--Vous n'en avez pas assez, peut-être. Parce que tu amènes des gens,

ce n'est pas une raison pour dévorer tout ce qu'il y a dans la maison.

Qu'est-ce que je mangerai, moi, ce soir?

Nous nous levâmes. Boivin me coula dans l'oreille:

--Attends-moi une minute, et nous filons.

Puis il passa dans la cuisine où sa femme était rentrée. Et j'entendis:

--Donne-moi vingt sous, ma chérie.

--Qu'est-ce que tu veux faire, avec vingt sous?

--Mais on ne sait pas ce qui peut arriver. Il est toujours bon d'avoir

de l'argent.

Elle hurla, pour être entendue de moi:

--Non, je ne te les donnerai pas! Puisque cet homme a déjeuné chez toi,

c'est bien le moins qu'il paye tes dépenses de la journée.

Le père Boivin revint me prendre. Comme je voulais être poli, je

m'inclinai devant la maîtresse du logis en balbutiant:

--Madame... remerciements... gracieux accueil...

Elle répondit:

--C'est bien. Mais n'allez pas me le ramener soûl, parce que vous

auriez affaire à moi, vous savez!

Nous partîmes.

Il fallut traverser une plaine nue comme une table, en plein soleil. Je

voulus cueillir une plante le long du chemin et je poussai un cri de

douleur. Ça m'avait fait un mal affreux dans la main. On appelle ces

herbes-là des orties. Et puis ça puait le fumier partout, mais ça puait

à vous tourner le cœur.

Boivin me disait:

--Un peu de patience, nous arrivons au bord de la rivière.

En effet, nous arrivâmes au bord de la rivière. Là, ça puait la vase et

l'eau sale, et il vous tombait un tel soleil sur cette eau, que j'en

avais les yeux brûlés.

Je priai Boivin d'entrer quelque part. Il me fit pénétrer dans une

espèce de case pleine d'hommes, une taverne à matelots d'eau douce. Il

me disait:

--Ça n'a pas d'apparence, mais on y est fort bien.

J'avais faim. Je fis apporter une omelette. Mais voilà que, dès le

second verre de vin, ce gueux de Boivin perdit la tête et je compris

pourquoi sa femme ne lui servait que de l'abondance.

Il pérora, se leva, voulut faire des tours de force, se mêla en

pacificateur à la querelle de deux ivrognes qui se battaient, et nous

aurions été assommés tous les deux sans l'intervention du patron.

Je l'entraînai, en le soutenant comme on soutient les pochards,

jusqu'au premier buisson, où je le déposai. Je m'étendis moi-même à son

côté. Et il paraît que je m'endormis.

Certes, nous avons dormi longtemps, car il faisait nuit quand je me

réveillai. Boivin ronflait à mon côté. Je le secouai. Il se leva, mais

il était encore gris, un peu moins cependant.

Et nous voilà repartis, dans les ténèbres, à travers la plaine. Boivin

prétendait retrouver sa route. Il me fit tourner à gauche, puis à

droite, puis à gauche. On ne voyait ni ciel, ni terre, et nous nous

trouvâmes perdus au milieu d'une espèce de forêt de pieux qui nous

arrivaient à la hauteur du nez. Il paraît que c'était une vigne avec

ses échalas. Pas un bec de gaz à l'horizon. Nous avons circulé là

dedans peut-être une heure ou deux, tournant, vacillant, étendant les

bras, fous, sans trouver le bout, car nous devions toujours revenir sur

nos pas.

A la fin, Boivin s'abattit sur un bâton qui lui déchira la joue, et

sans s'émouvoir il demeura assis par terre, poussant de tout son gosier

des «La-i-tou!» prolongés et retentissants, pendant que je criais: «Au

secours!» de toute ma force, en allumant des allumettes-bougies pour

éclairer les sauveteurs et pour me mettre du cœur au ventre.

Enfin, un paysan attardé nous entendit et nous remit dans notre route.

Je conduisis Boivin jusque chez lui. Mais comme j'allais le laisser

sur le seuil de son jardin, la porte s'ouvrit brusquement et sa femme

parut, une chandelle à la main. Elle me fit une peur affreuse.

Puis, dès qu'elle aperçut son mari, qu'elle devait attendre depuis la

tombée du jour, elle hurla, en s'élançant vers moi:

--Ah! canaille, je savais bien que vous le ramèneriez soûl!

Ma foi, je me sauvai, en courant jusqu'à la gare, et comme je pensais

que la furie me poursuivait, je m'enfermai dans les water-closets, car

un train ne devait passer qu'une demi-heure plus tard.

Voilà pourquoi je ne me suis jamais marié, et pourquoi je ne sors plus

jamais de Paris.

_Le Père Mongilet_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 24 février

1885.

L'ARMOIRE.

ON parlait de filles, après dîner, car de quoi parler, entre hommes?

Un de nous dit:

--Tiens, il m'est arrivé une drôle d'histoire à ce sujet.

Et il conta.

--Un soir de l'hiver dernier, je fus pris soudain d'une de ces

lassitudes désolées, accablantes, qui vous saisissent l'âme et le corps

de temps en temps. J'étais chez moi, tout seul, et je sentis bien que

si je demeurais ainsi j'allais avoir une effroyable crise de tristesse,

de ces tristesses qui doivent mener au suicide quand elles reviennent

souvent.

J'endossai mon pardessus, et je sortis sans savoir du tout ce que

j'allais faire. Étant descendu jusqu'aux boulevards, je me mis à errer

le long des cafés presque vides, car il pleuvait, il tombait une de ces

pluies menues qui mouillent l'esprit autant que les habits, non pas une

de ces bonnes pluies d'averse, s'abattant en cascade et jetant sous

les portes cochères les passants essoufflés, mais une de ces pluies

si fines qu'on ne sent point les gouttes, une de ces pluies humides

qui déposent incessamment sur vous d'imperceptibles gouttelettes et

couvrent bientôt les habits d'une mousse d'eau glacée et pénétrante.

Que faire? J'allais, je revenais, cherchant où passer deux heures,

et découvrant pour la première fois qu'il n'y a pas un endroit de

distraction, dans Paris, le soir. Enfin, je me décidai à entrer aux

Folies-Bergères, cette amusante halle aux filles.

Peu de monde dans la grande salle. Le long promenoir en fer à cheval ne

contenait que des individus de peu, dont la race commune apparaissait

dans la démarche, dans le vêtement, dans la coupe des cheveux et de la

barbe, dans le chapeau, dans le teint. C'est à peine si on apercevait

de temps en temps un homme qu'on devinât lavé, parfaitement lavé,

et dont tout l'habillement eût un air d'ensemble. Quant aux filles,

toujours les mêmes, les affreuses filles que vous connaissez, laides,

fatiguées, pendantes, et allant de leur pas de chasse, avec cet air de

dédain imbécile qu'elles prennent, je ne sais pourquoi.

Je me disais que vraiment pas une de ces créatures avachies,

graisseuses plutôt que grasses, bouffies d'ici et maigres de là, avec

des bedaines de chanoines et des jambes d'échassiers cagneux, ne valait

le louis qu'elles obtiennent à grand'peine après en avoir demandé cinq.

Mais soudain j'en aperçus une petite qui me parut gentille, pas toute

jeune, mais fraîche, drôlette, provocante. Je l'arrêtai, et bêtement,

sans réfléchir, je fis mon prix, pour la nuit. Je ne voulais pas

rentrer chez moi, seul, tout seul; j'aimais encore mieux la compagnie

et l'étreinte de cette drôlesse.

Et je la suivis. Elle habitait une grande, grande maison, rue des

Martyrs. Le gaz était éteint déjà dans l'escalier. Je montai lentement,

allumant d'instant en instant une allumette-bougie, heurtant les

marches du pied, trébuchant et mécontent, derrière la jupe dont

j'entendais le bruit devant moi.

Elle s'arrêta au quatrième étage, et ayant refermé la porte du dehors,

elle demanda:

--Alors tu restes jusqu'à demain?

--Mais oui. Tu sais bien que nous en sommes convenus.

--C'est bon, mon chat, c'était seulement pour savoir. Attends-moi ici

une minute, je reviens tout à l'heure.

Et elle me laissa dans l'obscurité. J'entendis qu'elle fermait deux

portes, puis il me sembla qu'elle parlait. Je fus surpris, inquiet.

L'idée d'un souteneur m'effleura. Mais j'ai des poings et des reins

solides. «Nous verrons bien», pensai-je.

J'écoutai de toute l'attention de mon oreille et de mon esprit. On

remuait, on marchait doucement, avec de grandes précautions. Puis une

autre porte fut ouverte, et il me sembla bien que j'entendais encore

parler, mais tout bas.

Elle revint, portant une bougie allumée:

--Tu peux entrer, dit-elle.

Ce tutoiement était une prise de possession. J'entrai, et après avoir

traversé une salle à manger où il était visible qu'on ne mangeait

jamais, je pénétrai dans la chambre de toutes les filles, la chambre

meublée, avec des rideaux de reps, et l'édredon de soie ponceau tigré

de taches suspectes.

Elle reprit:

--Mets-toi à ton aise, mon chat.

J'inspectais l'appartement d'un œil soupçonneux. Rien cependant ne me

paraissait inquiétant.

Elle se déshabilla si vite qu'elle fut au lit avant que j'eusse ôté mon

pardessus. Elle se mit à rire:

--Eh bien, qu'est-ce que tu as? Es-tu changé en statue de sel? Voyons,

dépêche-toi.

Je l'imitai et je la rejoignis.

Cinq minutes plus tard j'avais une envie folle de me rhabiller et de

partir. Mais cette lassitude accablante qui m'avait saisi chez moi, me

retenait, m'enlevait toute force pour remuer, et je restais malgré le

dégoût qui me prenait dans ce lit public. Le charme sensuel que j'avais

cru voir en cette créature, là-bas, sous les lustres du théâtre, avait

disparu entre mes bras, et je n'avais plus contre moi, chair à chair,

que la fille vulgaire, pareille à toutes, dont le baiser indifférent et

complaisant avait un arrière-goût d'ail.

Je me mis à lui parler.

Y a-t-il longtemps que tu habites ici? lui dis-je.

--Voilà six mois passés au 15 janvier.

--Où étais-tu, avant ça?

--J'étais rue Clauzel. Mais la concierge m'a fait des misères et j'ai

donné congé.

Et elle se mit à me raconter une interminable histoire de portière qui

avait fait des potins sur elle.

Mais tout à coup j'entendis remuer tout près de nous. Ça avait été

d'abord un soupir, puis un bruit léger, mais distinct, comme si

quelqu'un s'était retourné sur une chaise.

Je m'assis brusquement dans le lit, et je demandai:

--Qu'est-ce que ce bruit-là?

Elle répondit avec assurance et tranquillité:

--Ne t'inquiète pas, mon chat, c'est la voisine. La cloison est si

mince qu'on entend tout comme si c'était ici. En voilà des sales

boîtes. C'est en carton.

Ma paresse était si forte que je me renfonçai sous les draps. Et nous

nous remîmes à causer. Harcelé par la curiosité bête qui pousse tous

les hommes à interroger ces créatures sur leur première aventure, à

vouloir lever le voile de leur première faute, comme pour trouver en

elles une trace lointaine d'innocence, pour les aimer peut-être dans

le souvenir rapide, évoqué par un mot vrai, de leur candeur et de leur

pudeur d'autrefois, je la pressai de questions sur ses premiers amants.

Je savais qu'elle mentirait. Qu'importe? Parmi tous ces mensonges je

découvrirais peut-être une chose sincère et touchante.

--Voyons, dis-moi qui c'était.

--C'était un canotier, mon chat.

--Ah! Raconte-moi. Où étiez-vous?

--J'étais à Argenteuil.

--Qu'est-ce que tu faisais?

--J'étais bonne dans un restaurant.

--Quel restaurant?

--Au _Marin d'eau douce_. Le connais-tu?

--Parbleu, chez Bonanfan.

--Oui, c'est ça.

--Et comment t'a-t-il fait la cour, ce canotier?

--Pendant que je faisais son lit. Il m'a forcée.

Mais brusquement je me rappelai la théorie d'un médecin de mes amis, un

médecin observateur et philosophe qu'un service constant dans un grand

hôpital met en rapports quotidiens avec des filles-mères et des filles

publiques, avec toutes les hontes et toutes les misères des femmes,

des pauvres femmes devenues la proie affreuse du mâle errant avec de

l'argent dans sa poche.

--Toujours, me disait-il, toujours une fille est débauchée par un

homme de sa classe et de sa condition. J'ai des volumes d'observations

là-dessus. On accuse les riches de cueillir la fleur d'innocence des

enfants du peuple. Ça n'est pas vrai. Les riches payent le bouquet

cueilli! Ils en cueillent aussi, mais sur les secondes floraisons; ils

ne les coupent jamais sur la première.

Alors me tournant vers ma compagne, je me mis à rire.

--Tu sais que je la connais, ton histoire. Ce n'est pas le canotier qui

t'as connue le premier.

--Oh! si, mon chat, je te le jure.

--Tu mens, ma chatte.

--Oh! non, je te promets!

--Tu mens. Allons, dis-moi tout.

Elle semblait hésiter, étonnée.

Je repris:

--Je suis sorcier, ma belle enfant, je suis somnambule. Si tu ne me dis

pas la vérité, je vais t'endormir et je la saurai.

Elle eut peur, étant stupide comme ses pareilles. Elle balbutia:

--Comment l'as-tu deviné?

Je repris:

--Allons, parle.

--Oh! la première fois, ça ne fut presque rien. C'était à la fête du

pays. On avait fait venir un chef d'extra, M. Alexandre. Dès qu'il est

arrivé, il a fait tout ce qu'il a voulu dans la maison. Il commandait

à tout le monde, au patron, à la patronne, comme s'il avait été un

roi... C'était un grand bel homme qui ne tenait pas en place devant

son fourneau. Il criait toujours: «Allons, du beurre,--des œufs, du

madère.» Et il fallait lui apporter ça tout de suite en courant, ou

bien il se fâchait et il vous en disait à vous faire rougir jusque sous

les jupes.

Quand la journée fut finie, il se mit à fumer sa pipe devant la porte.

Et comme je passais contre lui avec une pile d'assiettes, il me dit

comme ça: «Allons, la gosse, viens-t'en jusqu'au bord de l'eau pour me

montrer le pays?» Moi j'y allai comme une sotte; et à peine que nous

avons été sur la rive, il m'a forcée si vite, que je n'ai pas même su

ce qu'il faisait. Et puis il est parti par le train de neuf heures. Je

ne l'ai pas revu après ça.

Je demandai:

--C'est tout?

Elle bégaya:

--Oh! je crois bien que c'est à lui Florentin?

--Qui ça, Florentin!

--C'est mon petit!

--Ah! très bien. Et tu as fait croire au canotier qu'il en était le

père, n'est-ce pas?

--Pardi?

--Il avait de l'argent, le canotier?

--Oui, il m'a laissé une rente de trois cents francs sur la tête de

Florentin.

Je commençais à m'amuser. Je repris:

--Très bien ma fille, c'est très bien. Vous êtes toutes moins bêtes

qu'on ne croit, tout de même. Et quel âge a-t-il, Florentin, maintenant?

Elle reprit:

--V'la qu'il a douze ans. Il fera sa première communion au printemps.

--C'est parfait, et depuis ça, tu fais ton métier en conscience?

Elle soupira, résignée:

--On fait ce qu'on peut...

Mais un grand bruit, parti de la chambre même, me fit sauter du

lit d'un bond, le bruit d'un corps tombant et se relevant avec des

tâtonnements de mains sur un mur.

J'avais saisi la bougie et je regardais autour de moi, effaré et

furieux. Elle s'était levée aussi, essayant de me retenir, de m'arrêter

en murmurant:

--Ça n'est rien, mon chat, je t'assure que ça n'est rien.

Mais, j'avais découvert, moi, de quel côté était parti ce bruit

étrange. J'allai droit vers une porte cachée à la tête de notre lit et

je l'ouvris brusquement... et j'aperçus, tremblant, ouvrant sur moi des

yeux effarés et brillants, un pauvre petit garçon pâle et maigre, assis

à côté d'une grande chaise de paille, d'où il venait de tomber.

Dès qu'il m'aperçut, il se mit à pleurer, et ouvrant les bras vers sa

mère:

--Ça n'est pas ma faute, maman, ça n'est pas ma faute. Je m'étais

endormi et j'ai tombé. Faut pas me gronder, ça n'est pas ma faute.

Je me retournai vers la femme. Et je prononçai:

--Qu'est-ce que ça veut dire?

Elle semblait confuse et désolée. Elle articula, d'une voix entrecoupée:

--Qu'est-ce que tu veux? Je ne gagne pas assez pour le mettre en

pension, moi! Il faut bien que je le garde, et je n'ai pas de quoi

me payer une chambre de plus, pardi. Il couche avec moi quand j'ai

personne. Quand on vient pour une heure ou deux, il peut bien rester

dans l'armoire, il se tient tranquille; il connaît ça. Mais quand on

reste toute la nuit, comme toi, ça lui fatigue les reins de dormir

sur une chaise, à cet enfant... Ça n'est pas sa faute non plus... Je

voudrais bien t'y voir, toi... dormir toute la nuit sur une chaise...

Tu m'en dirais des nouvelles...

Elle se fâchait, s'animait, criait.

L'enfant pleurait toujours. Un pauvre enfant chétif et timide, oui,

c'était bien l'enfant de l'armoire, de l'armoire froide et sombre,

l'enfant qui revenait de temps en temps reprendre un peu de chaleur

dans la couche un instant vide.

Moi aussi, j'avais envie de pleurer.

Et je rentrai coucher chez moi.

_L'Armoire_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 16 décembre 1884, sous

la signature: MAUFRIGNEUSE.

LA CHAMBRE 11.

COMMENT! vous ne savez pas pourquoi on a déplacé M. le Premier

Président Amandon?

--Non, pas du tout.

--Lui non plus, d'ailleurs, ne l'a jamais su. Mais c'est une histoire

des plus bizarres.

--Contez-la moi.

--Vous vous rappelez bien Mme Amandon, cette jolie petite brune maigre,

si distinguée et fine qu'on appelait Madame Marguerite dans tout

Perthuis-le-Long?

--Oui, parfaitement.

--Eh bien, écoutez. Vous vous rappelez aussi comme elle était

respectée, considérée, aimée mieux que personne dans la ville; elle

savait recevoir, organiser une fête ou une œuvre de bienfaisance,

trouver de l'argent pour les pauvres et distraire les jeunes gens par

mille moyens.

Elle était fort élégante et fort coquette, cependant, mais d'une

coquetterie platonique et d'une élégance charmante de province, car

c'était une provinciale cette petite femme-là, une provinciale exquise.

Messieurs les écrivains qui sont tous parisiens nous chantent la

Parisienne sur tous les tons, parce qu'ils ne connaissent qu'elle, mais

je déclare, moi! que la provinciale vaut cent fois plus, quand elle est

de qualité supérieure.

La provinciale fine a une allure toute particulière, plus discrète

que celle de la Parisienne, plus humble, qui ne promet rien et donne

beaucoup, tandis que la Parisienne, la plupart du temps, promet

beaucoup et ne donne rien au déshabillé.

La Parisienne, c'est le triomphe élégant et effronté du faux. La

provinciale, c'est la modestie du vrai.

Une petite provinciale délurée, avec son air de bourgeoise alerte, sa

candeur trompeuse de pensionnaire, son sourire qui ne dit rien, et ses

bonnes petites passions adroites, mais tenaces, doit montrer mille

fois plus de ruse, de souplesse, d'invention féminine que toutes les

Parisiennes réunies, pour arriver à satisfaire ses goûts, ou ses vices,

sans éveiller aucun soupçon, aucun potin, aucun scandale dans la

petite ville qui la regarde avec tous ses yeux et toutes ses fenêtres.

Mme Amandon était un type de cette race rare, mais charmante. Jamais on

ne l'avait suspectée, jamais on n'aurait pensé que sa vie n'était pas

limpide comme son regard, un regard marron, transparent et chaud, mais

si honnête--vas-y voir!

Donc, elle avait un truc admirable, d'une invention géniale, d'une

ingéniosité merveilleuse et d'une incroyable simplicité.

Elle cueillait tous ses amants dans l'armée, et les gardait trois ans,

le temps de leur séjour dans la garnison.--Voilà.--Elle n'avait pas

d'amour, elle avait des sens.

Dès qu'un nouveau régiment arrivait à Perthuis-le-Long, elle prenait

des renseignements sur tous les officiers entre trente et quarante

ans--car avant trente ans on n'est pas encore discret. Après quarante

ans, on faiblit souvent.

Oh! elle connaissait les cadres aussi bien que le colonel. Elle savait

tout, tout, les habitudes intimes, l'instruction, l'éducation, les

qualités physiques, la résistance à la fatigue, le caractère patient ou

violent, la fortune, la tendance à l'épargne ou à la prodigalité. Puis

elle faisait son choix. Elle prenait de préférence les hommes d'allure

calme, comme elle, mais elle les voulait beaux. Elle voulait encore

qu'ils n'eussent aucune liaison connue, aucune passion ayant pu laisser

des traces ou ayant fait quelque bruit. Car l'homme dont on cite les

amours n'est jamais un homme bien discret.

Après avoir distingué celui qui l'aimerait pendant les trois ans de

séjour réglementaire, il restait à lui jeter le mouchoir.

Que de femmes se seraient trouvées embarrassées, auraient pris les

moyens ordinaires, les voies suivies par toutes, se seraient fait

faire la cour en marquant toutes les étapes de la conquête et de la

résistance, en laissant un jour baiser les doigts, le lendemain le

poignet, le jour suivant la joue, et puis la bouche, et puis le reste.

Elle avait une méthode plus prompte, plus discrète et plus sûre. Elle

donnait un bal.

L'officier choisi invitait à danser la maîtresse de la maison. Or, en

valsant, entraînée par le mouvement rapide, étourdie par l'ivresse

de la danse, elle se serrait contre lui comme pour se donner, et lui

étreignait la main d'une pression nerveuse et continue.

S'il ne comprenait pas, ce n'était qu'un sot, et elle passait au

suivant, classé au numéro deux dans les cartons de son désir.

S'il comprenait, c'était une chose faite, sans tapage, sans galanteries

compromettantes, sans visites nombreuses.

Quoi de plus simple et de plus pratique?

Comme les femmes devraient user d'un procédé semblable pour nous

faire comprendre que nous leur plaisons! Combien cela supprimerait de

difficultés, d'hésitations, de paroles, de mouvements, d'inquiétudes,

de trouble, de malentendus. Combien souvent nous passons à côté d'un

bonheur possible, sans nous en douter, car qui peut pénétrer le mystère

des pensées, les abandons secrets de la volonté, les appels muets de

la chair, tout l'inconnu d'une âme de femme, dont la bouche reste

silencieuse, l'œil impénétrable et clair.

Dès qu'il avait compris, il lui demandait un rendez-vous. Et elle le

faisait toujours attendre un mois ou six semaines, pour l'épier, le

connaître et se garder s'il avait quelque défaut dangereux.

Pendant ce temps, il se creusait la tête pour savoir où ils pourraient

se rencontrer sans péril; il imaginait des combinaisons difficiles et

peu sûres.

Puis, dans quelque fête officielle, elle lui disait tout bas:

--Allez, mardi soir, à neuf heures, à l'hôtel du _Cheval d'Or_ près des

remparts, route de Vouziers, et demandez mademoiselle Clarisse. Je

vous attendrai, surtout soyez en civil.

Depuis huit ans, en effet, elle avait une chambre meublée à l'année

dans cette auberge inconnue. C'était une idée de son premier amant

qu'elle avait trouvée pratique, et l'homme parti, elle garda le nid.

Oh! un nid médiocre, quatre murs tapissés de papier gris clair à fleurs

bleues, un lit de sapin, sous des rideaux de mousseline, un fauteuil

acheté par les soins de l'aubergiste, sur son ordre, deux chaises, une

descente de lit, et les quelques vases nécessaires pour la toilette!

Que fallait-il de plus?

Sur les murs, trois grandes photographies. Trois colonels à cheval;

les colonels de ses amants! Pourquoi? Ne pouvant garder l'image même,

le souvenir direct, elle avait peut-être voulu conserver ainsi des

souvenirs par ricochet?

Et elle n'avait jamais été reconnue par personne dans toutes ses

visites au _Cheval d'Or_, direz-vous?

Jamais! Par personne!

Le moyen employé par elle était admirable et simple. Elle avait

imaginé et organisé des séries de réunions de bienfaisance et de piété

auxquelles elle allait souvent et auxquelles elle manquait parfois. Le

mari, connaissant ses œuvres pieuses, qui lui coûtaient fort cher,

vivait sans soupçons.

Donc, une fois le rendez-vous convenu, elle disait, en dînant, devant

les domestiques:

--Je vais ce soir à l'Association des ceintures de flanelle pour les

vieillards paralytiques.

Et elle sortait vers huit heures, entrait à l'Association, en

ressortait aussitôt, passait par diverses rues, et, se trouvant seule

dans quelque ruelle, dans quelque coin sombre et sans quinquet, elle

enlevait son chapeau, le remplaçait par un bonnet de bonne apporté sous

son mantelet, dépliait un tablier blanc dissimulé de la même façon, le

nouait autour de sa taille, et portant dans une serviette son chapeau

de ville et le vêtement qui tout à l'heure lui couvrait les épaules,

elle s'en allait trottinant, hardie, les hanches découvertes, petite

bobonne qui fait une commission; et quelquefois même elle courait comme

si elle eût été fort pressée.

Qui donc aurait reconnu dans cette servante mince et vive madame la

première présidente Amandon?

Elle arrivait au _Cheval d'Or_, montait à sa chambre dont elle avait

la clef; et le gros patron, maître Trouveau, la voyant passer de son

comptoir, murmurait:

--V'là mamzelle Clarisse qui va t'à ses amours.

Il avait bien deviné quelque chose, le gros malin, mais il ne cherchait

pas à en savoir davantage, et certes il a été bien surpris en apprenant

que sa cliente était madame Amandon, madame Marguerite, comme on disait

dans Perthuis-le-Long.

Or, voici comment l'horrible découverte eut lieu.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 11 · 第 5 / 9 段