CHAPITRE VI

Notre déception. Nos morts. La journée de Coxyde-Plage. Dupouey me parle

de l’attaque. Son fils. Ses «Jean le Gouin» dans la villa. Un mot

sublime du lieutenant Illiou. Prestige de Dupouey; son mystère. Deux

hommes tués dans notre cour. «Voici l’homme». Nous quittons

Nieuport-Bains pour Wulpen et pour Ramscapelle. Au jour le jour; la

messe chez les Belges. Notre troisième et dernière rencontre. Histoire

d’une patrouille. A Furnes. Le goût immodéré de Dupouey pour les ruines.

Nous nous quittons.

Cependant, notre échec m’a laissé de troubles pensées. Je n’ai pas

appris sans émotion que le capitaine de Junillac, «le capitaine à la

petite bêche», était tombé dans le combat, victime de son enthousiasme.

Il n’était pas là pour combattre; il n’a pu se tenir au moment de

l’assaut; c’est lui que j’ai vu sur la crête: il n’est pas mort mais peu

s’en faut. Nous avons perdu, nous, un de nos hommes, d’un éclat en plein

cœur; on l’a placé sous notre toit, dans une petite pièce de derrière.

Avant de me coucher, j’ai voulu poser sur son corps un regard et une

pensée. Je lis sur mon carnet à cette date: «Jamais je n’ai tant pensé à

la mort--pas à la mienne.» Au fait, qu’avais-je risqué de plus en ce

grand jour? Je passe sur les jours qui suivent, sur les récits horribles

et contradictoires des survivants, sur l’enterrement de deux officiers

de dragons qui eut lieu à ma porte, et auquel j’assistai de près[14]. Et

j’arrive au dimanche 31 janvier, à notre journée de Coxyde-Plage.

[14] Le ...e régiment de dragons (démonté) tenait les tranchées de

deuxième ligne. Au moment de l’absoute, arrosage de 77 et de

marmites; les officiers firent se garer leurs hommes, mais restèrent

nu-tête auprès de l’aumônier.

Parmi les villas désastreuses, celles-ci tout à fait intactes, plantées

dans tous les sens et gâtant sans recours un beau paysage mouvementé de

dunes chauves, Dupouey avait choisi pour cantonner la plus modeste. Sur

la digue, face à la mer, une salle à manger large comme la main et une

cuisine. Quand j’entre, un enfant balaie le couloir; il salue d’un

clignement d’œil, à la mode de son pays: c’est un petit «réfugié» belge;

ses parents et ses sœurs tiennent la maison. Dépouillé de ses vêtements

de combat, en veste courte, Dupouey m’apparaît plus frêle, plus fin; ses

mains sont longues, blanches et belles, avec une bague et un anneau

d’or. Il me présente à son second, un lieutenant blond qui a bon sourire

et dont les yeux sont toujours suspendus au regard de son capitaine; il

me présente aussi son «quartier-maître», un rude marin sympathique,

l’image même de la fidélité; un jeune mousse rose et balourd fait le

service. Familiarité et obéissance. Une famille d’hommes où je me sens

intrus. Autour de deux petites tables accolées on s’assied comme on

peut, genou contre genou. Dupouey a reçu un colis de Bretagne auquel on

fait honneur: du beurre frais, un pâté de sardines au beurre et des

dattes. Avec un bifteck un peu dur et des petits pois, c’est parfait. Au

dessert, on boit le «tafia» que fournit le ravitaillement. «J’aime ce

rhum jeune qui sent la canne», dit mon hôte. Causerie à bâtons rompus

dont l’attaque fait tous les frais. Il en parle sans déception:

oublie-t-il ses illusions de la veille? ou est-il si docile à

l’imprévisible destin qui a changé nos joies en peines? Il voit de haut

sans doute; l’artiste, le blasé, le dilettante (je ne disais pas le

chrétien) remonte déjà dans sa tour. Il s’est porté au moment de

l’assaut auprès du commandant Jacquot dont les tirailleurs attaquaient.

Je l’ai vu un jour dans sa cave, ce vieux colonial à la barbe de fleuve;

sous la voûte éclairée par une lampe fumeuse, il était installé au

centre d’une longue table: un superbe spahi drapé auprès de lui, le

drapeau déployé au mur, il commandait. Lui qui connaissait le terrain,

il considérait, paraît-il, cette attaque comme une folie. Dupouey le

montre au téléphone, recevant d’instant en instant les bonnes et

mauvaises nouvelles, réclamant des renforts qu’on lui refusait; la mort

dans l’âme, ordonnant de tenir; enfin, prenant sur lui de faire replier

ses hommes. Il a pleuré «ses pauvres tirailleurs».

«Et de Junillac?--Il est mort.» O détresse! Autre tableau, autre récit.

Un capitaine de cuirassiers[15], «un de ces beaux cavaliers qui ont de

la race», accourt dans la «cagna»; il a été touché en même temps que son

chef d’escadron; il vient pour qu’on le panse, et vite! Au moment de

partir, il ajoute: «Enlevez-moi ça! j’ai la cervelle du commandant de

L... sur le dos, _ça me dégoûte_!» Et il retourne au feu. Dupouey est

ravi de ce mot; il le répète... Pour moi, je ne l’entends pas bien. Chez

celui qui l’a prononcé, comme chez celui qui l’admire, il règne

évidemment un mépris total de la mort physique. O païen que je suis, il

me déplaît d’entendre blasphémer le corps! Et pourtant Dupouey semble

aimer cette vie. Quand je lui avoue, bien timidement, que je ne me vois

pas, quant à moi, «continuant de vivre après la guerre», que la guerre

est pour moi une «fin suffisante» qui me ferme tout l’horizon. «Moi pas,

dit-il. Voulez-vous voir mon fils?» Son fils! je ne le savais ni marié,

ni père! Il tire de sa poche une photographie: elle représente un gros

bébé aux bonnes joues, modelé tout en rond dans une chair de lait, qui

veut faire éclater la peau. Il ne s’attendrit pas; il admire, il est

fier. «Comme c’est beau, un visage d’enfant!» Il le contemple même avec

une sorte d’impartialité supérieure, et comme s’il n’était pas le sien.

Je m’explique aujourd’hui ce calme: il rend hommage à la création. Mais

comme il a peu renoncé à une vie, qu’il risque ici à tout instant!

[15] Je l’ai vu conduire, le bras en écharpe, le deuil de son

commandant, sous les obus.

Après le déjeuner nous allons voir nos «Jean le Gouin». On leur a laissé

tout le luxe: ils occupent un grand chalet, propriété d’un célèbre

ténor. Dans le salon du bas est un piano à queue avec quelques

partitions oubliées. «Mettez-vous là! jouez-moi du Chopin!» Je m’excuse.

Sur le palier, nous rencontrons un petit marin, un vrai gosse, que

Dupouey saisit par le menton: «Voilà le plus beau de tous! me dit-il.

Ah! on n’en fait plus comme celui-là!» L’enfant, tout honteux, rit et se

dégage. «A-t-il un joli regard, cet enfant!» Il continue: «J’avais un

petit ordonnance. Il s’appelait Simon... Il est tombé dans mes bras à

Steentstraete; je l’aimais bien[16].» Dans les chambres du haut, d’un

modern style atténué, les «Jean le Gouin» sont assis, couchés ou

vautrés, en un négligé pittoresque, sur une litière de paille blonde qui

couvre toute l’étendue du parquet. L’un recoud sa vareuse, un autre lit,

celui-là griffonne une lettre sur un bidet fermé qui lui sert de

pupitre. Leurs yeux demandent s’il faut se mettre au garde à vous. «Ne

vous dérangez pas!» Son pouvoir sur ses hommes est sans limites; mais sa

bonté aime à y renoncer. Pour le moment, leur sans-gêne, bien étalé dans

ce cadre cossu, l’amuse. En enjambant quelques dormeurs, il me conduit

dans un coin réservé, où sont restées pendues à la muraille des estampes

d’Outamaro et d’Hokousaï. Il en caresse les contours flexibles, avec un

évident plaisir. Ainsi, son esprit est toujours présent, prompt à bondir

sur ce qui s’offre. Il passe d’un sujet à l’autre, comme insoucieux de

se décentrer. C’est surtout cette liberté qui me frappe, non la maîtrise

de soi qu’elle suppose, non la certitude qu’elle sous-entend[17]. De

l’officier et de l’artiste, j’échoue à faire la synthèse. Il y a quelque

chose de mystérieux ici: pas un instant je n’imagine que cela puisse

être la sainteté. Dans tous les cas, il me domine. Déjà je ne sais plus

que faire écho à ses paroles. J’hésite à lui répondre. Je me sens devant

lui tout petit garçon.

[16] «Je me sentais son grand frère», disait-il à l’abbé Pouchard.

[17] J’écrivais à André: «Un homme juste, un homme libre, qui comprend

tout, même le bien.»

Nous terminons notre après-midi dans la dune en poussant jusqu’à la

villa-forteresse, que les Boches avaient construite, avec cave,

ascenseur, route entretenue à leurs frais, pour tirer un jour sur

Dunkerque. Dupouey admire la puissance de nos ennemis; mais tout ce

qu’il espère pour la France! Que donnera la guerre après? Il parle de

Claudel avec enthousiasme--sans quitter le terrain de l’art. Il n’aime

pas Péguy. «On ne peut dénier, me dit-il, que nous ne soyons soulevés

par une vague de spiritualisme.» Il a l’impression que l’influence de

Barrès a beaucoup grandi depuis quelque temps, etc. Mais l’homme est

tellement attaché au bien-être! Il revient pour la troisième fois sur ce

sujet. «On mettra dix mille francs pour un mobilier... on refusera d’en

donner deux cents pour un beau rétable.» N’importe! il y aura du

changement chez quelques-uns. La guerre a déjà fait des choses

admirables. «Tenez! il faut que je vous cite un mot. Je le tiens de

notre aumônier qui me l’a rapporté sans m’en nommer l’auteur. Après les

combats de Dixmude, un officier vient le trouver pour «se mettre en

règle». L’aumônier le croyait parfaitement athée. «Comment venez-vous si

tard, lui dit-il. Mais vous pouviez mourir vingt fois dans ce

massacre!--Oh! je le savais bien, répond l’officier, et dès le premier

jour, j’étais décidé à me «rendre»; mais je me refusais à faire un

marché avec Dieu, à lui donner ma foi en rançon de ma vie ou de mon

âme.» Est-ce assez noble et délicat! et humble, au fond, sous

l’apparence de l’orgueil!... «Dupouey racontait le fait sans passion;

comme le reste, «avec distance». Moi, j’admirais le mot de tout mon

cœur; mais non, hélas! avec plus d’allégresse que le spectacle de

l’après-midi qui était merveilleux sur la mer et le sable. A ce moment,

j’aurais pu forcer la consigne, obtenir peut-être de notre ami l’aveu le

plus cher à son âme. J’étais timide, obsédé de plaisir, aveugle. N’ayant

fait qu’entrevoir la vraie clarté qui le guidait, je passai outre. Et

puis, il devait mettre une sorte de pudeur à se montrer si différent de

moi. Je me serais penché sur son secret que déjà il eût refermé le

tabernacle.

L’admirable parole était du lieutenant de vaisseau Illiou, qui tomba un

mois après Dupouey, aux mêmes tranchées. Elle lui fut, devant tous,

solennellement attribuée, par l’aumônier du 1er régiment qui prêcha à

ses funérailles: «L’homme qui l’a pensée est sauvé par avance», ajoutait

celui-ci. Mais dans l’instant où je l’appris, elle ne me révéla rien ni

sur mon compagnon, ni sur moi-même. Je l’enregistrai et je la classai,

parmi les souvenirs, certes, les plus frappants de notre journée de

Coxyde, mais sans lui accorder sur les autres la primauté. J’étais si

peu aiguillé dans le sens chrétien que je ne songeai même pas à me

demander si Dupouey était croyant ou incrédule, catholique ou bien

réformé. C’était l’ami de mon ami G..., protestant et auteur de

l’_Immoraliste_, un homme supérieur et prodigieusement artiste en même

temps que beau soldat. Pendant le thé, on discuta d’un débarquement

possible des Boches sur la côte flamande; la petite fille des réfugiés

vint jouer auprès de nous; Dupouey lui donna un bonbon... Nous prîmes

rendez-vous, à deux jours de là, aux tranchées, où j’irais partager avec

lui le «singe» et le pain. «J’adore cette vie à même le sable, disait-il

de sa belle voix; la mer vient jusqu’à vous: le soleil reflété vous

baigne de toutes parts. Dommage que les Boches vous jettent à la tête

leurs petites saletés.» Il nommait ainsi leurs grenades. Nous nous

quittâmes avant le soir sans nous connaître[18]. Je ne l’ai revu qu’une

fois.

[18] «Je quittai Dupouey sous un beau nuage de grêle qui occupait la

moitié du ciel pur, dans un état d’ivresse singulière.» (Lettre

citée par André G...)

Il ne retourna pas aux tranchées de la dune et nous fûmes relevés en

même temps que lui. La veille du départ, comme on se réjouissait de se

tirer avec un minimum de pertes d’un endroit réputé mauvais et où

«Caroline» ne chômait guère, la dite «Caroline» qui gîtait à Westende,

«au-dessous de l’affiche bleue» et se moquait de nos obus, plaça un

superbe explosif devant la cuisine, au moment même où nous allions

sortir. On reflue dans la salle; le cuisinier tend le dos; on se tâte.

Personne n’est touché! C’est toujours par le rire qu’en ces cas-là le

soulagement se traduit. Mais nous ne rions pas longtemps. Deux hommes

agonisent dans la courette: Segers, un de nos bons téléphonistes, et un

fantassin «détaché», qui ont été surpris en train de charger leur

voiture. Quel spectacle! Avant même d’être tout à fait morts, les voici

transformés en deux pauvres choses meurtries, toutes salies de boue et

de poussière, sans nom humain. Ce tas de bouillie et de vêtements, d’où

le sang ruisselle, fait encore entendre un râle angoissé. «Voici

l’homme!»

Moi, médecin, n’ai-je donc jamais vu la mort--je songe aussi à toi, ma

pauvre mère!--la mort qui détruit et qui souille, pour perdre la tête

devant ceux-ci? Je ne connaissais guère que l’un d’eux, il avait une

brave figure; la minute d’avant, il était entré dans la salle pour y

prendre quelques objets. Mais non! ma douleur n’est pas personnelle;

elle s’adresse à _l’homme_ tout court. Je rentre dans ma chambre et

spontanément me jette à genoux; pour prier qui, mon Dieu? pas vous! Je

ne saurais dire ni qui, ni quoi; la Force, le Destin qui préside à notre

existence. Je crie de toute mon âme naufragée: «Pitié pour eux! pitié

pour eux!» Deux jours plus tôt déjà, j’aurais à le noter, le même

mouvement du cœur m’a courbé devant l’inconnu, à propos du héros «à la

petite bêche»[19]. Dans un cercueil construit en hâte on place le corps

de notre canonnier. Comme on ne peut le faire passer par la porte, on le

laisse dans notre cour. Comment ne pas penser au malheureux? Nous

accrochons la boîte dans toutes nos allées et venues, le soir en

rentrant nous coucher, le lendemain au petit jour en préparant notre

départ. J’ai souffert, cette nuit, de le savoir tout seul sous les

étoiles.

[19] «Seigneur! C’était des hommes--et qu’en avez-vous fait? qu’en

ferez-vous?--Si je priais, ce serait pour les autres... On est si

peu égoïste ici, quand on vit... Je ne sais plus au juste ce que je

pense. Après l’enthousiasme de la guerre, j’en réalise à présent

toute l’horreur. Et dans _cet enfer_, à _qui_ s’en remettre.»

(Lettre à André G..., 1er février.)

Il repose à présent de l’autre côté de la rue, à la lisière de la dune,

mêlé aux tirailleurs et au menu sable qui bouge, sous une croix

peut-être déjà déplantée par le vent et par les obus. Et comme j’eus tôt

fait de l’oublier!

* * * * *

En vérité, tout cela a glissé sur moi sans pénétrer plus loin que

l’enveloppe. A quelques kilomètres de Nieuport, mais dans le pays bas,

derrière Ramscapelle, je me suis bientôt refait une vie, menacée de

moins de périls et qui est douce. Je suis à l’échelon, avec un compagnon

de choix, le lieutenant D... Il nous vient quelquefois des obus; on les

compte. On fait de temps en temps une expédition jusqu’aux batteries,

qui, elles, encaissent royalement. Le plus souvent on travaille

tranquille. J’ai perdu de vue Dupouey: il est si difficile de

communiquer! Il a pris le secteur entre Lombaertzyde et Saint-Georges. A

dire vrai, je ne fais guère effort pour le revoir. Nous sommes installés

dans une grande ferme flamande dont les fermiers parlent un langage

inconnu: il y a dans la cour un fumier gigantesque, hanté de monstrueux

cochons. Toute l’après-midi je reste installé dans la salle. L’armée

belge s’amuse, s’épuce, s’épouille sur le pré; c’est un plaisir. Chez le

sacristain où je couche, je pianote sur un vieux meuble, j’écris, je

lis: j’ai entrepris une traduction d’_Électre_. Après dîner, D... et moi

nous faisons un tour, sur le chemin capricieux planté de saules, qui

continue jusqu’à Pervyse. Nous voyons sans nous déranger les 210 tomber

sur Ramscapelle et sur Nieuport-Ville les 420. Ou bien nous nous portons

au passage de la relève sur les bords du canal, où les «estaminets» ne

manquent pas. Dupouey ne doit pas suivre cette route; je vois d’autres

officiers, jamais lui. La musique militaire belge qui nous assourdit

toute la semaine quand ce ne sont pas les trompettes, joue le dimanche à

la grand’messe. J’y vais pour faire comme les autres, par désœuvrement

et curiosité; mais sous le porche ruiné où les soldats flamands

s’entassent, le moment où toutes les têtes s’inclinent, où les

trompettes sonnent aux champs, est riche d’émotion patriotique: la

Belgique est foulée, qui la délivrera? C’est tout.

Un matin pluvieux, le 24 février, Dupouey me surprend à la ferme. J’ai

vraiment plaisir à le voir; il a peu de temps devant lui. Nous causons.

Je lui dis ma vie, il me dit la sienne: il passe deux jours aux

tranchées près de Saint-Georges, un tas de pierres empilées flottant sur

l’eau; il reste deux jours en réserve dans les caves de Nieuport-Ville,

puis quatre jours à l’arrière à Oost-Dunkerque; mais le dernier

bombardement ayant fait des victimes, ses hommes occuperont dans les

dunes des baraquements. Ah! il regrette les tranchées de la plage! Ici

c’est une guerre de patrouilles, on se tâte toutes les nuits. Le pays

bas n’étant qu’un lac, sur une route entre deux eaux, qui seule

affleure, ils se risquent à quelques-uns, un premier-maître et quatre

fusiliers; ils marchent pas à pas, sans bruit; il s’agit de surprendre

la sentinelle boche qui barre le chemin; pour couvrir la distance, ils

mettent quelquefois des heures. Les derniers qui y sont allés ont dû

demeurer à plat ventre une partie de la nuit; la sentinelle, étant de

face, eût pu les voir venir. «Elle ne bougeait pas, la gueuse!» (C’est

un marin qui parle.) Enfin, arrive un grain. La sentinelle, qui reçoit

la pluie en pleine figure, rabat d’abord son capuchon, puis se retourne.

Ah! son affaire est vite faite; ils ne sont plus qu’à deux mètres: un

seul bond!... Elle tombe égorgée, mais en tombant, donne l’alarme. Coup

de feu. Tous ne rentrent pas. «Le plus à plaindre, voyez-vous, me disait

Dupouey, c’est l’officier derrière son créneau, qui ne sait rien, qui

compte les minutes comme des heures, qui tend l’oreille au moindre bruit

et qui attend, anxieux, le retour. Dans ces cas-là, je ne supporte pas

l’attente.» Mais il doit me quitter, il a quelques achats à faire à

Furnes. «Je vous emmène et vous ramène. J’ai une auto.»

La pauvre petite ville si jolie, sur laquelle hélas! trop souvent, je

vois éclater les obus qui passent par-dessus nos têtes, est plus déserte

que jamais. Sur la place désaffectée qui a perdu quelques façades, une

ou deux boutiques restent ouvertes. L’hôtel de la Noble-Rose n’est plus;

l’hôtel de ville, à peine un peu criblé, garde son charme. Là, sous la

pluie et le silence, il faut se taire, n’est-ce pas? Dupouey fait

emplette de quelques objets et d’une bouteille d’eau de Cologne; la

puanteur est telle sur l’Yser où la marée fait osciller tant de

cadavres!... Mais nous ne posons pas. «Il faut venir déjeuner avec moi

dans ma cave. Quand venez-vous? Nous nous promènerons dans

Nieuport-Ville: j’y passe tout mon temps... Je suis en train de prendre

un goût immodéré pour les ruines... N’est-ce pas inquiétant, dites-moi?»

Il rit; je ris. Oh! je connais l’endroit: la halle, la tour des

Templiers, le port; l’église qui n’avait déjà plus de porche, voici deux

mois, et qui s’ouvrait comme une rose. En vérité l’intérieur de la nef,

qui ignorait les outrages du temps, semblait tout neuf en s’éveillant à

la lumière, et il était d’un rose doux de rose-thé. Elle va tomber peu à

peu, il ne restera plus debout que les piliers, les murs et les arcades.

Cependant auprès d’elle, le cimetière s’agrandira. Sur les tombes

nouvelles, on continuera de poser, en guise de monuments funéraires, les

débris de l’église, statues et chapiteaux. J’imagine Dupouey s’attardant

à fouiller, dans une triste maison que je sais, les tas d’objets, de

papiers, de lettres, qui s’échappent d’un secrétaire d’acajou; à

restituer en esprit ces intimités ravagées... Il me semble tantôt plus

gai, tantôt plus grave que l’autre dimanche à Coxyde. «Il y a un beau

vers dans le dernier livre de Verhaeren, vous en souvenez-vous?

«_Tout est repos, fraîcheur, balancement, murmure._»

Quand il le chante, on sent l’homme qui aime les mots. Puis il se tait,

seul avec ses pensées. Il ne sait plus que je suis là. Où va son

étonnant regard? «Dans le fond, reprend-il, pour moi, jamais voyage ne

m’aura autant exalté. Oui, venez me voir dans ma cave!» L’auto qui

longeait le canal me ramène au point de départ. Nous nous serrons la

main comme gens de revue. Ne dois-je pas aller déjeuner avec lui demain?

Hélas! une raison de service me retiendra. Adieu, notre méditation dans

les ruines! Le contact est encore rompu, quand peut-être allait naître

une amitié.

* * * * *

J’ai mis trop de chaleur dans la relation de nos trois rencontres[20]:

les suites qu’elles ont eues ont tant augmenté leur prix à mes yeux!

J’ai exagéré, je le sens, l’effet qu’avait produit sur moi, dans le

moment, «l’annonciateur de la grâce». Qui me l’eût présenté pour tel

n’eût récolté de ma part qu’ironie. Oh! dès le premier jour, le

processus divin fut merveilleux! Mais le plus singulier miracle, c’est

que je ne m’en doutais pas. Notre poème n’a pris forme qu’à l’instant où

il s’achevait: dans la mort... Il n’y a jusqu’ici que l’échange

cordial--je donnais peu, lui tout le reste--de deux hommes de même

culture, qui ont eu plaisir à se voir dans des circonstances

exceptionnelles: sans le décor de guerre, rien que de tout banal.

Dupouey me tient si peu au cœur que je vais rester six semaines sans

m’inquiéter de lui, sans chercher à le voir, et sans penser à lui,

peut-être?... j’entends: consciemment. Cependant, par-dessous,

l’inconscient--ou Dieu--fait son œuvre.

[20] Non. J’ai relu depuis, dans la préface d’André G..., les lettres

que je lui écrivais sous le coup de l’émotion. Elles débordent d’une

sorte de délire dont je n’avais pas conscience alors. J’étais déjà

plus «possédé» que je ne me le figurais... N’importe!

L'homme né de la guerre · 第 20 / 36 题