suite, jamais, jamais, étant trop fine et trop prudente pour cela. Et
maître Trouveau le savait bien, puisque pas une fois, depuis huit ans,
il ne l'avait vue arriver le lendemain d'une visite. Souvent même, dans
les jours de presse, il avait disposé de la chambre pour une nuit.
Or, pendant l'été dernier, M. le Premier Amandon s'absenta pendant une
semaine. On était en juillet; madame avait des ardeurs, et comme on ne
pouvait pas craindre d'être surpris, elle demanda à son amant, le beau
commandant de Varangelles, un mardi soir, en le quittant, s'il voulait
la revoir le lendemain, il répondit:
--Comment donc!
Et il fut convenu qu'ils se retrouveraient à l'heure ordinaire le
mercredi. Elle dit tout bas:
--Si tu arrives le premier, mon chéri, tu te coucheras pour m'attendre.
Ils s'embrassèrent, puis se séparèrent.
Or, le lendemain, vers dix heures, comme maître Trouveau lisait les
_Tablettes de Perthuis_, organe républicain de la ville, il cria, de
loin, à sa femme, qui plumait une volaille dans la cour:
--Voilà le choléra dans le pays. Il est mort un homme hier à Vauvigny.
Puis il n'y pensa plus, son auberge étant pleine de monde, et les
affaires allant fort bien.
Vers midi, un voyageur se présenta, à pied, une espèce de touriste,
qui se fit servir un bon déjeuner, après avoir bu deux absinthes. Et
comme il faisait fort chaud, il absorba un litre de vin, et deux litres
d'eau, au moins.
Il prit ensuite son café, son petit verre, ou plutôt, trois petits
verres. Puis, se sentant un peu lourd, il demanda une chambre pour
dormir une heure ou deux. Il n'y en avait plus une seule de libre, et
le patron, ayant consulté sa femme, lui donna celle de mademoiselle
Clarisse.
L'homme y entra, puis, vers cinq heures, comme on ne l'avait pas vu
ressortir, le patron alla le réveiller!
Quel étonnement, il était mort!
L'aubergiste redescendit trouver sa femme:
--Dis donc, l'artiste que j'avais mis dans la chambre onze, je crois
bien qu'il est mort.
Elle leva les bras:
--Pas possible! Seigneur Dieu. C'est-il le choléra?
Maître Trouveau secoua la tête:
--Je croirais plutôt à une _contagion_ cérébrale vu qu'il est noir
comme la lie de vin.
Mais la bourgeoise effarée, répétait:
--Faut pas le dire, faut pas le dire, on croirait au choléra. Va faire
tes déclarations et ne parle pas. On l'emportera t'a la nuit pour
n'être point vus. Et ni vu ni connu, je t'embrouille.
L'homme murmura:
--Mamzelle Clarisse est v'nue hier, la chambre est libre ce soir.
Et il alla chercher le médecin qui constata le décès, par congestion
après un repas copieux. Puis il fut convenu avec le commissaire
de police qu'on enlèverait le cadavre vers minuit, afin qu'on ne
soupçonnât rien dans l'hôtel.
Il était neuf heures à peine, quand Mme Amandon pénétra furtivement
dans l'escalier du _Cheval d'Or_, sans être vue par personne, ce
jour-là. Elle gagna sa chambre, ouvrit la porte, entra. Une bougie
brûlait sur la cheminée. Elle se tourna vers le lit. Le commandant
était couché, mais il avait fermé les rideaux.
Elle prononça:
--Une minute, mon chéri, j'arrive.
Et elle se dévêtit avec une brusquerie fiévreuse, jetant ses bottines
par terre et son corset sur le fauteuil. Puis sa robe noire et ses
jupes dénouées étant tombées en cercle autour d'elle, elle se dressa,
en chemise de soie rouge, ainsi qu'une fleur qui vient d'éclore.
Comme le commandant n'avait point dit un mot, elle demanda:
--Dors-tu, mon gros?
Il ne répondit pas, et elle se mit à rire en murmurant:
--Tiens, il dort, c'est trop drôle!
Elle avait gardé ses bas, des bas de soie noire à jour, et, courant
au lit, elle se glissa dedans avec rapidité, en saisissant à pleins
bras et en baisant à pleines lèvres, pour le réveiller brusquement, le
cadavre glacé du voyageur!
Pendant une seconde, elle demeura immobile, trop effarée pour rien
comprendre. Mais le froid de cette chair inerte fit pénétrer dans la
sienne une épouvante atroce et irraisonnée avant que son esprit eût pu
commencer à réfléchir.
Elle avait fait un bond hors du lit, frémissant de la tête aux pieds;
puis, courant à la cheminée, elle saisit la bougie, revint et regarda!
Et elle aperçut un visage affreux qu'elle ne connaissait point, noir,
enflé, les yeux clos, avec une grimace horrible de la mâchoire.
Elle poussa un cri, un de ces cris aigus et interminables que jettent
les femmes dans leurs affolements, et, laissant tomber sa bougie, elle
ouvrit la porte, s'enfuit, nue, par le couloir en continuant à hurler
d'une façon épouvantable.
Un commis voyageur en chaussettes, qui occupait la chambre nº 4, sortit
aussitôt et la reçut dans ses bras.
Il demanda, effaré:
--Qu'est-ce qu'il y a, belle enfant?
Elle balbutia, éperdue:
--On... on... on... a tué quelqu'un... dans... dans ma chambre...
D'autres voyageurs apparaissaient. Le patron lui-même accourut.
Et tout à coup le commandant montra sa haute taille au bout du
corridor.
Dès qu'elle l'aperçut, elle se jeta vers lui en criant:
--Sauvez-moi, sauvez-moi, Gontran... On a tué quelqu'un dans notre
chambre.
Les explications furent difficiles. M. Trouveau, cependant, raconta
la vérité et demanda qu'on relâchât immédiatement mamzelle Clarisse,
dont il répondait sur sa tête. Mais le commis voyageur en chaussettes,
ayant examiné le cadavre, affirma qu'il y avait crime, et il décida les
autres voyageurs à empêcher qu'on laissât partir mamzelle Clarisse et
son amant.
Ils durent attendre l'arrivée du commissaire de police, qui leur rendit
la liberté, mais qui ne fut pas discret.
Le mois suivant, M. le Premier Amandon recevait un avancement avec une
nouvelle résidence.
_La Chambre 11_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 9 décembre 1884.
LES PRISONNIERS.
AUCUN bruit dans la forêt que le frémissement léger de la neige tombant
sur les arbres. Elle tombait depuis midi, une petite neige fine qui
poudrait les branches d'une mousse glacée qui jetait sur les feuilles
mortes des fourrés un léger toit d'argent, étendait par les chemins
un immense tapis moelleux et blanc, et qui épaississait le silence
illimité de cet océan d'arbres.
Devant la porte de la maison forestière, une jeune femme, les bras nus,
cassait du bois à coups de hache sur une pierre. Elle était grande,
mince et forte, une fille des forêts, fille et femme de forestiers.
Une voix cria de l'intérieur de la maison:
--Nous sommes seules, ce soir, Berthine, faut rentrer, v'là la nuit, y
a p't-être bien des Prussiens et des loups qui rôdent.
La bûcheronne répondit en fendant une souche à grands coups qui
redressaient sa poitrine à chaque mouvement pour lever les bras.
--J'ai fini, m'man. Me v'là, me v'là, y a pas de crainte; il fait
encore jour.
Puis elle rapporta ses fagots et ses bûches et les entassa le long de
la cheminée, ressortit pour fermer les auvents, d'énormes auvents en
cœur de chêne, et, rentrée enfin, elle poussa les lourds verrous de la
porte.
Sa mère filait auprès du feu, une vieille ridée que l'âge avait rendue
craintive:
--J'aime pas, dit-elle, quand le père est dehors. Deux femmes ça n'est
pas fort.
La jeune répondit:
--Oh! je tuerais ben un loup ou un Prussien tout de même.
Et elle montrait de l'œil un gros revolver suspendu au-dessus de l'âtre.
Son homme avait été incorporé dans l'armée au commencement de
l'invasion prussienne, et les deux femmes étaient demeurées seules avec
le père, le vieux garde Nicolas Pichon, dit l'Échasse, qui avait refusé
obstinément de quitter sa demeure pour rentrer à la ville.
La ville prochaine, c'était Rethel, ancienne place forte perchée sur
un rocher. On y était patriote, et les bourgeois avaient décidé de
résister aux envahisseurs, de s'enfermer chez eux et de soutenir un
siège selon la tradition de la cité. Deux fois déjà, sous Henri IV et
sous Louis XIV, les habitants de Rethel s'étaient illustrés par des
défenses héroïques. Ils en feraient autant cette fois, ventrebleu! ou
bien on les brûlerait dans leurs murs.
Donc, ils avaient acheté des canons et des fusils, équipé une milice,
formé des bataillons et des compagnies, et ils s'exerçaient tout le
jour sur la place d'Armes. Tous, boulangers, épiciers, bouchers,
notaires, avoués, menuisiers, libraires, pharmaciens eux-mêmes,
manœuvraient à tour de rôle, à des heures régulières, sous les ordres
de M. Lavigne, ancien sous-officier de dragons, aujourd'hui mercier,
ayant épousé la fille et hérité de la boutique de M. Ravaudan, l'aîné.
Il avait pris le grade de commandant-major de la place, et tous les
jeunes hommes étant partis à l'armée, il avait enrégimenté tous les
autres qui s'entraînaient pour la résistance. Les gros n'allaient
plus par les rues qu'au pas gymnastique pour fondre leur graisse
et prolonger leur haleine, les faibles portaient des fardeaux pour
fortifier leurs muscles.
Et on attendait les Prussiens. Mais les Prussiens ne paraissaient pas.
Ils n'étaient pas loin, cependant; car deux fois déjà leurs éclaireurs
avaient poussé à travers bois jusqu'à la maison forestière de Nicolas
Pichon, dit l'Échasse.
Le vieux garde, qui courait comme un renard, était venu prévenir la
ville. On avait pointé les canons, mais l'ennemi ne s'était point
montré.
Le logis de l'Échasse servait de poste avancé dans la forêt d'Aveline.
L'homme, deux fois par semaine, allait aux provisions et apportait aux
bourgeois citadins des nouvelles de la campagne.
Il était parti ce jour-là pour annoncer qu'un petit détachement
d'infanterie allemande s'était arrêté chez lui l'avant-veille, vers
deux heures de l'après-midi, puis était reparti presque aussitôt. Le
sous-officier qui commandait parlait français.
Quand il s'en allait ainsi, le vieux, il emmenait ses deux chiens, deux
molosses à gueule de lion, par crainte des loups qui commençaient à
devenir féroces, et il laissait ses deux femmes en leur recommandant de
se barricader dans la maison dès que la nuit approcherait.
La jeune n'avait peur de rien, mais la vieille tremblait toujours et
répétait:
--Ça finira mal, tout ça, vous verrez que ça finira mal.
Ce soir-là, elle était encore plus inquiète que de coutume:
--Sais-tu à quelle heure rentrera le père? dit-elle.
--Oh! pas avant onze heures, pour sûr. Quand il dîne chez le
commandant, il rentre toujours tard.
Et elle accrochait sa marmite sur le feu pour faire la soupe, quand
elle cessa de remuer, écoutant un bruit vague qui lui était parvenu par
le tuyau de la cheminée.
Elle murmura:
--V'là qu'on marche dans le bois, y a ben sept-huit hommes, au moins.
La mère, effarée, arrêta son rouet en balbutiant:
--Oh! mon Dieu! et le père qu'est pas là!
Elle n'avait point fini de parler que des coups violents firent
trembler la porte.
Comme les femmes ne répondaient point, une voix forte et gutturale cria:
--Oufrez!
Puis, après un silence, la même voix reprit:
--Oufrez ou che gasse la borte!
Alors Berthine glissa dans la poche de sa jupe le gros revolver de la
cheminée, puis, étant venue coller son oreille contre l'huis, elle
demanda:
--Qui êtes-vous?
La voix répondit:
--Che suis le tétachement de l'autre chour.
La jeune femme reprit:
--Qu'est-ce que vous voulez?
--Che suis berdu tepuis ce matin, tant le pois, avec mon tétachement.
Oufrez ou che gasse la borte.
La forestière n'avait pas le choix; elle fit glisser vivement le gros
verrou, puis tirant le lourd battant, elle aperçut, dans l'ombre pâle
des neiges, six hommes, six soldats prussiens, les mêmes qui étaient
venus la veille. Elle prononça d'un ton résolu:
--Qu'est-ce que vous venez faire à cette heure-ci?
Le sous-officier répéta:
--Che suis berdu, tout à fait berdu, ché regonnu la maison. Che n'ai
rien manché tepuis ce matin, mon tétachement non blus.
Berthine déclara:
--C'est que je suis toute seule avec maman, ce soir.
Le soldat, qui paraissait un brave homme, répondit:
--Ça ne fait rien. Che ne ferai bas de mal, mais fous nous ferez à
mancher. Nous dombons te faim et te fatigue.
La forestière se recula:
--Entrez, dit-elle.
Ils entrèrent, poudrés de neige, portant sur leurs casques une sorte
de crème mousseuse qui les faisait ressembler à des meringues, et ils
paraissaient las, exténués.
La jeune femme montra les bancs de bois des deux côtés de la grande
table.
--Asseyez-vous, dit-elle, je vais vous faire de la soupe. C'est vrai
que vous avez l'air rendus.
Puis elle referma les verrous de la porte.
Elle remit de l'eau dans sa marmite, y jeta de nouveau du beurre et
des pommes de terre, puis décrochant un morceau de lard pendu dans la
cheminée, elle en coupa la moitié qu'elle plongea dans le bouillon.
Les six hommes suivaient de l'œil tous ses mouvements avec une faim
éveillée dans leurs yeux. Ils avaient posé leurs fusils et leurs
casques dans un coin, et ils attendaient, sages comme des enfants sur
les bancs d'une école.
La mère s'était remise à filer en jetant à tout moment des regards
éperdus sur les soldats envahisseurs. On n'entendait rien autre chose
que le ronflement léger du rouet et le crépitement du feu, et le
murmure de l'eau qui s'échauffait.
Mais soudain un bruit étrange les fit tous tressaillir, quelque chose
comme un souffle rauque poussé sous la porte, un souffle de bête, fort
et ronflant.
Le sous-officier allemand avait fait un bond vers les fusils. La
forestière l'arrêta d'un geste, et, souriante:
--C'est les loups, dit-elle. Ils sont comme vous, ils rôdent et ils ont
faim.
L'homme incrédule voulut voir, et sitôt que le battant fut ouvert, il
aperçut deux grandes bêtes grises qui s'enfuyaient d'un trot rapide et
allongé.
Il revint s'asseoir en murmurant:
--Ché n'aurais pas gru.
Et il attendit que sa pâtée fût prête.
Ils la mangèrent voracement, avec des bouches fendues jusqu'aux
oreilles pour en avaler davantage, des yeux ronds s'ouvrant en même
temps que les mâchoires, et des bruits de gorge pareils à des glouglous
de gouttières.
Les deux femmes, muettes, regardaient les rapides mouvements des
grandes barbes rouges; et les pommes de terre avaient l'air de
s'enfoncer dans ces toisons mouvantes.
Mais comme ils avaient soif, la forestière descendit à la cave leur
tirer du cidre. Elle y resta longtemps; c'était un petit caveau voûté
qui, pendant la révolution, avait servi de prison et de cachette,
disait-on. On y parvenait au moyen d'un étroit escalier tournant fermé
par une trappe au fond de la cuisine.
Quand Berthine reparut, elle riait, elle riait toute seule, d'un air
sournois. Et elle donna aux Allemands sa cruche de boisson.
Puis elle soupa aussi, avec sa mère, à l'autre bout de la cuisine.
Les soldats avaient fini de manger, et ils s'endormaient tous les six,
autour de la table. De temps en temps un front tombait sur la planche
avec un bruit sourd, puis l'homme, réveillé brusquement, se redressait.
Berthine dit au sous-officier:
--Couchez-vous devant le feu, pardi, y a bien d'la place pour six. Moi
je grimpe à ma chambre avec maman.
Et les deux femmes montèrent au premier étage. On les entendit fermer
leur porte à clef, marcher quelque temps; puis elles ne firent plus
aucun bruit.
Les Prussiens s'étendirent sur le pavé, les pieds au feu, la tête
supportée par leurs manteaux roulés, et ils ronflèrent bientôt tous
les six sur six tons divers, aigus ou sonores, mais continus et
formidables.
Ils dormaient certes depuis longtemps déjà quand un coup de feu
retentit, si fort, qu'on l'aurait cru tiré contre les murs de la
maison. Les soldats se dressèrent aussitôt. Mais deux nouvelles
détonations éclatèrent, suivies de trois autres encore.
La porte du premier s'ouvrit brusquement, et la forestière parut,
nu-pieds, en chemise, en jupon court, une chandelle à la main, l'air
affolé. Elle balbutia:
--V'là les Français, ils sont au moins deux cents. S'ils vous trouvent
ici, ils vont brûler la maison. Descendez dans la cave bien vite, et
faites pas de bruit. Si vous faites du bruit, nous sommes perdus.
Le sous-officier, effaré, murmura:
--Che feux pien, che feux pien. Par où faut-il tescendre?
La jeune femme souleva avec précipitation la trappe étroite et
carrée, et les six hommes disparurent par le petit escalier tournant,
s'enfonçant dans le sol l'un après l'autre, à reculons, pour bien tâter
les marches du pied.
Mais quand la pointe du dernier casque eut disparu, Berthine rabattant
la lourde planche de chêne, épaisse comme un mur, dure comme de
l'acier, maintenue par des charnières et une serrure de cachot, donna
deux longs tours de clef, puis elle se mit à rire, d'un rire muet et
ravi, avec une envie folle de danser sur la tête de ses prisonniers.
Ils ne faisaient aucun bruit, enfermés là dedans comme dans une boîte
solide, une boîte de pierre, ne recevant que l'air d'un soupirail garni
de barres de fer.
Berthine aussitôt ralluma son feu, remit dessus sa marmite, et refit de
la soupe en murmurant:
--Le père s'ra fatigué cette nuit.
Puis elle s'assit et attendit. Seul, le balancier sonore de l'horloge,
promenait dans le silence son tic tac régulier.
De temps en temps la jeune femme jetait un regard sur le cadran, un
regard impatient qui semblait dire:
--Ça ne va pas vite.
Mais bientôt il lui sembla qu'on murmurait sous ses pieds. Des paroles
basses, confuses lui parvenaient à travers la voûte maçonnée de la
cave. Les Prussiens commençaient à deviner sa ruse, et bientôt le
sous-officier remonta le petit escalier et vint heurter du poing la
trappe. Il cria de nouveau:
--Oufrez.
Elle se leva, s'approcha et, imitant son accent:
--Qu'est-ce que fous foulez?
--Oufrez.
--Che n'oufre bas.
L'homme se fâchait.
--Oufrez ou che gasse la borte.
Elle se mit à rire:
--Casse, mon bonhomme, casse, mon bonhomme.
Et il commença à frapper avec la crosse de son fusil contre la trappe
de chêne, fermée sur sa tête. Mais elle aurait résisté à des coups de
catapulte.
La forestière l'entendit redescendre. Puis les soldats vinrent, l'un
après l'autre, essayer leur force, et inspecter la fermeture. Mais,
jugeant sans doute leurs tentatives inutiles, ils redescendirent tous
dans la cave et recommencèrent à parler entre eux.
La jeune femme les écoutait, puis elle alla ouvrir la porte du dehors
et elle tendit l'oreille dans la nuit.
Un aboiement lointain lui parvint. Elle se mit à siffler comme aurait
fait un chasseur, et, presque aussitôt, deux énormes chiens surgirent
dans l'ombre et bondirent sur elle en gambadant. Elle les saisit par
le cou et les maintint pour les empêcher de courir. Puis elle cria de
toute sa force:
--Ohé père?
Une voix répondit, très éloignée encore:
--Ohé Berthine.
Elle attendit quelques secondes, puis reprit:
--Ohé père.
La voix plus proche répéta:
--Ohé Berthine.
La forestière reprit:
--Passe pas devant le soupirail. Y a des Prussiens dans la cave.
Et brusquement la grande silhouette de l'homme se dessina sur la
gauche, arrêtée entre deux troncs d'arbres. Il demanda, inquiet:
--Des Prussiens dans la cave. Qué qui font?
La jeune femme se mit à rire:
--C'est ceux d'hier. Ils s'étaient perdus dans la forêt, je les ai mis
au frais dans la cave.
Et elle conta l'aventure, comment elle les avait effrayés avec des
coups de revolver et enfermés dans le caveau.
Le vieux toujours grave demanda:
--Qué que tu veux que j'en fassions à c't'heure?
Elle répondit:
--Va quérir M. Lavigne avec sa troupe. Il les fera prisonniers. C'est
lui qui sera content.
Et le père Pichon sourit:
--C'est vrai qu'i sera content.
Sa fille reprit:
--T'as d'la soupe, mange-la vite et pi repars.
Le vieux garde s'attabla, et se mit à manger la soupe après avoir posé
par terre deux assiettes pleines pour ses chiens.
Les Prussiens, entendant parler, s'étaient tus.
L'Échasse repartit un quart d'heure plus tard. Et Berthine, la tête
dans ses mains, attendit.
Les prisonniers recommençaient à s'agiter. Ils criaient maintenant,
appelaient, battaient sans cesse de coups de crosse furieux la trappe
inébranlable du caveau.
Puis ils se mirent à tirer des coups de fusil par le soupirail,
espérant sans doute être entendus si quelque détachement allemand
passait dans les environs.
La forestière ne remuait plus; mais tout ce bruit l'énervait,
l'irritait. Une colère méchante s'éveillait en elle; elle eût voulu les
assassiner, les gueux, pour les faire taire.
Puis, son impatience grandissant, elle se mit à regarder l'horloge, à
compter les minutes.
Le père était parti depuis une heure et demie. Il avait atteint la
ville maintenant. Elle croyait le voir. Il racontait la chose à M.
Lavigne, qui pâlissait d'émotion et sonnait sa bonne pour avoir
son uniforme et ses armes. Elle entendait, lui semblait-il, le
tambour courant par les rues. Les têtes effarées apparaissaient aux
fenêtres. Les soldats citoyens sortaient de leurs maisons, à peine
vêtus, essoufflés, bouclant leurs ceinturons, et partaient, au pas
gymnastique, vers la maison du commandant.
Puis la troupe, l'Échasse en tête, se mettait en marche, dans la nuit,
dans la neige, vers la forêt.
Elle regardait l'horloge: «Ils peuvent être ici dans une heure.»
Une impatience nerveuse l'envahissait. Les minutes lui paraissaient
interminables. Comme c'était long!
Enfin, le temps qu'elle avait fixé pour leur arrivée fut marqué par
l'aiguille.
Et elle ouvrit de nouveau la porte, pour les écouter venir. Elle
aperçut une ombre marchant avec précaution. Elle eut peur, poussa un
cri. C'était son père.
Il dit:
--Ils m'envoient pour voir s'il n'y a rien de changé.
--Non, rien.
Alors, il lança à son tour, dans la nuit, un coup de sifflet strident
et prolongé. Et, bientôt, on vit une chose brune qui s'en venait, sous
les arbres, lentement: l'avant-garde composée de dix hommes.
L'Échasse répétait à tout instant:
--Passez pas devant le soupirail.
Et les premiers arrivés montraient aux nouveaux venus le soupirail
redouté.
Enfin le gros de la troupe se montra, en tout deux cents hommes,
portant chacun deux cents cartouches.
M. Lavigne, agité, frémissant, les disposa de façon à cerner de partout
la maison en laissant un large espace libre devant le petit trou noir,
au ras du sol, par où la cave prenait de l'air.
Puis il entra dans l'habitation et s'informa de la force et de
l'attitude de l'ennemi, devenu tellement muet qu'on aurait pu le croire
disparu, évanoui, envolé par le soupirail.
M. Lavigne frappa du pied la trappe et appela:
--Monsieur l'officier prussien?
L'Allemand ne répondit pas.
Le commandant reprit:
--Monsieur l'officier prussien?
Ce fut en vain. Pendant vingt minutes il somma cet officier silencieux
de se rendre avec armes et bagages, en lui promettant la vie sauve et
les honneurs militaires pour lui et ses soldats. Mais il n'obtint aucun
signe de consentement ou d'hostilité. La situation devenait difficile.
Les soldats-citoyens battaient la semelle dans la neige, se
frappaient les épaules à grands coups de bras, comme font les cochers
pour s'échauffer, et ils regardaient le soupirail avec une envie
grandissante et puérile de passer devant.
Un d'eux, enfin, se hasarda, un nommé Potdevin qui était très souple.
Il prit son élan et passa en courant comme un cerf. La tentative
réussit. Les prisonniers semblaient morts.
Une voix cria:
--Y a personne.
Et un autre soldat traversa l'espace libre devant le trou dangereux.
Alors ce fut un jeu. De minute en minute, un homme se lançant, passait
d'une troupe dans l'autre comme font les enfants en jouant aux barres,
et il lançait derrière lui des éclaboussures de neige tant il agitait
vivement les pieds. On avait allumé, pour se chauffer, de grands feux
de bois mort, et ce profil courant du garde national apparaissait
illuminé dans un rapide voyage du camp de droite au camp de gauche.
Quelqu'un cria.
--A toi, Maloison.
Maloison était un gros boulanger dont le ventre donnait à rire aux
camarades.
Il hésitait. On le blagua. Alors, prenant son parti, il se mit en
route, d'un petit pas gymnastique régulier et essoufflé, qui secouait
sa forte bedaine.
Tout le détachement riait aux larmes. On criait pour l'encourager:
--Bravo, bravo Maloison!
Il arrivait environ aux deux tiers de son trajet quand une flamme
longue, rapide et rouge, jaillit du soupirail. Une détonation retentit,
et le vaste boulanger s'abattit sur le nez avec un cri épouvantable.