Je ne répondis pas. Je me déshabillai avec assurance. Et je repris, en

maître triomphant, la place que j'avais quittée en fuyard.

Elle fut stupéfaite et convaincue que j'avais employé quelque secret

mystérieux.

Et maintenant, à tout propos, elle parle du moyen de Roger comme elle

parlerait d'un procédé scientifique infaillible.

Mais, hélas! voici dix ans de cela, et aujourd'hui la même épreuve

n'aurait plus beaucoup de chances de succès, pour moi du moins.

Mais si tu as quelque ami qui redoute les émotions d'une nuit de noces,

indique-lui mon stratagème et affirme-lui que, de vingt à trente-cinq

ans, il n'est point de meilleure manière pour dénouer des aiguillettes,

comme aurait dit le sire de Brantôme.

_Le Moyen de Roger_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 3 mars 1885,

sous la signature: MAUFRIGNEUSE.

LA CONFESSION.

TOUT Véziers-le-Réthel avait assisté aux convoi et enterrement de M.

Badon-Leremincé, et les derniers mots du discours du délégué de la

préfecture demeuraient dans toutes les mémoires: «C'est un honnête

homme de moins!»

Honnête homme il avait été dans tous les actes appréciables de sa

vie, dans ses paroles, dans son exemple, dans son attitude, dans sa

tenue, dans ses démarches, dans la coupe de sa barbe et la forme de

ses chapeaux. Il n'avait jamais dit un mot qui ne contînt un exemple,

jamais fait une aumône sans l'accompagner d'un conseil, jamais tendu la

main sans avoir l'air de donner une espèce de bénédiction.

Il laissait deux enfants: un fils et une fille; son fils était

conseiller général, et sa fille ayant épousé un notaire, M. Poirel de

la Voulte, tenait le haut du pavé dans Véziers.

Ils étaient inconsolables de la mort de leur père, car ils l'aimaient

sincèrement.

Aussitôt la cérémonie terminée, ils rentrèrent à la maison du mort,

et s'étant enfermés tous trois, le fils, la fille et le gendre, ils

ouvrirent le testament qui devait être décacheté par eux seuls,

et seulement après que son cercueil aurait été mis en terre. Une

annotation sur l'enveloppe indiquait cette volonté.

Ce fut M. Poirel de la Voulte qui déchira le papier, en sa qualité de

notaire habitué à ces opérations, et, ayant ajusté ses lunettes sur ses

yeux, il lut, de sa voix terne, faite pour détailler les contrats:

--Mes enfants, mes chers enfants, je ne pourrais dormir tranquille de

l'éternel sommeil si je ne vous faisais, de l'autre côté de la tombe,

une confession, la confession d'un crime dont le remords a déchiré ma

vie. Oui, j'ai commis un crime, un crime affreux, abominable.

J'avais alors vingt-six ans et je débutais dans le barreau, à

Paris, vivant de la vie des jeunes gens de province échoués, sans

connaissances, sans amis, sans parents, dans cette ville.

Je pris une maîtresse. Que de gens s'indignent à ce seul mot «une

maîtresse», et pourtant il est des êtres qui ne peuvent vivre seuls.

Je suis de ceux-là. La solitude m'emplit d'une angoisse horrible, la

solitude dans le logis, auprès du feu, le soir. Il me semble alors que

je suis seul sur la terre, affreusement seul, mais entouré de dangers

vagues, de choses inconnues et terribles; et la cloison qui me sépare

de mon voisin, de mon voisin que je ne connais pas, m'éloigne de lui

autant que des étoiles aperçues par ma fenêtre. Une sorte de fièvre

m'envahit, une fièvre d'impatience et de crainte; et le silence des

murs m'épouvante. Il est si profond et si triste ce silence de la

chambre où l'on vit seul! Ce n'est pas seulement un silence autour du

corps, mais un silence autour de l'âme, et, quand un meuble craque on

tressaille jusqu'au cœur, car aucun bruit n'est attendu dans ce morne

logis.

Combien de fois, énervé, apeuré par cette immobilité muette, je me suis

mis à parler, à prononcer des mots, sans suite, sans raison, pour faire

du bruit. Ma voix alors me paraissait si étrange que j'en avais peur

aussi. Est-il quelque chose de plus affreux que de parler seul dans

une maison vide? La voix semble celle d'un autre, une voix inconnue,

parlant sans cause, à personne, dans l'air creux, sans aucune oreille

pour l'écouter, car on sait, avant qu'elles s'échappent dans la

solitude de l'appartement, les paroles qui vont sortir de la bouche.

Et quand elles résonnent lugubrement dans le silence, elles n'ont plus

l'air que d'un écho, l'écho singulier de mots prononcés tout bas par la

pensée.

Je pris une maîtresse, une jeune fille comme toutes ces jeunes filles

qui vivent dans Paris d'un métier insuffisant à les nourrir. Elle était

douce, bonne, simple; ses parents habitaient Poissy. Elle allait passer

quelques jours chez eux de temps en temps.

Pendant un an je vécus assez tranquille avec elle, bien décidé à la

quitter lorsque je trouverais une jeune personne qui me plairait assez

pour l'épouser. Je laisserais à l'autre une petite rente, puisqu'il est

admis, dans notre société, que l'amour d'une femme doit être payé, par

de l'argent quand elle est pauvre, par des cadeaux quand elle est riche.

Mais voilà qu'un jour elle m'annonça qu'elle était enceinte. Je fus

atterré et j'aperçus en une seconde tout le désastre de mon existence.

La chaîne m'apparut, que je traînerais jusqu'à ma mort, partout, dans

ma famille future, dans ma vieillesse, toujours: chaîne de la femme

liée à ma vie par l'enfant, chaîne de l'enfant qu'il faudra élever,

surveiller, protéger, tout en me cachant de lui et en le cachant au

monde. J'eus l'esprit bouleversé par cette nouvelle; et un désir

confus, que je ne formulai point, mais que je sentais en mon cœur,

prêt à se montrer, comme ces gens cachés derrière des portières pour

attendre qu'on leur dise de paraître, un désir criminel rôda au fond

de ma pensée!--Si un accident pouvait arriver? Il en est tant, de ces

petits êtres, qui meurent avant de naître!

Oh! je ne désirai point la mort de ma maîtresse. La pauvre fille, je

l'aimais bien! Mais je souhaitai, peut-être, la mort de l'autre, avant

de l'avoir vu?

Il naquit. J'eus un ménage dans mon petit logis de garçon, un faux

ménage avec enfant, chose horrible. Il ressemblait à tous les enfants.

Je ne l'aimais guère. Les pères, voyez-vous, n'aiment que plus tard.

Ils n'ont point la tendresse instinctive et emportée des mères; il faut

que leur affection s'éveille peu à peu, que leur esprit s'attache par

les liens qui se nouent chaque jour entre les êtres vivants ensemble.

Un an encore s'écoula: je fuyais maintenant ma demeure trop petite,

où traînaient des linges, des langes, des bas grands comme des gants,

mille choses de toute espèce laissées sur un meuble, sur le bras d'un

fauteuil, partout. Je fuyais surtout pour ne point l'entendre crier,

lui; car il criait à tout propos, quand on le changeait, quand on le

lavait, quand on le touchait, quand on le couchait, quand on le levait,

sans cesse.

J'avais fait quelques connaissances et je rencontrai dans un salon

celle qui devait être votre mère. J'en devins amoureux, et le désir

de l'épouser s'éveilla en moi. Je lui fis la cour; je la demandai en

mariage; on me l'accorda.

Et je me trouvai pris dans ce piège.--Épouser, ayant un enfant, cette

jeune fille que j'adorais--ou bien dire la vérité et renoncer à elle,

au bonheur, à l'avenir, à tout, car ses parents, gens rigides et

scrupuleux, ne me l'auraient point donnée, s'ils avaient su.

Je passai un mois horrible d'angoisse, de tortures morales; un mois

où mille pensées affreuses me hantèrent; et je sentais grandir en moi

une haine contre mon fils, contre ce petit morceau de chair vivante

et criante qui barrait ma route, coupait ma vie, me condamnait à une

existence sans attente, sans tous ces espoirs vagues qui font charmante

la jeunesse.

Mais voilà que la mère de ma compagne tomba malade, et je restai seul

avec l'enfant.

Nous étions en décembre. Il faisait un froid terrible. Quelle nuit! Ma

maîtresse venait de partir. J'avais dîné seul dans mon étroite salle et

j'entrai doucement dans la chambre où le petit dormait.

Je m'assis dans un fauteuil devant le feu. Le vent soufflait, faisait

craquer les vitres, un vent sec de gelée, et je voyais, à travers la

fenêtre, briller les étoiles de cette lumière aiguë qu'elles ont par

les nuits glacées.

Alors l'obsession qui me hantait depuis un mois pénétra de nouveau

dans ma tête. Dès que je demeurais immobile, elle descendait sur moi,

entrait en moi et me rongeait. Elle me rongeait comme rongent les idées

fixes, comme les cancers doivent ronger les chairs. Elle était là, dans

ma tête, dans mon cœur, dans mon corps entier, me semblait-il; et elle

me dévorait, ainsi qu'aurait fait une bête. Je voulais la chasser,

la repousser, ouvrir ma pensée à d'autres choses, à des espérances

nouvelles, comme on ouvre une fenêtre au vent frais du matin pour

chasser l'air vicié de la nuit; mais je ne pouvais, même une seconde,

la faire sortir de mon cerveau. Je ne sais comment exprimer cette

torture. Elle me grignotait l'âme; et je sentais avec une douleur

affreuse, une vraie douleur physique et morale, chacun de ses coups de

dents.

Mon existence était finie! Comment sortirais-je de cette situation?

Comment reculer, et comment avouer?

Et j'aimais celle qui devait devenir votre mère d'une passion folle,

que l'insurmontable obstacle exaspérait encore.

Une colère terrible grandissait, qui me serrait la gorge, une colère

qui touchait à la folie... à la folie! Certes, j'étais fou, ce soir-là!

L'enfant dormait. Je me levai et je le regardai dormir. C'était lui,

cet avorton, cette larve, ce rien qui me condamnait à un malheur sans

appel.

Il dormait, la bouche ouverte, enseveli sous les couvertures, dans un

berceau, près de mon lit, où je ne pourrais pas dormir, moi!

Comment ai-je accompli ce que j'ai fait? Le sais-je? Quelle force m'a

poussé, quelle puissance malfaisante m'a possédé? Oh! la tentation du

crime m'est venue sans que je l'aie sentie s'annoncer. Je me rappelle

seulement que mon cœur battait affreusement. Il battait si fort que

je l'entendais comme on entend des coups de marteau derrière des

cloisons. Je ne me rappelle que cela! mon cœur battait! Dans ma tête

c'était une étrange confusion, un tumulte, une déroute de toute raison,

de tout sang-froid. J'étais dans une de ces heures d'effarement et

d'hallucination où l'homme n'a plus la conscience de ses actes ni la

direction de sa volonté.

Je soulevai doucement les couvertures qui cachaient le corps de mon

enfant; je les rejetai sur les pieds du berceau, et je le vis, tout

nu. Il ne se réveilla pas. Alors je m'en allai vers la fenêtre, tout

doucement, tout doucement; et je l'ouvris.

Un souffle d'air glacé entra ainsi qu'un assassin, si froid que je

reculai devant lui; et les deux bougies palpitèrent. Et je restai

debout près de la fenêtre, n'osant pas me retourner comme pour ne pas

voir ce qui se passait derrière moi, et sentant sans cesse glisser

sur mon front, sur mes joues, sur mes mains, l'air mortel qui entrait

toujours. Cela dura longtemps.

Je ne pensais pas, je ne réfléchissais à rien. Tout à coup une petite

toux me fit passer un épouvantable frisson des pieds à la tête, un

frisson que j'ai encore en ce moment, dans la racine des cheveux. Et

d'un mouvement affolé je fermai brusquement les deux battants de la

fenêtre, puis, m'étant retourné, je courus au berceau.

Il dormait toujours, la bouche ouverte, tout nu. Je touchai ses jambes;

elles étaient glacées, et je les recouvris.

Mon cœur soudain s'attendrit, se brisa, s'emplit de pitié, de

tendresse, d'amour pour ce pauvre être innocent que j'avais voulu tuer.

Je le baisai longtemps sur ses cheveux fins; puis je revins m'asseoir

devant le feu.

Je songeai avec stupeur, avec horreur à ce que j'avais fait, me

demandant d'où viennent ces tempêtes de l'âme où l'homme perd toute

notion des choses, toute autorité sur lui-même, et agit dans une sorte

d'ivresse affolée, sans savoir ce qu'il fait, sans savoir où il va,

comme un bateau dans un ouragan.

L'enfant toussa encore une fois, et je me sentis déchiré jusqu'au cœur.

S'il allait mourir! mon Dieu! mon Dieu! que deviendrais-je, moi?

Je me levai pour aller le regarder; et, une bougie à la main, je me

penchai sur lui. Le voyant respirer avec tranquillité, je me rassurais,

quand il toussa pour la troisième fois; et je ressentis une telle

secousse, je fis un tel mouvement en arrière, comme lorsqu'on est

bouleversé par la vue d'une chose affreuse, que je laissai tomber ma

bougie.

En me redressant après l'avoir ramassée, je m'aperçus que j'avais les

tempes mouillées de sueur, de cette sueur chaude et gelée en même

temps que produisent les angoisses de l'âme, comme si quelque chose de

l'affreuse souffrance morale, de cette torture innomable qui est bien,

en effet, brûlante comme le feu et froide comme la glace, transpirait à

travers les os et la peau du crâne.

Et je restai jusqu'au jour penché sur mon fils, me calmant lorsqu'il

demeurait longtemps tranquille, et traversé par des douleurs

abominables lorsqu'une faible toux sortait de sa bouche.

Il s'éveilla avec les yeux rouges, la gorge embarrassée, l'air

souffrant.

Quand ma femme de ménage entra, j'envoyai bien vite chercher un

médecin. Il vint au bout d'une heure, et prononça, après avoir examiné

l'enfant:

--N'a-t-il pas eu froid?

Je me mis à trembler comme tremblent les gens très vieux, et je

balbutiai:

--Mais non, je ne crois pas.

Puis je demandai:

--Qu'est-ce que c'est? Est-ce grave?

Il répondit:

--Je n'en sais rien encore. Je reviendrai ce soir.

Il revint le soir. Mon fils avait passé presque toute la journée dans

un assoupissement invincible, toussant de temps à autre.

Une fluxion de poitrine se déclara dans la nuit.

Et cela dura dix jours. Je ne puis exprimer ce que j'ai souffert durant

ces interminables heures qui séparent le matin du soir et le soir du

matin.

Il mourut...

Et depuis... depuis ce moment, je n'ai point passé une heure, non, pas

une heure, sans que le souvenir atroce, cuisant, ce souvenir qui ronge,

qui semble tordre l'esprit en le déchirant, ne remuât en moi comme une

bête mordante enfermée au fond de mon âme.

Oh! si j'avais pu devenir fou!...

........................................................................

M. Poirel de la Voulte releva ses lunettes d'un mouvement qui lui était

familier quand il avait achevé la lecture d'un contrat; et les trois

héritiers du mort se regardèrent, sans dire un mot, pâles, immobiles.

Au bout d'une minute, le notaire reprit:

--Il faut détruire cela.

Les deux autres baissèrent la tête en signe d'assentiment. Il

alluma une bougie, sépara soigneusement les pages qui contenaient

la dangereuse confession des pages qui contenaient les dispositions

d'argent, puis il les présenta sur la flamme et les jeta dans la

cheminée.

Et ils regardèrent les feuilles blanches se consumer. Elles ne

formèrent bientôt plus qu'une sorte de petits tas noirs. Et comme on

apercevait encore quelques lettres qui se dessinaient en blanc, la

fille, du bout de son pied, écrasa à petits coups la légère croûte de

papier flambé, la mêlant aux cendres anciennes.

Puis, ils restèrent encore tous les trois quelque temps à regarder

cela, comme s'ils eussent craint que le secret brûlé ne s'envolât de la

cheminée.

_La Confession_ a paru dans _le Figaro_ du lundi 10 novembre 1884.

LA MÈRE AUX MONSTRES.

JE me suis rappelé cette horrible histoire et cette horrible femme

en voyant passer l'autre jour, sur une plage aimée des riches, une

Parisienne connue, jeune, élégante, charmante, adorée et respectée de

tous.

Mon histoire date de loin déjà, mais on n'oublie point ces choses.

J'avais été invité par un ami à demeurer quelque temps chez lui dans

une petite ville de province. Pour me faire les honneurs du pays, il

me promena de tous les côtés, me fit voir les paysages vantés, les

châteaux, les industries, les ruines; il me montra les monuments, les

églises, les vieilles portes sculptées, des arbres de taille énorme ou

de forme étrange, le chêne de saint André et l'if de Roqueboise.

Quand j'eus examiné avec des exclamations d'enthousiasme bienveillant

toutes les curiosités de la contrée, mon ami me déclara avec un visage

navré qu'il n'y avait plus rien à visiter. Je respirai. J'allais donc

pouvoir me reposer un peu, à l'ombre des arbres. Mais tout à coup il

poussa un cri:

--Ah, si! nous avons la mère _aux monstres_, il faut que je te la fasse

connaître.

Je demandai:

--Qui ça? la mère aux monstres?

Il reprit:

--C'est une femme abominable, un vrai démon, un être qui met au

jour chaque année, volontairement, des enfants difformes, hideux,

effrayants, des monstres enfin, et qui les vend aux montreurs de

phénomènes.

Ces affreux industriels viennent s'informer de temps en temps si elle

a produit quelque avorton nouveau, et, quand le sujet leur plaît, ils

l'enlèvent en payant une rente à la mère.

Elle a onze rejetons de cette nature. Elle est riche.

Tu crois que je plaisante, que j'invente, que j'exagère. Non, mon ami.

Je ne te raconte que la vérité, l'exacte vérité.

Allons voir cette femme. Je te dirai ensuite comment elle est devenue

une fabrique de monstres.

Il m'emmena dans la banlieue.

Elle habitait une jolie petite maison sur le bord de la route. C'était

gentil et bien entretenu. Le jardin plein de fleurs sentait bon. On eût

dit la demeure d'un notaire retiré des affaires.

Une bonne nous fit entrer dans une sorte de petit salon campagnard, et

la misérable parut.

Elle avait quarante ans environ. C'était une grande personne aux traits

durs, mais bien faite, vigoureuse et saine, le vrai type de la paysanne

robuste, demi-brute et demi-femme.

Elle savait la réprobation qui la frappait et ne semblait recevoir les

gens qu'avec une humilité haineuse.

Elle demanda:

--Qu'est-ce que désirent ces messieurs?

Mon ami reprit:

--On m'a dit que votre dernier enfant était fait comme tout le monde,

qu'il ne ressemblait nullement à ses frères. J'ai voulu m'en assurer.

Est-ce vrai?

Elle jeta sur nous un regard sournois et furieux et répondit:

--Oh non! Oh non! mon pauv'e monsieur. Il est p'têtre encore pu laid

que l' saute. J'ai pas de chance, pas de chance. Tous comme ça, mon

brave monsieur, tous comme ça, c'est une désolation, ça s' peut-i que

l' bon Dieu soit dur ainsi à une pauv'e femme toute seule au monde, ça

s' peut-i?

Elle parlait vite, les yeux baissés, d'un air hypocrite, pareille à une

bête féroce qui a peur. Elle adoucissait le ton âpre de sa voix, et on

s'étonnait que ces paroles larmoyantes et filées en fausset sortissent

de ce grand corps osseux, trop fort, aux angles grossiers, qui semblait

fait pour les gestes véhéments et pour hurler à la façon des loups.

Mon ami demanda:

--Nous voudrions voir votre petit.

Elle me parut rougir. Peut-être me suis-je trompé? Après quelques

instants de silence, elle prononça d'une voix plus haute:

--A quoi qu' ça vous servirait?

Et elle avait relevé la tête, nous dévisageant par coups d'œil brusques

avec du feu dans le regard.

Mon compagnon reprit:

--Pourquoi ne voulez-vous pas nous le faire voir? Il y a bien des gens

à qui vous le montrez. Vous savez de qui je parle!

Elle eut un sursaut, et lâchant sa voix, lâchant sa colère, elle cria:

--C'est pour ça qu'vous êtes venus, dites? Pour m'insulter, quoi? Parce

que mes enfants sont comme des bêtes, dites? Vous ne le verrez pas,

non, non, vous ne le verrez pas; allez-vous-en, allez-vous-en. J' sais

t'i c' que vous avez tous à m'agoniser comme ça?

Elle marchait vers nous, les mains sur les hanches. Au son brutal

de sa voix, une sorte de gémissement ou plutôt un miaulement, un

cri lamentable d'idiot partit de la pièce voisine. J'en frissonnai

jusqu'aux moelles. Nous reculions devant elle.

Mon ami prononça d'un ton sévère:

--Prenez garde, la Diable (on l'appelait la Diable dans le peuple),

prenez garde, un jour ou l'autre ça vous portera malheur.

Elle se mit à trembler de fureur, agitant ses poings, bouleversée,

hurlant:

--Allez-vous-en! Quoi donc qui me portera malheur? Allez-vous-en! tas

de mécréants!

Elle allait nous sauter au visage. Nous nous sommes enfuis, le cœur

crispé.

Quand nous fûmes devant la porte, mon ami me demanda:

--Eh bien! Tu l'as vue? Qu'en dis-tu?

Je répondis:

--Apprends-moi donc l'histoire de cette brute?

Et voici ce qu'il me conta en revenant à pas lents sur la grand'route

blanche, bordée de récoltes déjà mûres, qu'un vent léger, passant par

souffles, faisait onduler comme une mer calme.

Cette fille était servante autrefois dans une ferme, vaillante,

rangée et économe. On ne lui connaissait point d'amoureux, on ne lui

soupçonnait point de faiblesse.

Elle commit une faute, comme elles font toutes, un soir de récolte,

au milieu des gerbes fauchées, sous un ciel d'orage, alors que l'air

immobile et pesant semble plein d'une chaleur de four, et trempe de

sueur les corps bruns des gars et des filles.

Elle se sentit bientôt enceinte et fut torturée de honte et de peur.

Voulant à tout prix cacher son malheur, elle se serrait le ventre

violemment avec un système qu'elle avait inventé, corset de force, fait

de planchettes et de cordes. Plus son flanc s'enflait sous l'effort

de l'enfant grandissant, plus elle serrait l'instrument de torture,

souffrant le martyre, mais courageuse à la douleur, toujours souriante

et souple, sans laisser rien voir ou soupçonner.

Elle estropia dans ses entrailles le petit être étreint par l'affreuse

machine; elle le comprima, le déforma, en fit un monstre. Son crâne

pressé s'allongea, jaillit en pointe avec deux gros yeux en dehors tout

sortis du front. Les membres opprimés contre le corps poussèrent,

tordus comme le bois des vignes, s'allongèrent démesurément, terminés

par des doigts pareils à des pattes d'araignée.

Le torse demeura tout petit et rond comme une noix.

Elle accoucha en plein champ par un matin de printemps.

Quand les sarcleuses, accourues à son aide, virent la bête qui lui

sortait du corps, elles s'enfuirent en poussant des cris. Et le bruit

se répandit dans la contrée qu'elle avait mis au monde un démon. C'est

depuis ce temps qu'on l'appelle «la Diable».

Elle fut chassée de sa place. Elle vécut de charité et peut-être

d'amour dans l'ombre, car elle était belle fille, et tous les hommes

n'ont pas peur de l'enfer.

Elle éleva son monstre qu'elle haïssait d'ailleurs d'une haine sauvage

et qu'elle eût étranglé peut-être, si le curé, prévoyant le crime, ne

l'avait épouvantée par la menace de la justice.

Or, un jour, des montreurs de phénomènes qui passaient entendirent

parler de l'avorton effrayant et demandèrent à le voir pour l'emmener

s'il leur plaisait. Il leur plut, et ils versèrent à la mère cinq

cents francs comptant. Elle, honteuse d'abord, refusait de laisser

voir cette sorte d'animal; mais quand elle découvrit qu'il valait de

l'argent, qu'il excitait l'envie de ces gens, elle se mit à marchander,

à discuter sou par sou, les allumant par les difformités de son enfant,

haussant ses prix avec une ténacité de paysan.

Pour n'être pas volée, elle fit un papier avec eux. Et ils s'engagèrent

à lui compter en outre quatre cents francs par an, comme s'ils eussent

pris cette bête à leur service.

Ce gain inespéré affola la mère, et le désir ne la quitta plus

d'enfanter un autre phénomène, pour se faire des rentes comme une

bourgeoise.

Comme elle était féconde, elle réussit à son gré, et elle devint

habile, paraît-il, à varier les formes de ses monstres selon les

pressions qu'elle leur faisait subir pendant le temps de sa grossesse.

Elle en eut de longs et de courts, les uns pareils à des crabes, les

autres semblables à des lézards. Plusieurs moururent; elle fut désolée.

La justice essaya d'intervenir, mais on ne put rien prouver. On la

laissa donc en paix fabriquer ses phénomènes.

Elle en possède en ce moment onze bien vivants, qui lui rapportent, bon

an mal an, cinq à six mille francs. Un seul n'est pas encore placé,

celui qu'elle n'a pas voulu nous montrer. Mais elle ne le gardera pas

longtemps, car elle est connue aujourd'hui de tous les bateleurs du

monde, qui viennent de temps en temps voir si elle a quelque chose de

nouveau.

Elle établit même des enchères entre eux quand le sujet en vaut la

peine.

Mon ami se tut. Un dégoût profond me soulevait le cœur, et une colère

tumultueuse, un regret de n'avoir pas étranglé cette brute quand je

l'avais sous la main.

Je demandai:

--Qui donc est le père?

Il répondit:

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 11 · 第 8 / 9 段