quatre pattes dans la neige en gémissant, et, quand il fut sorti du
terrible passage, il s'évanouit.
Il avait une balle dans le gras de la cuisse, tout en haut.
Après la première surprise et la première épouvante, un nouveau rire
s'éleva.
Mais le commandant Lavigne apparut sur le seuil de la maison
forestière. Il venait d'arrêter son plan d'attaque. Il commanda d'une
voix vibrante:
--Le zingueur Planchut et ses ouvriers.
Trois hommes s'approchèrent.
--Descellez les gouttières de la maison.
Et en un quart d'heure on eut apporté au commandant vingt mètres de
gouttières.
Alors il fit pratiquer, avec mille précautions de prudence, un petit
trou rond dans le bord de la trappe, et, organisant un conduit d'eau de
la pompe à cette ouverture, il déclara d'un air enchanté:
--Nous allons offrir à boire à messieurs les Allemands.
Un hurrah frénétique d'admiration éclata suivi de hurlements de joie et
de rires éperdus. Et le commandant organisa des pelotons de travail qui
se relayeraient de cinq minutes en cinq minutes. Puis il commanda:
--Pompez.
Et le volant de fer ayant été mis en branle, un petit bruit glissa le
long des tuyaux et tomba bientôt dans la cave, de marche en marche,
avec un murmure de cascade, un murmure de rocher à poissons rouges.
On attendit.
Une heure s'écoula, puis deux, puis trois.
Le commandant fiévreux se promenait dans la cuisine, collant son
oreille à terre de temps en temps, cherchant à deviner ce que faisait
l'ennemi, se demandant s'il allait bientôt capituler.
Il s'agitait maintenant, l'ennemi. On l'entendait remuer les barriques,
parler, clapoter.
Puis, vers huit heures du matin, une voix sortit du soupirail:
--Ché foulé parlé à m'onsieur l'officier français.
Lavigne répondit, de la fenêtre, sans avancer trop la tête:
--Vous rendez-vous?
--Che me rents.
--Alors, passez les fusils dehors.
Et on vit aussitôt une arme sortir du trou et tomber dans la neige,
puis deux, trois, toutes les armes. Et la même voix déclara:
--Che n'ai blus. Tépêchez-fous. Ché suis noyé.
Le commandant commanda:
--Cessez.
Le volant de la pompe retomba immobile.
Et, ayant empli la cuisine de soldats qui attendaient, l'arme au pied,
il souleva lentement la trappe de chêne.
Quatre têtes apparurent, trempées, quatre têtes blondes aux longs
cheveux pâles, et on vit sortir, l'un après l'autre, les six Allemands
grelottants, ruisselants, effarés.
Ils furent saisis et garrottés. Puis, comme on craignait une surprise,
on repartit tout de suite, en deux convois, l'un conduisant les
prisonniers et l'autre conduisant Maloison sur un matelas posé sur des
perches.
Ils rentrèrent triomphalement dans Rethel.
M. Lavigne fut décoré pour avoir capturé une avant-garde prussienne, et
le gros boulanger eut la médaille militaire pour blessure reçue devant
l'ennemi.
_Les Prisonniers_ ont paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 30 décembre
1884.
NOS ANGLAIS.
UN petit cahier relié gisait sur la banquette capitonnée du wagon. Je
le pris et je l'ouvris. C'était un journal de voyage, perdu par un
voyageur.
J'en copie ici les trois dernières pages.
........................................................................
1er février.--Menton, capitale des Poitrinaires, célèbre par ses
tubercules pulmonaires. Tout différent du tubercule de la patate
qui vit et pousse dans la terre pour nourrir et engraisser l'homme,
ce genre de végétation vit et pousse dans l'homme pour nourrir et
engraisser la terre.
Je tiens cette définition scientifique d'un aimable et savant médecin
du pays.
Je cherche un hôtel. On m'indique le grrrrand Hôtel de Russie,
d'Angleterre, d'Allemagne et des Pays-Bas. En rendant hommage à
l'intelligence cosmopolite du patron, je m'installe dans cet hôpital
qui me paraît vide, tant il est grand.
Puis je fais un tour dans la ville, jolie et bien située au pied d'une
montagne imposante (voir les guides), je rencontre des gens qui ont
l'air malade, promenés par d'autres qui ont l'air de s'ennuyer. On
retrouve ici des cache-nez. (Avis aux naturalistes qui s'inquiéteraient
de leur disparition.)
Six heures. Je rentre pour dîner. Le couvert est mis dans une vaste
salle qui devrait contenir trois cents convives et qui en abrite juste
vingt-deux. Ils entrent l'un après l'autre. Voici d'abord un Anglais
grand, rasé, maigre, avec une longue redingote à jupe et à taille, dont
les manches emprisonnent les bras minces du monsieur comme des étuis à
parapluie enserrent un parapluie. Ce vêtement, qui rappelle l'uniforme
civil des vieux capitaines, celui des invalides, et la soutane des
ecclésiastiques, porte, sur sa façade, une rangée de boutons, vêtus de
drap noir comme leur maître, et serrés l'un contre l'autre, à la façon
d'un bataillon de cloportes. En face, une rangée de boutonnières semble
les attendre et donne des idées inconvenantes.
Le gilet est clôturé par la même méthode. Le propriétaire de ce
vêtement ne paraît pas folichon.
Il me salue; je lui rends sa politesse.
Deuxième entrée.--Trois dames, trois Anglaises, la mère, deux filles.
Chacune d'elles porte sur la tête un œuf à la neige, ce qui m'étonne.
Les filles sont vieilles comme la mère. La mère est vieille comme les
filles. Toutes trois sont minces, à façades planes, hautes, lentes,
raides; et elles ont des dents extérieures pour faire peur aux plats et
aux hommes.
D'autres habitués arrivent, tous Anglais. Un seul est gros et rouge,
avec des favoris blancs. Chaque femme (elles sont quatorze) porte sur
la tête un œuf à la neige. Je m'aperçois que cet entremets couvre-chef
est en dentelle blanche ou en tulle mousseux, je ne sais pas trop. Il
ne semble pas sucré. Toutes ces dames d'ailleurs ont l'air de conserves
au vinaigre, bien qu'il y ait, parmi elles, cinq jeunes filles, pas
trop laides, mais plates, sans espoir visible.
Je songe aux vers de Bouilhet:
Qu'importe ton sein maigre, ô mon objet aimé.
On est plus près du cœur quand la poitrine est plate;
Et je vois comme un merle en sa cage enfermé,
L'amour entre tes os, rêvant sur une patte!
Deux jeunes messieurs, plus jeunes que le premier, sont également
enfermés en des redingotes sacerdotales. Ce sont des prêtres-laïques, à
femmes et à enfants, nommés pasteurs. Ils ont l'air plus propres, plus
sérieux, moins aimables que nos curés. Je ne changerais pas une tonne
de ceux-ci contre une barrique de ceux-là. Chacun son goût.
Dès que les convives sont au complet, le pasteur-chef prend la parole
et prononce, en anglais, une sorte de _benedicite_ très long, que toute
la table écoute avec des mines confites.
Ma nourriture se trouvant ainsi consacrée, malgré moi, au Dieu d'Israël
et d'Albion, chacun se mit à manger le potage.
Un silence solennel règne dans la grande salle, un silence qui ne doit
pas être normal. Je suppose que ma présence est désagréable à cette
colonie, où n'était entrée jusque-là aucune brebis impure.
Les femmes surtout gardent une attitude gourmée et roide comme si elles
avaient peur de laisser tomber dans leur assiette leur petite coiffure
de crème fouettée.
Cependant, le maître-pasteur adresse quelques mots à son voisin le
sous-pasteur. Comme j'ai le malheur d'entendre un peu l'anglais,
je remarque avec stupéfaction qu'ils reprennent une conversation
interrompue avant le dîner sur les textes des prophètes.
Tout le monde écoute avec recueillement.
Alors on me nourrit, malgré moi toujours, de citations incroyables.
«Je répandrai de l'eau pour celui qui est altéré», a dit Isaïe.
Je l'ignorais. J'ignorais aussi toutes les vérités émises par Jérémie,
Malachie, Ézéchiel, Élie et Gagachie.
Elles m'entraient dans les oreilles, comme des mouches, ces vérités
simples et me bourdonnaient dans la tête.
--Que celui qui a faim demande à manger.
--L'air appartient aux oiseaux comme la mer appartient aux poissons.
--Le figuier produit des figues et le palmier des dattes.
--L'homme qui n'écoute pas ne retiendra pas la science.
Combien plus vaste et plus profond, notre grand Henry Monnier, qui a
fait sortir de la bouche d'un seul homme, de l'immortel Prud'homme,
plus de vérités éclatantes que n'en ont répandu tous les prophètes
réunis.
Il s'écrie en face de la mer: «C'est beau, l'Océan, mais que de terrain
perdu!»
Il formule l'éternelle politique du monde: «Ce sabre est le plus beau
jour de ma vie. Je saurai m'en servir pour défendre le Pouvoir qui me
l'offre, et, au besoin, pour l'attaquer.»
Si j'avais eu l'honneur d'être présenté à la société anglaise qui
m'entourait, je l'aurais assurément édifiée avec des citations choisies
de notre prophète français.
Une fois le dîner fini, on passa au salon.
J'étais assis, seul, dans un coin. La tribu britannique semblait
conspirer à l'autre bout de la vaste pièce.
Soudain une dame se dirigea vers le piano.
Je pensai:
--Ah! un peu de miousique. Tant mieux.
Elle ouvre l'instrument, s'assied, et voilà que toute la colonie
l'entoure comme un bataillon, les femmes au premier rang, les hommes
derrière.
Vont-ils chanter un opéra?
Le pasteur-chef, devenu pasteur-chef de chœurs, lève la main,
l'abaisse, et une clameur innomable, affreuse, s'échappe de toutes ces
bouches, qui entonnent un cantique!
Les femmes piaillaient, les hommes mugissaient, les vitres tremblaient.
Le chien de l'hôtel se mit à hurler dans la cour. Un autre répondit
dans une chambre.
Je me sauvai, effaré, furieux. Et j'allai faire un tour en ville.
N'ayant trouvé ni théâtre, ni casino, ni aucun lieu de plaisir, il me
fallut rentrer.
Les Anglais chantaient encore.
Je me couchai. Ils chantaient toujours. Ils chantèrent jusqu'à minuit
les louanges du Seigneur avec les voix les plus fausses, les plus
criardes, les plus odieuses que j'aie jamais entendues, et moi, affolé
par cet horrible esprit d'imitation qui emportait un peuple entier dans
une danse macabre, je fredonnais sous mes draps:
Je plains le seigneur, le seigneur dieu d'Albion
Dont on chante la gloire au salon.
Si le seigneur a plus d'oreille
Que son peuple fidèle,
S'il aime le talent, la beauté,
La grâce, l'esprit, la gaieté,
L'excellente mimique
Et la bonne musique,
Je plains le seigneur
De tout mon cœur.
Et quand je pus enfin m'endormir, j'eus des cauchemars épouvantables.
Je vis des prophètes à cheval sur des pasteurs manger des œufs à la
neige sur des têtes de mort.
Horreur! horreur!
2 février.--Aussitôt levé, je demande au patron si ces barbares qui
ont envahi son hôtel recommencent chaque jour leur épouvantable
distraction.
Il me répondit en souriant:
--Oh! non, monsieur, c'était hier dimanche, et vous savez que le
dimanche, chez eux, c'est sacré.
Je réponds:
Rien n'est sacré pour un pasteur,
Ni le sommeil du voyageur,
Ni son dîner, ni son oreille;
Mais veillez que chose pareille
Ne recommence pas, ou bien
Sans hésiter, je prends le train.
Un peu surpris, l'hôtelier me promet qu'il fera des observations.
Je fais, dans le jour, une fort jolie promenade dans la montagne.
Le soir venu, j'assiste au même _benedicite_. Puis je passe au salon.
Que vont-ils faire? Pendant une heure, ils ne font rien.
Tout à coup, la même dame qui, la veille, accompagnait les cantiques,
se dirige vers le piano, l'ouvre.--Je frémis de terreur.--Et elle se
met à jouer... une valse.
Et les jeunes filles commencent à danser.
Le pasteur-chef bat la mesure sur son genou par suite de l'habitude
prise. Les Anglais à leur tour invitent les femmes, et les œufs à la
neige tournent, tournent, tournent, les œufs à la neige tournent comme
des sauces.
J'aime mieux ça! Après la valse, un quadrille, une polka.
N'ayant pas été présenté, je reste coi dans un coin.
3 février.--Autre jolie promenade au vieux castelar, admirable ruine
dans la montagne, qui porte sur chaque pic quelques restes de châteaux
forts.
Rien de beau comme ces débris de citadelles dans ces chaos de pierres
qui dominent les neiges des Alpes (voir les guides). Ce pays est
admirable.
Pendant le dîner, je me présente, tout seul, à la manière française, à
ma voisine de table. Elle ne me répond pas.--Politesse anglaise.
Dans la soirée, bal anglais.
4 février.--Excursion à Monaco (voir les guides).
Le soir, bal anglais. J'y assiste en pestiféré.
5 février.--Excursion à San Remo (voir les guides).
Le soir, bal anglais. Ma quarantaine persiste.
6 février.--Excursion à Nice (voir les guides).
Le soir, bal anglais. Je me couche.
7 février.--Excursion à Cannes (voir les guides).
Le soir, bal anglais. Je prends du thé dans mon coin.
8 février.--Dimanche, grande revanche. Je les attendais, les gueux.
Ils avaient repris leurs mines confites de jour sacré, et ils
préparaient leurs voix à cantiques.
Or, avant le dîner, je me glisse dans le salon, puis je mets dans ma
poche la clef du piano, et je dis au garçon de service dans le bureau:
--Si messieurs les pasteurs demandent la clef, vous leur direz que je
l'ai prise et vous les prierez de venir me trouver.
Pendant le dîner on discute sur plusieurs points douteux des Écritures,
on élucide des textes, on éclaircit les généalogies de personnages
bibliques.
Puis on passe au salon. On se dirige vers le piano.--Stupeur.--On se
consulte. La tribu semble atterrée. Les œufs à la neige paraissent
prêts à s'envoler. Enfin le pasteur-chef se détache, sort, puis
rentre. On discute, on me regarde avec des yeux indignés, et voilà
que les trois pasteurs se dirigent vers moi, en ordre, en ligne, en
ambassadeurs. Ils ont vraiment quelque chose d'imposant.
Ils me saluent. Je me lève. Le plus vieux prend la parole:
--Mosieu, on me avé dit que vô avé pris la clef de la piano. Les dames
vôdraient le avoir, pour chanté le cantique.
Je réponds:
--Monsieur l'abbé, je comprends parfaitement la demande de ces dames;
mais je ne puis y faire droit. Vous êtes un homme religieux, moi aussi,
monsieur, et mes principes, plus sévères que les vôtres sans doute, me
décident à empêcher la profanation à laquelle vous vous livrez.
Je ne puis admettre, messieurs, que vous vous serviez, pour chanter la
gloire de Dieu, d'un instrument qui a servi toute la semaine à faire
danser des jeunes filles. Nous ne donnons pas des bals publics dans nos
églises, nous, monsieur, et nous ne jouons pas des quadrilles avec nos
orgues. L'usage que vous faites de ce piano m'indigne et me révolte.
Vous pouvez porter ma réponse à ces dames.
Les trois pasteurs, abasourdis, se retirèrent. Les dames parurent
stupéfaites. Et on se mit à chanter le cantique sans piano.
9 février, midi.--Le patron vient de me donner congé. On m'expulse, à
la demande générale des Anglais.
Je rencontre les trois pasteurs, qui semblent surveiller mon départ.
Je vais droit à eux. Je les salue.
--Messieurs, dis-je, vous paraissez fort instruits sur les Écritures.
J'ai, moi-même, étudié pas mal ces questions. Je sais même un peu
l'hébreu. Or, je serais désireux de vous soumettre un cas qui trouble
beaucoup ma conscience de catholique.
L'inceste est considéré par vous comme une chose abominable, n'est-ce
pas? Or, la Bible nous en indique un exemple très inquiétant pour la
Foi.
Loth, fuyant Sodome, fut séduit, vous ne l'ignorez pas, par ses deux
filles, et, étant privé de sa femme changée en statue de sel, il
succomba. De ce double et horrible inceste naquirent Ammon et Moab,
d'où sortirent deux grands peuples, les Ammonites et les Moabites. Or,
Ruth, la moissonneuse qui réveilla Booz endormi pour le rendre père,
était une Moabite.
Victor Hugo n'a-t-il pas dit:
... Ruth, une Moabite,
Vint se coucher aux pieds de Booz, le sein nu,
Espérant on ne sait quel rayon inconnu
Quand viendrait du réveil la lumière subite.
Le rayon inconnu donna naissance à Obed, qui fut l'aïeul de David.
Or notre Seigneur Jésus-Christ n'était-il pas un descendant de David?...
Les trois pasteurs ne répondirent pas et se regardèrent avec
consternation.
Je repris:
--Vous me direz que je vous parle là de la généalogie de Joseph, époux
légitime, mais inutile de Marie, mère du Christ. Or Joseph, comme
chacun sait, ne fut pour rien dans la naissance de son fils. Donc
c'est Joseph qui descendait d'un inceste et non l'homme-Dieu. Je vous
l'accorde. J'ajouterai cependant deux considérations. La première,
c'est que Joseph et Marie, étant cousins, devaient avoir la même
origine; la seconde, c'est qu'il est scandaleux de nous faire lire dix
pages de généalogie pour des prunes.
Nous nous abîmons les yeux afin de savoir que A. engendra B., qui
engendra C., qui engendra D., qui engendra E., qui engendra F., et
quand nous allons devenir fous par cette scie interminable, nous
arrivons au dernier qui n'engendre rien. On peut appeler cela,
messieurs, le comble de la mystification!
Alors, brusquement, les trois pasteurs me tournèrent le dos comme un
seul homme et s'enfuirent.
Deux heures.--Je prends le train pour Nice.
........................................................................
Le journal finissait là. Bien que ces notes révèlent de la part de
leur auteur un extrême mauvais goût, un esprit commun et beaucoup de
grossièreté, j'ai pensé qu'elles pourraient mettre en garde certains
voyageurs contre le danger des Anglais en voyage.
Je dois ajouter qu'il existe des Anglais charmants, j'en connais, et
beaucoup. Mais ce ne sont pas, en général, nos voisins d'hôtel.
_Nos Anglais_ ont paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 10 février 1885.
LE MOYEN DE ROGER.
JE me promenais sur le boulevard avec Roger quand un vendeur quelconque
cria contre nous:
--Demandez le moyen de se débarrasser de sa belle-mère! Demandez!
Je m'arrêtai net et je dis à mon camarade:
--Voici un cri qui me rappelle une question que je veux te poser depuis
longtemps. Qu'est-ce donc que ce «moyen de Roger» dont ta femme parle
toujours. Elle plaisante là-dessus d'une façon si drôle et si entendue,
qu'il s'agit, pour moi, d'une potion aux cantharides dont tu aurais
le secret. Chaque fois qu'on cite devant elle un jeune homme fatigué,
épuisé, essoufflé, elle se tourne vers toi et dit, en riant:
--Il faudrait lui indiquer le moyen de Roger. Et ce qu'il y a de plus
drôle dans cette affaire, c'est que tu rougis toutes les fois.
Roger répondit:
--Il y a de quoi, et si ma femme se doutait en vérité de ce dont elle
parle, elle se tairait, je te l'assure bien. Je vais te confier cette
histoire, à toi. Tu sais que j'ai épousé une veuve dont j'étais fort
amoureux. Ma femme a toujours eu la parole libre et avant d'en faire
ma compagne légitime nous avions souvent de ces conversations un peu
pimentées, permises d'ailleurs avec les veuves, qui ont gardé le goût
du piment dans la bouche. Elle aimait beaucoup les histoires gaies, les
anecdotes grivoises, en tout bien tout honneur. Les péchés de langue ne
sont pas graves, en certains cas; elle est hardie, moi je suis un peu
timide, et elle s'amusait souvent, avant notre mariage, à m'embarrasser
par des questions ou des plaisanteries auxquelles il ne m'était pas
facile de répondre. Du reste, c'est peut-être cette hardiesse qui m'a
rendu amoureux d'elle. Quant à être amoureux, je l'étais des pieds à la
tête, corps et âme, et elle le savait, la gredine.
Il fut décidé que nous ne ferions aucune cérémonie, aucun voyage. Après
la bénédiction à l'église nous offririons une collation à nos témoins,
puis nous ferions une promenade en tête-à-tête, dans un coupé, et nous
reviendrions dîner chez moi, rue du Helder.
Donc, nos témoins partis, nous voilà montant en voiture et je dis au
cocher de nous conduire au bois de Boulogne. C'était à la fin de juin;
il faisait un temps merveilleux.
Dès que nous fûmes seuls, elle se mit à rire.
--Mon cher Roger, dit-elle, c'est le moment d'être galant. Voyons
comment vous allez vous y prendre.
Interpellé de la sorte, je me trouvai immédiatement paralysé. Je lui
baisais la main, je lui répétais: Je vous aime. Je m'enhardis deux fois
à lui baiser la nuque, mais les passants me gênaient. Elle répétait
toujours d'un petit air provocant et drôle: Et après... et après... Cet
«et après» m'énervait et me désolait. Ce n'était pas dans un coupé, au
bois de Boulogne, en plein jour, qu'on pouvait... Tu comprends.
Elle voyait bien ma gêne et s'en amusait. De temps en temps elle
répétait:
--Je crains bien d'être mal tombée. Vous m'inspirez beaucoup
d'inquiétudes.
Et moi aussi, je commençais à en avoir, des inquiétudes sur moi-même.
Quand on m'intimide, je ne suis plus capable de rien.
Au dîner elle fut charmante. Et, pour m'enhardir, je renvoyai mon
domestique qui me gênait. Oh! nous demeurions convenables, mais, tu
sais comme les amoureux sont bêtes, nous buvions dans le même verre,
nous mangions dans la même assiette, avec la même fourchette. Nous nous
amusions à croquer des gaufrettes par les deux bouts, afin que nos
lèvres se rencontrassent au milieu.
Elle me dit:
--Je voudrais un peu de champagne.
J'avais oublié cette bouteille sur le dressoir. Je la pris, j'arrachai
les cordes et je pressai le bouchon pour le faire partir. Il ne sauta
pas. Gabrielle se mit à sourire et murmura:
--Mauvais présage.
Je poussais avec mon pouce la tête enflée du liège, je l'inclinais à
droite, je l'inclinais à gauche, mais en vain, et, tout à coup, je
cassai le bouchon au ras du verre.
Gabrielle soupira:
--Mon pauvre Roger.
Je pris un tire-bouchon que je vissai dans la partie restée au fond du
goulot. Il me fut impossible ensuite de l'arracher! Je dus rappeler
Prosper. Ma femme, à présent, riait de tout son cœur et répétait:
--Ah bien... ah bien... je vois que je peux compter sur vous.
Elle était à moitié grise.
Elle le fut aux trois quarts après le café.
La mise au lit d'une veuve n'exigeant pas toutes les cérémonies
maternelles nécessaires pour une jeune fille, Gabrielle passa
tranquillement dans sa chambre en me disant:
--Fumez votre cigare pendant un quart d'heure.
Quand je la rejoignis, je manquais de confiance en moi, je l'avoue. Je
me sentais énervé, troublé, mal à l'aise.
Je pris ma place d'époux. Elle ne disait rien. Elle me regardait avec
un sourire sur les lèvres, avec l'envie visible de se moquer de moi.
Cette ironie, dans un pareil moment, acheva de me déconcerter et, je
l'avoue, me coupa--bras et jambes.
Quand Gabrielle s'aperçut de mon... embarras, elle ne fit rien pour
me rassurer, bien au contraire. Elle me demanda, d'un petit air
indifférent:
--Avez-vous tous les jours autant d'esprit?
Je ne pus m'empêcher de répondre:
--Écoutez, vous êtes insupportable.
Alors elle se remit à rire, mais à rire d'une façon immodérée,
inconvenante, exaspérante.
Il est vrai que je faisais triste figure, et que je devais avoir l'air
fort sot.
De temps en temps, entre deux crises folles de gaieté, elle
prononçait, en étouffant:
--Allons--du courage--un peu d'énergie--mon--mon pauvre ami.
Puis elle se remettait à rire si éperdument qu'elle en poussait des
cris.
A la fin je me sentis si énervé, si furieux contre moi et contre elle
que je compris que j'allais la battre si je ne quittais point la place.
Je sautai du lit, je m'habillai brusquement avec rage, sans dire un mot.
Elle s'était soudain calmée et, comprenant que j'étais fâché, elle
demanda:
--Qu'est-ce que vous faites? Où allez-vous?
Je ne répondis pas. Et je descendis dans la rue. J'avais envie de tuer
quelqu'un, de me venger, de faire quelque folie. J'allai devant moi à
grands pas, et brusquement la pensée d'entrer chez des filles me vint
dans l'esprit.
Qui sait? ce serait une épreuve, une expérience, peut-être un
entraînement? En tout cas ce serait une vengeance! Et si jamais je
devais être trompé par ma femme elle l'aurait toujours été d'abord par
moi.
Je n'hésitai point. Je connaissais une hôtellerie d'amour non loin de
ma demeure, et j'y courus, et j'y entrai comme font ces gens qui se
jettent à l'eau pour voir s'ils savent encore nager.
Je nageais, et fort bien. Et je demeurai là longtemps, savourant cette
vengeance secrète et raffinée. Puis je me retrouvai dans la rue à cette
heure fraîche où la nuit va finir. Je me sentais maintenant calme et
sûr de moi, content, tranquille, et prêt encore, me semblait-il, pour
des prouesses.
Alors, je rentrai chez moi avec lenteur; et j'ouvris doucement la porte
de ma chambre.
Gabrielle lisait, accoudée sur son oreiller. Elle leva la tête et
demanda d'un ton craintif:
--Vous voilà? qu'est-ce que vous avez eu?