CHAPITRE VII

Incidents quotidiens. Vendredi saint: j’entre à l’église. Une messe aux

batteries le Samedi saint. On m’annonce la mort d’un officier de marine.

Quinze jours après, la nouvelle: c’était Dupouey. Exaltation immodérée

de ma douleur. Au cimetière de Coxyde-Ville. Ma visite aux marins. Le

milieu. De quoi _il_ est mort. Révélations de l’aumônier: c’était un

saint. De quelle ardeur il voulait fêter Pâques. Il l’a fêté au ciel.

Mon transport.

Donc le temps a passé. Un mois encore. Nous n’avons pas changé de place.

Sous l’œil des saucisses et des avions, la même vie. Non pas vide, tant

s’en faut! Ah! si pleine au contraire que je dois renoncer à noter tous

les incidents, accidents et événements, d’ordre extérieur, intérieur,

particulier et général, qui s’y succèdent. On s’intéresse à tout, aux

nuages démesurés qui sont si beaux sur la plate étendue des Flandres,

aux propos des poilus, à leur vie, à leur cœur, aux travers de nos chefs

et à leur héroïsme[21], aux détails curieux de la guérilla immobile

qu’on mène dans le secteur, aux blessés et aux morts. Nous avons eu «un

coup dur» comme on dit, à l’usine à gaz de Nieuport-Ville. Un de nos

capitaines, un petit homme décidé, le calme et la volonté mêmes, a vu

tomber à ses côtés le lieutenant R... et trois hommes; lui-même, la

mâchoire brisée, est en danger mortel. Notre vieux capitaine d’active,

qui représentait la «bonté» a dû quitter aussi sa batterie; il avait le

cœur trop sensible. Mais le souci de la guerre domine tout; entre D...

et moi, c’est un sujet constant d’échanges. Et les Russes? Et les

Anglais? Il y a Neuve-Capelle et il y a Przemysl... A quand notre grande

offensive? Un petit soldat belge qui vient souvent boire à la ferme nous

amuse par sa candeur, ses récits bourrés de mensonge et son accent

«wallon». Entre temps, nous faisons la chasse aux espions, qui dans les

environs pullulent. On ne s’ennuie jamais. Je sais que D... est bon

chrétien, bon catholique. Mon esprit est si peu préoccupé de foi que,

vivant tout le jour ensemble, jamais nous n’abordons la question. Et

voici Pâques. Je continue à fréquenter la messe, en spectateur.

[21] Puissé-je peindre un jour toutes ces figures que j’aime!

Je me souviens que le Vendredi saint, le soleil était chaud; que la

brume de mer étalait une sorte de crêpe noir sur l’horizon de dunes.

C’était le temps où l’ennemi tâchait d’écraser les écluses à coups de

420. J’avais été très irrité d’entendre, à l’enterrement du lieutenant

R..., un aumônier de fusiliers-marins, habile à profiter des

circonstances, sommer en quelque sorte nos soldats d’avoir à s’approcher

des sacrements; je jugeais l’exhortation déplacée. Le nouveau commandant

(Je le surnommais dans mes notes--qu’il me pardonne--un Bidel mâtiné de

Loyola!...) s’ingérait aussi, à tort selon moi, dans nos affaires de

conscience; il s’indignait de ne trouver en tout, dans l’une de nos

batteries, que deux «poilus» disposés à faire leurs Pâques. Et pourquoi

pas? Un tel abus d’autorité, voilà le vrai moyen, pensais-je, de faire

tort à une religion--que je respecte. Qu’elle respecte donc aussi la

liberté des dissidents! Il n’en est pas moins vrai que ce jour-là,

passant devant l’église, je ne pus me tenir d’y entrer un moment. Le

tabernacle était ouvert et vide; il n’y avait pas de tombeau. C’était

dans mon esprit (il fallait bien m’expliquer ma démarche) une visite de

politesse que je rendais à l’ancien Dieu de mon pays.

Le Samedi saint, rien d’important à signaler, sinon quelques obus

anodins sur notre village... Le lieutenant S... dont l’air de santé fait

ma joie, passe chez nous en se rendant aux funérailles d’un jeune

enseigne de vaisseau tué avant-hier à l’Yser-sud... Les Boches ont crevé

les digues et l’inondation couvre déjà la route; on travaille à la

contenir. Le lieutenant H..., autre gosse, nous raconte la messe de

communion qui eut lieu le matin à sa position de batterie. C’était au

«bois triangulaire»--endroit sinistre--on avait installé une table en

plein air entre deux caissons d’artillerie, et lui-même a servi

l’office. Malgré sa dissipation, il a un visage candide; j’aurais aimé

de le voir en enfant de chœur. Tout l’état-major était là et le

commandant B... a prononcé une allocution regrettable; il s’est déclaré

«bien heureux de commander à des chrétiens». Pas aux autres alors?

J’écris dans mon carnet: «Ces gens-là ont ce qu’ils méritent; ils

perdent ce qu’ils croient servir.» A dîner, nous avons le cousin du

lieutenant D..., qui est mitrailleur chez les Belges. A peine, cette

nuit-là, si j’ai entendu un coup de fusil.--Il faudra pourtant retenir

la date.

Après la grand’messe de Pâques (la musique a joué du Franck et, comme

d’habitude, la _Brabançonne_), nous sortons par le cimetière en

conversant. Tous nos officiers sont venus. On parle du marmitage

quotidien de Ramscapelle, des exploits de Garros qui est à l’armée de

Belgique; je l’ai souvent rencontré autrefois. J’entends dire aussi

qu’au cours de la nuit, un officier de marine, un encore! est tombé

devant l’ennemi, mais cette fois dans le secteur voisin. On me donne un

nom vague... Si c’était Dupouey? Je décide que non. On parle d’autre

chose. Il fait tiède, mais gris. Le ciel est vide de canon. Si je me

sens tout démonté, c’est que mon compagnon de chaque jour, le lieutenant

D... doit quitter l’échelon pour la batterie. Il part demain. Pour me

faire à son remplaçant (le pauvre garçon--que Dieu ait son âme!) il

faudra quelque temps. Passons.

C’est de l’arrière que la nouvelle me revient, à quinze jours de là. Je

suis plein de pressentiments quand je me lève. Vous connaissez cette

mélancolie qu’aggrave le beau temps. Je tiens à être seul. J’erre

l’après-midi, dans la direction de Boitschoute. Pour m’étourdir, je

raconte aux amis que je retrouve dans la salle toute «ma retraite» après

Charleroi. Arrivent les lettres! Notre amie Marguerite d’H... dont la

belle-sœur habite Lorient, m’annonce que la famille de Dupouey est dans

les larmes: le capitaine est mort. Ce devait être le Samedi saint. Elle

réclame des renseignements.

Quel choc! On sent en soi un gouffre qui se creuse. On est penché

dessus, on n’en voit pas le fond: on reste là, pris de vertige. Comment

puis-je rire au dîner? La bonne humeur du lieutenant Dr..., qui s’est

joint à nous depuis peu, l’emporte encore. A peine rentré dans ma

chambre, je fonds en pleurs.

Il est mort! Il est mort sans que je le revoie! sans que je sache même

qu’il est mort! Depuis bientôt quinze jours qu’il est mort, j’ai vécu

comme s’il vivait! Il est mort et je vis moi-même!

Qui? Il?--Cet ami de mon ami G... que j’ai rencontré _trois fois_ dans

ma vie! J’ai même déjeuné avec lui _une fois_! Cet officier vaillant,

cet homme gai et grave, artiste et beau causeur, qui n’a fait que

passer, sans me laisser un mot de confidence.

Il est mort près de moi, à quelques kilomètres, sans doute aux tranchées

de l’Yser... et je ne l’ai pas relevé! Mais j’ai continué de rire, de

boire, de contempler tout ce que j’aime, de vivre et de me plaire à

vivre, comme si de rien n’était! _Comme s’il ne m’était de rien!_--Que

m’était-il?

Ah! sommes-nous inconscients à ce point du trésor caché de notre âme et

ne savons-nous pas qui nous aimons? mes larmes ne s’arrêtent pas; mon

désespoir est sans limites. Jamais je n’ai ainsi pleuré que sur ma

pauvre mère. Non, jamais!

Questions après coup formulées. A ce moment de crise, je ne songe point

à me les poser. Je ne m’étonne pas de ma douleur; elle est maîtresse; je

trouve naturel de pleurer ainsi «l’inconnu».

Nuit mauvaise; demi-sommeil; rêves bizarres: J’imagine de terribles

mines aériennes barrant le ciel aux avions ennemis. Le matin, on

m’apprend que notre commandant est décoré; je suis injuste: «Tout pour

ceux-là!» Comment ne pas détester ceux qui restent, lorsque je vois les

bons mourir? C’était bien de Dupouey que l’on m’avait parlé à la sortie

de la messe de Pâques. Il doit être enterré à Coxyde-Ville. J’y vais à

pied.

Derrière le camp R... des paysans labourent. Je m’en veux d’avoir encore

des regards pour la campagne et pour les hommes. A l’entrée du village,

voici l’église neuve, la plus laide de la contrée, et son clocher trop

effilé. Le cimetière est autour de l’église. Je n’ai pas de mal à

trouver.

Entre la tombe du jeune enseigne Perroquin et du lieutenant d’artillerie

Anquetin, _la sienne_. La certitude du fait accompli. Sur une croix de

bois son nom et une date: 3 avril 1915. Mort au champ d’honneur. Le

tertre argileux est caché par de grandes couronnes de perles et de

fleurs fausses. Sur la plus grande, on lit: «A notre capitaine.» Tout

d’un coup je songe à ses hommes, à ses «Jean le Gouin». Une nouvelle

vague de doux désespoir me submerge: je n’ai pas partagé leur deuil! Je

m’éloigne; je reviens; je ne sais plus m’arracher de sa tombe. J’avise

des marins du 1er régiment venus rendre visite à la dépouille de leurs

camarades qui sont nombreux ici. Ils ont bien entendu parler de Dupouey;

mais il y a longtemps déjà; les morts vont vite: il a dû être touché à

la relève par un éclat d’obus... C’est bon. Ai-je dit que ma sœur

m’avait glissé dans une lettre une petite branche de buis, bénie aux

tout derniers Rameaux? je l’avais conservée sur moi. J’eus la pensée

d’en détacher un brin déjà jauni que je fixai à la croix funéraire; je

n’avais rien d’autre à donner. J’arrêtai là un instant encore ma pensée,

ah! ma plus profonde pensée!--était-ce là prier?[22], et je sortis.

[22] Je trouve, dans une lettre que j’adressais à André G... (17

avril) cet aveu singulier: «Ai-je prié pour lui? je le crois bien ou

c’est tout comme... Dans l’exaltation où je suis, je suis capable de

prier sans croire... de croire pour les autres, ne croyant pas pour

moi.»

Voici ce que j’appris des compagnons de notre ami, lorsque je pus les

joindre au cantonnement de la dune.

C’est par un temps brumeux, on enfonce au sable jusqu’aux genoux; chaque

pli de la dune est pareil: on s’égare... Je me traîne là comme en songe,

haletant vers la vérité... Je trouve enfin la baraque en planches des

officiers et, plus insouciante que jamais, la vie, qui déjà continue.

Vais-je entrer? Ils redescendent des tranchées; ils ont tous leurs

membres; ils sont gais. Ils vont prendre du thé avec des gâteaux; ils

m’invitent et je me fais l’effet à leur table d’un croque-mort. Combien

de minutes et de paroles daigneront-ils donner, pour me faire plaisir, à

une mémoire si chère? Ah! ne les jugeons pas; comprenons-les. Chez eux à

chaque jour la mort fait brèche. Hier encore, l’enseigne de vaisseau

Tarade a eu le bras emporté par un 150. Eh bien! il plaisantait quand

même; il a refusé de partir avant d’avoir tendu «l’autre main» à son

lieutenant. Cependant survient le commandant B..., haut comme une botte:

il a l’œil vif, la barbe en pointe toute pailletée d’argent: un

camarade! il n’est pas de trop dans la fête... On boit, on potine, on

plaisante. Tout le monde parle à la fois et uniquement pour parler. Je

suis perdu. Je prends à part le lieutenant V...h... qui fut de notre

repas de Coxyde et tout de suite la mâle gravité que j’ai connue

reparaît sur son franc visage: je l’aime ainsi.

«Excusez-nous, dit-il, de vous avoir tenu dans l’ignorance; nous

n’avions plus tous nos moyens! La chose eut lieu le samedi, vers dix

heures du soir, avant la relève. «Il» faisait son tour en première

ligne: «il» voulait comme d’habitude laisser la tranchée bien en ordre.

Nous avions eu justement, ce jour-là, un bouclier arraché par une

marmite: on venait de le réparer. Tandis que Dupouey l’examine, une

balle aveugle tirée sur le créneau, le frappe en plein front et il

tombe... Il ne reprit pas connaissance et, comme nous le transportions

vers Nieuport-Ville, à mi-chemin il finit de mourir. Quel ami! quel

homme! quel officier! D’ailleurs, demandez à quiconque. Moi, je l’ai

connu de plus près. Très malade depuis longtemps, il ne voulut jamais le

reconnaître; du côté de Dixmude, je l’ai vu faire étape avec toute sa

charge au dos, sans sourciller... Brave comme pas un, ménager de ses

hommes, point téméraire, il envisageait tous les risques. Mais il avait

accepté son destin.»

Le lieutenant V...h... n’est pas causeur: ce qu’il dit est bref, simple

et il le pense. Un jeune enseigne ajoute à haute voix, pour nous:

«C’était une intelligence d’élite!»

Je n’en obtiens pas plus. Même les plus intimes ont-ils pénétré jusqu’au

fond, jusqu’à la source de cette force d’âme? Je quête en vain le mot du

précieux secret.

Il y a là un aumônier, petite figure pommelée, joues vermeilles et

barbiche brune, qui semble fin et jovial plutôt que saint. C’est du

moins mon impression: comme si Dieu n’avait pas donné le rire à l’homme

pour signe de l’innocence du cœur! Il est très entouré; dans le tumulte

des répliques, je perçois les taquineries dont les plus jeunes officiers

le criblent. «Toujours mauvaise langue, monsieur l’aumônier!» Il rit et

se défend... Je voudrais pourtant lui parler: celui-là doit savoir!

Enfin on me présente; c’est un autre homme qui me répond.

«Vous étiez ami de Dupouey? (ami!... mon trouble et l’intérêt que je lui

porte pourraient le faire croire--et l’aumônier le croit...) Ah!

monsieur, quelle perte sur nous! Certes, nous devons le regretter. Mais

peut-être vous étonnerai-je si je vous dis que sa mort nous console.

Quelle perte! mais quelle mort! Quels regrets! cher Monsieur, mais quel

exemple! J’ai visité beaucoup de consciences, c’est mon état; j’ai connu

beaucoup d’âmes et de belles âmes; elles ne sont pas rares chez les

marins! jamais nulle part, la pareille. Dans les derniers mois de sa

vie, j’ai assisté, je puis le dire, à sa transfiguration. Il montait

chaque jour plus haut... il acquérait chaque jour un mérite... Il ne

faisait plus un pas sur la terre, qui ne l’en détachât pour l’amener un

peu plus près du ciel. Il songeait sans cesse à la mort: il la voyait

marcher à sa rencontre, et plus elle approchait, moins il semblait la

redouter. Non qu’il la pressât de venir! si impatient qu’il en fût, il

respectait la volonté céleste. Disons plutôt qu’il était arrivé à cet

état parfait d’indifférence où vivre et mourir ne sont qu’un; il se

tenait à la disposition de Dieu. D’un mot: Il était _prêt_. Et qui peut

se vanter de l’être?

«La dernière fois que je l’ai vu, c’était avant de partir aux tranchées

et la Semaine sainte commençait. Nous faisions les cent pas ensemble,

allant, venant, prolongeant indéfiniment la causerie; on eût dit qu’il

ne voulait plus me quitter. Il ne cessait pas de parler, dans une sorte

d’exaltation mystique et notez bien que ce n’était pas de la mort. En

entrant dans les fêtes anniversaires de l’agonie et de la croix de son

Sauveur, qu’il allait passer au feu, dans la boue, dans l’odeur des

cadavres, il ne songeait qu’à Pâques, à la résurrection, au retour. Il

pensait justement rentrer dans la nuit de Vigile, entre samedi et

dimanche. Quelle joie il se promettait: «Ah! la belle fête que la fête

de Pâques! s’écriait-il. Nous la célébrerons ensemble, n’est-ce pas,

monsieur l’aumônier? Et je vous servirai la messe? Ce ne sera pas le

père X..., ce sera moi! Nous chanterons l’_Alleluia_, de toute notre

voix, de toute notre âme! Ah! que ce sera beau!» Il me quitta sur ces

paroles. L’_Alleluia_, il devait le chanter au ciel.--Le Samedi saint, à

dix heures, au moment précis de rentrer... ah! quelle était sa joie sans

doute! enfin, il y était, il la tenait, sa fête... Mais vous savez ce

qu’il advint.»

Après un moment de silence, tandis que mon cœur soulevé d’admiration et

de joie--_de joie!_--poussait un flot de larmes à mes yeux, l’aumônier

ajouta:

«Dans cet instant, son allégresse était si forte, et le don de soi si

complet, réclamait en échange une telle fête de Dieu, que Dieu ne put

résister au plaisir de la lui donner toute entière. C’est ainsi,

j’imagine, qu’il nous le prit.»

Que voulez-vous que mon ravissement objecte? Comment ne pas accepter le

miracle, si j’accepte la sainteté?...

«Vous me semblez si ému, reprit l’aumônier, que je puis vous faire

confiance. Ce n’est pas violer un secret que de vous lire, à vous, ce

que m’écrivait ces jours-ci la compagne de Dupouey. Nous sommes assez

haut, dès maintenant, pour la comprendre. Ils ne faisaient qu’une âme

dans le mariage: elle l’admirait comme un saint... Voyons! est-ce qu’on

pleure un saint? Lisez sa lettre.»

Je la lus à fond, d’un regard avide; j’en incorporai tout le suc

divin[23]... Heureux les cœurs pour qui la mort est le contraire du

néant et dont l’amour passe la tombe!... comme ils renversent toutes nos

humaines valeurs! Je me résigne mal à celer au lecteur la révélation

seconde qui acheva de mouvoir mon âme vers Dieu... Il comprendra: j’ai

promis de me taire.

[23] «Tous deux nous avions fait le sacrifice. Quant au petit, il n’a

plus de père, il n’a plus rien; je le remets au Père...» (Cité par

André G... dans la préface aux Lettres, d’après une lettre de moi.)

O faisceau de clartés! Il n’y a plus là devant d’esprit fort.

L’enthousiasme rompt ses digues. Un feu divin ruisselle et on ne lui

fait pas sa part. Non! sans défense ici, comme on est devant un

chef-d’œuvre, on ne peut qu’ouvrir ses yeux et son cœur. Ainsi qu’à

San-Marco de Florence naguère, devant la grande Crucifixion, je pleure,

j’adore, je plie, par excès de bonheur, sous l’excès de beauté.

«Voyez-vous, murmure l’abbé, la vie de tous les jours ne convient pas

aux grandes âmes; la vie est par essence chose moyenne; il faut ces

immenses bouleversements pour que l’homme donne sa mesure. Qu’ils sont à

plaindre ceux qui ne sont pas ici avec nous!»

Au creux d’un repli de sable noirâtre, feutré d’alfa et de bruyère, un

bataillon de fusiliers défile au loin, musique en tête. Ah! ne parlons

pas de douleur, de regrets, ni de mort! Dans cette surhumaine ivresse

qui ne connaît plus le péril, jusqu’où, Seigneur, n’irais-je pas?

L'homme né de la guerre · 第 21 / 36 题