sur le haut lieu où l’on
admire, un nouveau temple resplendit, portes béantes. A côté du temple
de l’Art et des chefs-d’œuvre, à côté du temple de l’Héroïsme et des
sublimes actions, le temple de la Sainteté. Un saint l’habite. Un saint
que j’ai connu, que j’ai pleuré. C’était hier un homme de chair et d’os
comme vous et moi. Comment douterai-je?
Et je n’ai pas épuisé tout l’événement! Ce saint est mort en saint, et
non pas seulement dans le don de soi et dans la prière, (car jamais l’un
ni l’autre ne chômaient chez lui). En saint: avec tout l’appareil
mystique qui convient à pareille mort. En saint: à une heure choisie,
selon le choix de son âme et de Dieu. Derrière un mur de sacs à terre,
sous le couvert de la plus sombre nuit, la veille de la fête pascale
vers quoi tendait son allégresse, il se présente un instant au créneau,
un seul instant--et la petite balle décisive, à point nommé, vole
au-devant de son désir. Coïncidence, direz-vous. Mon cœur, sans hésiter,
vous répond: Providence. Mon adhésion enthousiaste ne saurait plus
s’arrêter en chemin. Loin de m’achopper au miracle, en acceptant la
sainteté, j’en accepte, j’en exige les conséquences et tous les
privilèges surhumains; avec le _fait_ de l’âme sainte, le _fait_ du
dessein providentiel; ils sont liés: le mérite à la sanction et la
prière à la réponse.--Vous me demandez si, vraiment, j’y crois? Mon cœur
sait ce qu’il fait en l’occurrence: il défend son bien, rien de moins,
sa joie, son émerveillement. Convenez-en! sans l’intervention de Dieu,
le conte incroyable, mais véridique que la vie même me propose, reste en
suspens, inachevé, absurde. Sans Dieu, mon saint n’est plus qu’un fou,
sa foi qu’illusion, sa sainteté qu’égarement... Qu’ai-je à faire de ces
nuées? Le plus petit soupçon d’erreur ruine l’admiration que je ressens,
avec mon amour sans objet que soudain la pitié remplace... Mon amour
n’est pas pitoyable, mais exalté; son exaltation persiste. Dans ce cas,
il lui faut la merveille complète: oui, un vrai saint, un vrai miracle,
et un poème qui s’achève, toutes parties harmonisées, au sein de Dieu
qui l’a conçu. Voulez-vous briser le chef-d’œuvre où Dieu et l’homme
collaborent? détruisez d’abord le _fait_ de mon cœur.
Ainsi depuis la première heure, le sentiment a mené mes pensées. Ma
volonté n’y est pour rien. Il fait la loi. Par le détour d’un miraculeux
labyrinthe, il est le fil qui me conduit au but. Je me sens perdu quand
ma main le quitte. Il est l’appel silencieux, mais fort comme l’aimant,
auquel on ne peut résister. Il est la pierre d’angle qui supporte tout
l’édifice. Fait d’amour, de grâce ou de foi, qu’on le nomme comme on
voudra, un _fait_, qui prête sa réalité à tous les autres. Né en moi et
maître de moi, une nécessité, mais aussi une ivresse, il me montre la
sainteté, me fait assister au miracle, me transporte sans transition
dans un monde où je me sens bien et qui n’est pas le monde auquel
j’avais voué toute ma vie. Voilà le nouveau trésor que je serre; vous ne
me le reprendrez point.
* * * * *
Celui-ci me dira: «Je reconnais là le poète toujours prêt à s’éprendre,
à s’enivrer de tout. Mais il se déprend aussi vite: c’est la toquade
d’un moment. Je jurerais que la vôtre n’aura pas de suite.»
Et celui-là: «Je vous attends au retour de ce beau voyage, toutes fumées
célestes dissipées, quand vous recouvrerez l’usage de votre raison. Vous
tâcherez de vous excuser auprès d’elle en accusant votre impressionnable
cœur. Mais son jugement vous sera sévère. Vous classerez la chose en
bonne place--une pièce de plus dans vos collections--et passerez à
d’autres aventures; si vous n’en tirez un livre, ô romancier!»
Eh bien! l’un et autre se trompent. Quant au troisième qui s’écrie:
«Miracle, vous croyez!» il fait erreur également.
A ce détour de mon chemin mystique, l’homme de la veille est en pleine
vie, l’homme du lendemain tout juste né. Lorsque je me retrouve dans la
salle de ferme où va reprendre mon traintrain semi-guerrier, je suis
enrichi, non changé et les deux hommes cohabitent. Sans se gêner, sans
se combattre, ils vont cohabiter longtemps. Ma conscience endolorie se
refuse à intervenir pour les opposer l’un à l’autre, pour sacrifier l’un
à l’autre, pour choisir délibérément entre les habitudes et les
nouveautés de mon cœur. Ni mon transport ne faiblira, ni ma raison ne
fera grise mine; je ne songe pas davantage à confesser la foi du
capitaine Dupouey. Expliquez comme il vous plaira ce paradoxe: je crois
pour lui, je ne crois pas pour moi.
Mes notes me font me souvenir que, dès le lendemain, je racontai la
merveilleuse histoire au lieutenant D..., mon ami, qui vint des
batteries me visiter. Nous causions en marchant, selon notre douce
habitude, dans la direction de la ferme où mène une belle allée de
hêtres; les arbres sont si rares dans le pays! Pour la première fois, je
parlais un peu son langage; il me sembla touché, mais la guerre
l’accaparait. Je relève au cours de la causerie deux traits qui
donneront idée de la confusion de mes sentiments et de mes pensées, de
la persistance de mes erreurs. A peine achevé-je, les larmes aux yeux,
le récit de mon aventure, que me voici saisi d’une indignation...
comment dire?... laïque, en entendant le mot affreux que D... avec
tristesse me rapporte: «Après la guerre? il n’y aura rien de changé...
Nos jeunes gens, tous des chenapans... élevés par l’instituteur!» C’est
un officier supérieur qui parle. Il a grand tort de généraliser; mais
dans l’ordre de la morale, du patriotisme, de la religion, il ne se
trompe qu’à demi: chez nous, le «mal primaire» est grave... Pour moi,
mon sang ne fait qu’un tour: «Des chenapans! même ceux qui donnent leur
vie à cette heure? Qui a dit cela? Je le hais.» L’autre mot n’est pas de
moindre portée, quant à l’accueil que je lui fis. C’est la réponse d’un
capitaine de vaisseau à un de ses hommes qui, aux caves de
Nieuport-Ville, vient de découvrir un «magot»: «Comment, tu as trouvé
cinq mille francs en or... et tu me les rapportes?» Notez qu’il ne le
dit pas par plaisanterie et que lui-même eût tout gardé, en s’en
vantant... Eh bien! tandis que D... se scandalise, moi je souris;
incapable sans doute, de m’adjuger le bien d’autrui, je me sens plutôt
amusé et flatté dans mon «anarchisme»: je n’ai pas encore renié mes
mauvais dieux. Malgré les nouveaux espoirs qui se forment, le fond est
demeuré païen. Oui, je continue de me plaire à tout ce que m’offre le
monde de permis et de défendu; la question du péché n’effleure pas ma
joie... Pourtant, je m’endormirai chaque soir, dans la pensée de
l’assomption de notre ami.