cachent. Peut-être partagent-ils les bénéfices.
Je ne songeais plus à cette lointaine aventure, quand j'aperçus,
l'autre jour, sur une plage à la mode, une femme élégante, charmante,
coquette, aimée, entourée d'hommes qui la respectent.
J'allais sur la grève, au bras d'un ami, le médecin de la station. Dix
minutes plus tard, j'aperçus une bonne qui gardait trois enfants roulés
dans le sable.
Une paire de petites béquilles gisait à terre et m'émut. Je m'aperçus
alors que ces trois petits êtres étaient difformes, bossus et crochus,
hideux.
Le docteur me dit:
--Ce sont les produits de la charmante femme que tu viens de rencontrer.
Une pitié profonde pour elle et pour eux m'entra dans l'âme. Je
m'écriai:
--Oh la pauvre mère! Comment peut-elle encore rire!
Mon ami reprit:
--Ne la plains pas, mon cher. Ce sont les pauvres petits qu'il faut
plaindre. Voilà les résultats des tailles restées fines jusqu'au
dernier jour. Ces monstres-là sont fabriqués au corset. Elle sait bien
qu'elle risque sa vie à ce jeu-là. Que lui importe, pourvu qu'elle soit
belle, et aimée.
Et je me rappelai l'autre, la campagnarde, la Diable, qui les vendait,
ses phénomènes.
_La Mère aux monstres_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 12 juin
1883, sous la signature: MAUFRIGNEUSE.
LA CONFESSION DE THÉODULE SABOT.
QUAND Sabot entrait dans le cabaret de Martinville, on riait d'avance.
Ce bougre de Sabot était-il donc farce? En voilà un qui n'aimait pas
les curés, par exemple! Ah! mais non! ah! mais non! Il en mangeait, le
gaillard.
Sabot (Théodule), maître menuisier, représentait le parti avancé à
Martinville. C'était un grand homme maigre, à l'œil gris et sournois,
aux cheveux collés sur les tempes, à la bouche mince. Quand il disait:
«Notre saint père le paf» d'une certaine façon, tout le monde se
tordait. Il avait soin de travailler le dimanche pendant la messe. Il
tuait son cochon tous les ans le lundi de la semaine sainte pour avoir
du boudin jusqu'à Pâques, et quand passait le curé il disait toujours,
par manière de plaisanterie: «En voilà un qui vient d'avaler son bon
Dieu sur le zing.»
Le prêtre, un gros homme, très grand aussi, le redoutait à cause de sa
blague, qui lui faisait des partisans. L'abbé Maritime était un homme
politique, ami des moyens habiles. La lutte entre eux durait depuis
dix ans, lutte secrète, acharnée, incessante. Sabot était conseiller
municipal. On croyait qu'il serait maire, ce qui constituerait
certainement la défaite définitive de l'Église.
Les élections allaient avoir lieu. Le camp religieux tremblait dans
Martinville. Or, un matin, le curé partit pour Rouen, annonçant à sa
servante qu'il allait à l'archevêché.
Il revint deux jours plus tard. Il avait l'air joyeux, triomphant. Et
tout le monde sut le lendemain que le chœur de l'église allait être
refait à neuf. Une somme de six cents francs avait été donnée par
Monseigneur sur sa cassette particulière.
Toutes les anciennes stalles de sapin devaient être détruites et
remplacées par des stalles nouvelles en cœur de chêne. C'était un
travail de menuiserie considérable dont on parlait, le soir même, dans
toutes les maisons.
Théodule Sabot ne riait pas.
Quand il sortit le lendemain par le village, les voisins, amis ou
ennemis, lui demandaient, par manière de plaisanterie:
--C'est-il té qui vas faire le chœur de l'église?
Il ne trouvait rien à répondre, mais il rageait, il rageait ferme.
Les malins ajoutaient:
--C'est un bon ouvrage; y aura pas moins de deux à trois cents de
profit.
Deux jours plus tard, on savait que la réparation serait confiée à
Célestin Chambrelan, le menuisier de Percheville. Puis on démentit la
nouvelle, puis on annonça que tous les bancs de l'église allaient aussi
être refaits. Ça valait bien deux mille francs qu'on avait demandés au
ministère. L'émotion fut grande.
Théodule Sabot n'en dormait plus. Jamais, de mémoire d'homme, un
menuisier du pays n'avait exécuté une pareille besogne. Puis une rumeur
courut. On disait tout bas que le curé se désolait de donner ce travail
à un ouvrier étranger à la commune, mais que cependant les opinions de
Sabot s'opposaient à ce qu'il lui fût confié.
Sabot le sut. Il se rendit au presbytère à la nuit tombante. La
servante lui répondit que le curé était à l'église. Il y alla.
Deux demoiselles de la Vierge, vieilles filles suries, décoraient
l'autel pour le mois de Marie, sous la direction du prêtre. Lui, debout
au milieu du chœur, gonflant son ventre énorme, dirigeait le travail
des deux femmes qui, montées sur des chaises, disposaient des bouquets
autour du tabernacle.
Sabot se sentait gêné là dedans, comme s'il fût entré chez son
plus grand ennemi, mais le désir du gain lui picotait le cœur. Il
s'approcha, la casquette à la main, sans même s'occuper des demoiselles
de la Vierge qui demeuraient saisies, stupéfaites, immobiles sur leurs
chaises.
Il balbutia:
--Bonjour, monsieur le curé.
Le prêtre répondit sans le regarder, tout occupé de son autel:
--Bonjour, monsieur le menuisier.
Sabot, désorienté, ne trouvait plus rien.
Après un silence, il dit cependant:
--Vous faites des préparatifs?
L'abbé Maritime répondit:
--Oui, nous approchons du mois de Marie.
Sabot, encore, prononça: «Voilà, voilà», puis se tut.
Il avait envie maintenant de se retirer sans parler de rien, mais un
coup d'œil jeté dans le chœur le retint. Il aperçut seize stalles
à refaire, six à droite et huit à gauche, la porte de la sacristie
occupant deux places. Seize stalles en chêne, cela valait au plus trois
cents francs, et, en les fignolant bien, certes, on pouvait gagner deux
cents francs sur le travail si on n'était pas maladroit.
Alors il bredouilla:
--Je viens pour l'ouvrage.
Le curé parut surpris. Il demanda:
--Quel ouvrage?
Sabot, éperdu, murmura:
--L'ouvrage à faire.
Alors le prêtre se tourna vers lui, et le regarda dans les yeux:
--Est-ce que vous voulez parler des réparations du chœur de mon église?
Au ton que prit l'abbé Maritime, Théodule Sabot sentit un frisson lui
courir dans le dos, et il eut encore une furieuse envie de détaler. Il
répondit cependant avec humilité:
--Mais oui, monsieur le curé.
Alors l'abbé croisa ses bras sur sa large bedaine, et comme perclus de
stupéfaction.
--C'est vous... vous... vous, Sabot... qui venez me demander cela...
Vous... le seul impie de ma paroisse... Mais ce serait un scandale,
un scandale public. Monseigneur me réprimanderait, me changerait
peut-être.
Il respira quelques secondes, puis reprit d'un ton plus calme:
--Je comprends qu'il vous soit pénible de voir un travail de cette
importance confié à un menuisier d'une paroisse voisine. Mais je ne
peux faire autrement, à moins que... mais non... c'est impossible...
Vous n'y consentiriez point, et, sans ça, jamais.
Sabot regardait maintenant la file des bancs alignés jusqu'à la porte
de sortie. Cristi, si on changeait tout ça?
Et il demanda:
--Qu'est-ce qu'il vous faudrait? Dites toujours.
Le prêtre, d'un ton ferme, répondit:
--Il me faudrait un gage éclatant de votre bon vouloir.
Sabot murmura:
--Je ne dis pas. Je ne dis pas, p'têtre qu'on s'entendrait.
Le curé déclara:
--Il faut communier publiquement à la grand'messe de dimanche prochain.
Le menuisier se sentit pâlir, et, sans répondre, il demanda:
--Et les bancs, est-ce qu'on va les refaire itou?
L'abbé répondit avec assurance:
--Oui, mais plus tard.
Sabot reprit:
--Je n' dis pas, je n' dis pas. Je n' sieus point rédhibitoire, mé, je
sieus consentant à la religion, pour sûr; c' qui m' chifonne c'est la
pratique, mais, dans ce cas-là, je ne me montrerai pas réfractaire.
Les demoiselles de la Vierge, descendues de leurs chaises, s'étaient
cachées derrière l'autel; et elles écoutaient, pâles d'émotion.
Le curé, se voyant victorieux, devint tout à coup bon enfant, familier:
--A la bonne heure, à la bonne heure. Voilà une parole sage, et pas
bête, entendez-vous. Vous verrez, vous verrez.
Sabot souriait d'un air gêné, il demanda:
--Y aurait-il pas moyen d' la r'mettre un brin, c'te communion?
Mais le prêtre reprit son visage sévère:
--Du moment que les travaux vous seront confiés, je veux être certain
de votre conversion.
Puis il continua plus doucement:
--Vous viendrez vous confesser demain; car il faudra que je vous
examine au moins deux fois.
Sabot répéta:
--Deux fois?...
--Oui.
Le prêtre souriait:
--Vous comprenez bien qu'il vous faudra un nettoyage général, un
lessivage complet. Donc, je vous attends demain.
Le menuisier, très ému, demanda:
--Ousque vous faites ça?
--Mais... dans le confessionnal.
--Dans... c'te boîte, là-bas, au coin? C'est que... c'est que... ça ne
me va guère, votre boîte.
--Pourquoi ça?
--Vu que... vu que je ne suis point accoutumé de ça. Et vu aussi que
j'ai l'oreille un peu dure.
Le curé se montra complaisant:
--Eh bien! vous viendrez chez moi, dans ma salle. Nous ferons ça tous
les deux, en tête-à-tête. Ça vous va-t-il?
--Oui, pour ça, ça me va, mais votre boîte, non.
--Eh bien à demain, après la journée faite, à six heures.
--C'est entendu, c'est tout vu, c'est convenu; à demain, monsieur le
curé. Couillon qui s'en dédit!
Et il tendit sa grande main rude où le prêtre laissa tomber bruyamment
la sienne.
Le bruit de la claque courut sous les voûtes, alla mourir là-bas,
derrière les tuyaux de l'orgue.
Théodule Sabot ne fut pas tranquille pendant toute la journée du
lendemain. Il éprouvait quelque chose d'analogue à l'appréhension qu'on
a quand on doit se faire arracher une dent. A tout moment cette pensée
lui revenait: «Il faudra me confesser ce soir.» Et son âme troublée,
une âme d'athée mal convaincu, s'affolait devant la peur confuse et
puissante du mystère divin.
Il se dirigea vers le presbytère dès qu'il eut fini son travail. Le
curé l'attendait dans le jardin en lisant son bréviaire le long d'une
petite allée. Il semblait radieux et l'aborda avec un gros rire:
--Eh bien! nous y voilà. Entrez, entrez, monsieur Sabot, on ne vous
mangera pas.
Et Sabot passa le premier. Il balbutia:
--Si ça ne vous faisait rien je s'rais d'avis d' terminer incontinent
not' p'tite affaire.
Le curé répondit:
--A votre service. J'ai là mon surplis. Une minute et je vous écoute.
Le menuisier, ému à ne plus avoir deux idées, le regardait se couvrir
du blanc vêtement à plis pressés. Le prêtre lui fit un signe:
--Mettez-vous à genoux sur ce coussin.
Sabot restait debout, honteux d'avoir à s'agenouiller. Il bredouilla:
--C'est-il bien utile?
Mais l'abbé était devenu majestueux:
--On ne peut approcher qu'à genoux du tribunal de la pénitence.
Et Sabot s'agenouilla.
Le prêtre dit:
--Récitez le _Confiteor_.
Sabot demanda:
--Quoi ça?
--Le _Confiteor_. Si vous ne le savez plus, répétez une à une les
paroles que je vais prononcer.
Et le curé articula la prière sacrée, d'une voix lente, en scandant les
mots que le menuisier répétait; puis il dit:
--Maintenant confessez-vous.
Mais Sabot ne disait plus rien, ne sachant par où commencer.
Alors l'abbé Maritime vint à son aide.
--Mon enfant, je vais vous interroger puisque vous paraissez peu au
courant. Nous allons prendre, un à un, les commandements de Dieu.
Écoutez-moi et ne vous troublez pas. Parlez bien franchement et ne
craignez jamais d'en dire trop.
Un seul Dieu tu adoreras
Et aimeras parfaitement.
--Avez-vous aimé quelqu'un ou quelque chose autant que Dieu?
L'avez-vous aimé de toute votre âme, de tout votre cœur, de toute
l'énergie de votre amour?
Sabot suait de l'effort de sa pensée. Il répondit:
--Non. Oh non, m'sieu l' curé. J'aime l' bon Dieu autant que j' peux.
Ça--oui--j' l'aime bien. Dire que j'aime point m's'éfants, non: j' peux
pas. Dire que s'il fallait choisir entre eux et l'bon Dieu, pour ça je
n'dis pas. Dire que s'il fallait perdre cent francs pour l'amour du bon
Dieu, pour ça je n'dis pas. Mais j' l'aime bien, pour sûr, j' l'aime
bien tout de même.
Le prêtre, grave, prononça:
--Il faut l'aimer plus que tout.
Et Sabot, plein de bonne volonté, déclara:
--J' frai mon possible, m'sieu l'curé.
L'abbé Maritime reprit:
Dieu en vain ne jureras
Ni autre chose pareillement.
--Avez-vous quelquefois prononcé quelque juron?
Non.--Oh! ça non!--Je ne jure jamais, jamais. Quéquefois, dans un
moment de colère, je dis bien sacré nom de Dieu! Pour ça, je ne jure
point.
Le prêtre s'écria:
--C'est jurer, cela!
Et gravement:
--Ne le faites plus. Je continue:
Les dimanches tu garderas
En servant Dieu dévotement.
--Que faites-vous le dimanche?
Cette fois, Sabot se grattait l'oreille:
--Mais, je sers l'bon Dieu de mon mieux, m'sieu le curé. Je l'sers...
chez moi. Je travaille le dimanche...
Le curé, magnanime, l'interrompit:
--Je sais, vous serez plus convenable à l'avenir. Je passe les trois
commandements suivants, sûr que vous n'avez point failli contre les
deux premiers. Nous verrons le sixième avec le neuvième. Je reprends:
Le bien d'autrui tu ne prendras
Ni retiendras à ton escient.
--Avez-vous détourné, par quelque moyen, le bien d'autrui?
Mais Théodule Sabot s'indigna:
--Ah! mais non. Ah! mais non. Je sieus un honnête homme, m'sieu le
curé. Ça, je le jure, pour sûr. Dire que j'ai point, quéquefois, compté
quéque heure de plus de travail aux pratiques qu'ont des moyens, pour
ça, je ne dis pas. Dire que je n' mets point quéque centimes de plus
sur les notes, seulement quéque centimes, pour ça je ne dis pas. Mais
pour volé, non; ah! mais ça, non.
Le curé reprit sévèrement:
--Détourner un seul centime constitue un vol. Ne le faites plus.
Faux témoignage ne diras
Ni mentiras aucunement.
--Avez-vous menti?
--Non, pour ça non. Je ne sieus point menteux. C'est ma qualité. Dire
que j'ai point conté quéque blague, pour ça, je ne dis pas. Dire que
j'ai point fait accroire ce qui n'était point, quand c'était d' mon
intérêt, pour ça, je ne dis pas. Mais pour menteux, je ne sieus point
menteux.
Le prêtre dit simplement:
--Observez-vous davantage.
Puis il prononça:
L'œuvre de chair ne désireras
Qu'en mariage seulement.
--Avez-vous désiré ou possédé quelque autre femme que la vôtre?
Sabot s'écria avec sincérité:
--Pour ça non; oh! pour ça non, m'sieu le curé. Ma pauvre femme, la
tromper! Non! Non! Pas seulement du bout du doigt; pas plus t'en pensée
qu'en action. Bien vrai.
Il se tut quelques secondes, puis, plus bas, comme si un doute lui fût
venu:
--Quand j' vas t'à la ville, dire que je n' vas jamais dans une maison,
vous savez bien dans une maison de tolérance, histoire de rire et d'
badiner un brin et d' changer d' peau pour voir, pour ça je n' dis
pas... Mais j' paye, monsieur le curé, j' paye toujours, du moment
qu'on paye, ni vu ni connu je t'embrouille.
Le curé n'insista pas et donna l'absolution.
Théodule Sabot exécute les travaux du chœur et communie tous les mois.
_La Confession de Théodule Sabot_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi
9 octobre 1883, sous la signature: MAUFRIGNEUSE.
LE PÈRE JUDAS.
TOUT ce pays était surprenant, marqué d'un caractère de grandeur
presque religieuse et de désolation sinistre.
Au milieu d'un vaste cercle de collines nues, où ne poussaient que des
ajoncs, et, de place en place, un chêne bizarre tordu par le vent,
s'étendait un vaste étang sauvage, d'une eau noire et dormante, où
frissonnaient des milliers de roseaux.
Une seule maison sur les bords de ce lac sombre, une petite maison
basse habitée par un vieux batelier, le père Joseph, qui vivait du
produit de sa pêche. Chaque semaine il portait son poisson dans les
villages voisins et revenait avec les simples provisions qu'il lui
fallait pour vivre.
Je voulus voir ce solitaire, qui m'offrit d'aller lever ses nasses.
Et j'acceptai.
Sa barque était vieille, vermoulue et grossière. Et lui, osseux et
maigre, ramait d'un mouvement monotone et doux qui berçait l'esprit,
enveloppé déjà dans la tristesse de l'horizon.
Je me croyais transporté aux premiers temps du monde, au milieu de ce
paysage antique, dans ce bateau primitif que gouvernait cet homme d'un
autre âge.
Il leva ses filets, et il jetait les poissons à ses pieds avec des
gestes de pêcheur biblique. Puis il me voulut promener jusqu'au bout
du marécage, et soudain j'aperçus, sur l'autre bord, une ruine, une
chaumière éventrée dont le mur portait une croix, une croix énorme et
rouge, qu'on aurait dit tracée avec du sang, sous les dernières lueurs
du soleil couchant.
Je demandai:
--Qu'est-ce que cela?
L'homme aussitôt se signa, puis répondit:
--C'est là qu'est mort Judas.
Je ne fus pas surpris, comme si j'avais pu m'attendre à cette étrange
réponse.
J'insistai cependant:
--Judas? Quel Judas?
Il ajouta:
--Le Juif errant, monsieur.
Je le priai de me dire cette légende.
Mais c'était mieux qu'une légende; c'était une histoire, et presque
récente, car le père Joseph avait connu l'homme.
Jadis cette hutte était occupée par une grande femme, sorte de
mendiante, vivant de la charité publique.
De qui tenait-elle cette cabane, le père Joseph ne se le rappelait
plus. Or un soir, un vieillard à barbe blanche, un vieillard qui
paraissait deux fois centenaire et qui se traînait à peine, demanda, en
passant, l'aumône à cette misérable.
Elle répondit:
--Asseyez-vous, le père, tout ce qui est ici est à tout le monde, car
ça vient de tout le monde.
Il s'assit sur une pierre devant la porte. Il partagea le pain de la
femme, et sa couche de feuilles, et sa maison.
Il ne la quitta plus. Il avait fini ses voyages.
Le père Joseph ajoutait:
--C'est notre Dame la Vierge qui a permis ça, monsieur, vu qu'une femme
avait ouvert sa porte à Judas.
Car ce vieux vagabond était le Juif errant.
On ne le sut pas tout de suite dans le pays, mais on s'en douta
bientôt parce qu'il marchait toujours, tant il en avait pris l'habitude.
Une autre raison avait fait naître les soupçons. Cette femme qui
gardait chez elle cet inconnu passait pour juive, car on ne l'avait
jamais vue à l'église.
A dix lieues aux environs on ne l'appelait que «la Juive».
Quand les petits enfants du pays la voyaient arriver pour mendier, ils
criaient:
--Maman, maman, c'est la Juive!
Le vieux et elle se mirent à errer par les pays voisins, la main tendue
à toutes les portes, balbutiant des supplications dans le dos de tous
les passants. On les vit à toutes les heures du jour, par les sentiers
perdus, le long des villages, ou bien mangeant un morceau de pain à
l'ombre d'un arbre solitaire, dans la grande chaleur du midi.
Et on commença dans la contrée à nommer le mendiant «le père Judas».
Or, un jour, il rapporta dans sa besace deux petits cochons vivants
qu'on lui avait donnés dans une ferme parce qu'il avait guéri le
fermier d'un mal.
Et bientôt il cessa de mendier, tout occupé à guider ses porcs pour les
nourrir, les promenant le long de l'étang, sous les chênes isolés,
dans les petits vallons voisins. La femme, au contraire, errait sans
cesse en quête d'aumônes, mais elle le rejoignait tous les soirs.
Lui non plus n'allait jamais à l'église, et on ne l'avait jamais vu
faire le signe de la croix devant les calvaires. Tout cela faisait
beaucoup jaser.
Sa compagne, une nuit, fut prise de fièvre et se mit à trembler comme
une toile qu'agite le vent. Il alla jusqu'au bourg chercher des
médicaments, puis il s'enferma près d'elle, et pendant six jours on ne
le vit plus.
Mais le curé, ayant entendu dire que la «Juive» allait trépasser, s'en
vint apporter les consolations de sa religion à la mourante, et lui
offrit les derniers sacrements. Était-elle juive? Il ne le savait pas.
Il voulait, en tout cas, essayer de sauver son âme.
A peine eut-il heurté la porte, que le père Judas parut sur le seuil,
haletant, les yeux allumés, toute sa grande barbe agitée, comme de
l'eau qui ruisselle, et il cria, dans une langue inconnue, des mots de
blasphème en tendant ses bras maigres pour empêcher le prêtre d'entrer.
Le curé voulut parler, offrir sa bourse et ses soins, mais le vieux
l'injuriait toujours, faisant avec les mains le geste de lui jeter des
pierres.
Et le prêtre se retira, poursuivi par les malédictions du mendiant.
Le lendemain la compagne du père Judas mourut. Il l'enterra lui-même
devant sa porte. C'étaient des gens de si peu qu'on ne s'en occupa pas.
Et on revit l'homme conduisant ses cochons le long de l'étang et sur
le flanc des côtes. Souvent aussi il recommençait à mendier pour se
nourrir. Mais on ne lui donnait presque plus rien, tant on faisait
courir d'histoires sur lui. Et chacun savait aussi de quelle manière il
avait reçu le curé.
Il disparut. C'était pendant la semaine sainte. On ne s'en inquiéta
guère.
Mais le lundi de Pâques, des garçons et des filles qui étaient venus en
promenade jusqu'à l'étang, entendirent un grand bruit dans la hutte.
La porte était fermée; les garçons l'enfoncèrent et les deux cochons
s'enfuirent en sautant comme des boucs. On ne les a jamais revus.
Alors, tout ce monde étant entré, on aperçut par terre quelques vieux
linges, le chapeau du mendiant, quelques os, du sang séché et des
restes de chair dans les creux d'une tête de mort.
Ses porcs l'avaient dévoré.
Et le père Joseph ajouta:
--C'était arrivé, monsieur, le vendredi saint, à trois heures
après-midi.
Je demandai:
--Comment le savez-vous?
Il répondit:
--C'est pas doutable.
Je n'essayai point de lui faire comprendre combien il était naturel que
les animaux affamés eussent mangé leur maître, mort subitement dans sa
hutte.
Quant à la croix sur le mur, elle était apparue un matin, sans qu'on
sût quelle main l'avait tracée de cette couleur étrange.
Depuis lors, on ne douta plus que le Juif errant ne fût mort en ce lieu.
Je le crus moi-même pendant une heure.
_Le Père Judas_ a paru dans _le Gaulois_ du 28 février 1883.
TABLE DES MATIÈRES.
Pages.
Toine. 1
L'Ami Patience. 19
La Dot. 33
L'Homme-Fille. 47
La Moustache. 57
Le Lit 29. 67
Le Protecteur. 91
Bombard. 103
La Chevelure. 117
Le Père Mongilet. 133
L'Armoire. 147
La Chambre 11. 161
Les Prisonniers. 177
Nos Anglais. 201
Le Moyen de Roger. 217
La Confession. 227
La Mère aux monstres. 243
La Confession de Théodule Sabot. 255
Le Père Judas (_inédit_). 271
PUBLICATIONS DE LA LIBRAIRIE LOUIS CONARD
IMPRIMÉES PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE
CINQ CONFESSIONS D'AMOUR
=DOMINIQUE=, par Eug. FROMENTIN.--=LE LYS DANS LA VALLÉE=, par Honoré
DE BALZAC.--=LA PRINCESSE DE CLÈVES=, par Mme DE LA FAYETTE.--=MANON
LESCAUT=, par l'abbé PRÉVOST.--=ADOLPHE=, par Benjamin CONSTANT.
Chaque vol., tiré à 200 exempl. numérotés, sur vélin, orné
d'un frontispice. =30= fr.
_Les exemplaires sur japon sont épuisés._
HONORÉ DE BALZAC
LA BELLE IMPÉRIA
Illustré de 30 compositions de Edmond Malassis, dont 15 gravées en
couleurs par Mortier, et 15 gravées sur bois par Tony Beltrand.
Un volume In-8º carré, tiré à 150 exemplaires, sur vélin.
Prix. =200= fr.
LES JOYEUZETÉS DU ROY LOYS LE UNZIESME
Illustré de 10 compositions de Edmond Malassis, gravées en couleurs
par Mortier.
Un volume in-8º carré, tiré à 150 exemplaires, sur vélin.
Prix. =225= fr.
_Les exemplaires sur japon de ces deux volumes sont épuisés._
VILLIERS DE L'ISLE ADAM
AKÈDYSSÉRIL
Édition ornée de 15 compositions de G. Rochegrosse, gravées en couleurs
par Mortier.
Un volume grand in-8º carré, tiré à 150 exemplaires, sur vélin.
Prix. =280= fr.
THÉODORE DE BANVILLE
GRINGOIRE
Édition ornée de 30 compositions de E. Malassis, gravées en couleurs
par Mortier.
Un volume in-8º, tiré à 150 exemplaires, sur vélin. Prix. =225= fr.
_Les exemplaires sur japon sont épuisés._
GEORGES CAIN
CROQUIS DU VIEUX PARIS
60 bois originaux de Tony Beltrand.
Un volume in-8º, tiré à 100 exemplaires, sur vélin. =180= fr.
ALFRED DE MUSSET
LES NUITS
Édition ornée de 16 compositions de Nourrigat, gravées à l'eau-forte
par l'artiste.
Un volume in-8º, tiré à 300 exemplaires. =80= fr.
ÉMILE GEBHART, =AUTOUR D'UNE TIARE=.
_En préparation_: ERCKMANN-CHATRIAN, =L'AMI FRITZ=.
* * * * *
Liste des modifications:
Page 174: «chaire» remplacé par «chair» (le froid de cette chair inerte)
Page 277: ajout de «le» (mais elle le rejoignait tous les soirs)