Il devint l'ami du chef de bureau de la sous-préfecture et du capitaine

de gendarmerie; et ils jouèrent au whist, le soir, au café du Commerce,

mais son œil triste déshabillait la reine de trèfle ou la dame de

carreau, tandis que le problème des jambes absentes dans ces figures à

deux têtes embrouillait tout à fait les images écloses en sa pensée.

Alors il conçut un plan, un vrai plan de Normand rusé. Il fit prendre

à sa femme une bonne qui lui convenait, non point une belle fille,

une coquette, une parée, mais une gaillarde, rouge et rablée, qui

n'éveillerait point de soupçons et qu'il avait préparée avec soin à ses

projets.

Elle leur fut donnée en confiance par le directeur de l'octroi, un ami

complice et complaisant qui la garantissait sous tous les rapports. Et

Mme Bombard accepta avec confiance le trésor qu'on lui présentait.

Simon fut heureux, heureux avec précaution, avec crainte, et avec des

difficultés incroyables.

Il ne dérobait à la surveillance inquiète de sa femme que de très

courts instants, par-ci par-là, sans tranquillité.

Il cherchait un truc, un stratagème, et il finit par en trouver un qui

réussit parfaitement.

Mme Bombard qui n'avait rien à faire se couchait tôt, tandis que

Bombard qui jouait au whist, au café du Commerce, rentrait chaque jour

à neuf heures et demie précises. Il imagina de faire attendre Victorine

dans le couloir de sa maison, sur les marches du vestibule, dans

l'obscurité.

Il avait cinq minutes au plus, car il redoutait toujours une surprise;

mais enfin cinq minutes de temps en temps suffisaient à son ardeur, et

il glissait un louis, car il était large en ses plaisirs, dans la main

de la servante, qui remontait bien vite à son grenier.

Et il riait, il triomphait tout seul, il répétait tout haut comme le

barbier du roi Midas, dans les roseaux du fleuve, en pêchant l'ablette:

--Fichue dedans, la patronne.

Et le bonheur de ficher dedans Mme Bombard équivalait, certes, pour

lui, à tout ce qu'avait d'imparfait et d'incomplet sa conquête à gages.

Or, un soir, il trouva comme d'habitude Victorine l'attendant sur les

marches, mais elle lui parut plus vive, plus animée que d'habitude, et

il demeura peut-être dix minutes au rendez-vous du corridor.

Quand il entra dans la chambre conjugale, Mme Bombard n'y était pas. Il

sentit un grand frisson froid qui lui courait dans le dos et il tomba

sur une chaise, torturé d'angoisse.

Elle apparut, un bougeoir à la main.

Il demanda, tremblant:

--Tu étais sortie?

Elle répondit tranquillement:

--Je été dans la cuisine boire un verre d'eau.

Il s'efforça de calmer les soupçons qu'elle pouvait avoir; mais elle

semblait tranquille, heureuse, confiante; et il se rassura.

Quand ils pénétrèrent, le lendemain, dans la salle à manger pour

déjeuner, Victorine mit sur la table les côtelettes.

Comme elle se relevait, Mme Bombard lui tendit un louis qu'elle tenait

délicatement entre deux doigts, et lui dit, avec son accent calme et

sérieux:

--Tené, ma fille, voilà vingt francs dont j'avé privé vô, hier au soir.

Je vô les rendé.

Et la fille interdite prit la pièce d'or qu'elle regardait d'un air

stupide, tandis que Bombard, effaré, ouvrait sur sa femme des yeux

énormes.

_Bombard_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 28 octobre 1884.

LA CHEVELURE.

LES murs de la cellule étaient nus, peints à la chaux. Une fenêtre

étroite et grillée, percée très haut de façon qu'on ne pût pas y

atteindre, éclairait cette petite pièce claire et sinistre; et le fou,

assis sur une chaise de paille, nous regardait d'un œil fixe, vague

et hanté. Il était fort maigre, avec des joues creuses et des cheveux

presque blancs qu'on devinait blanchis en quelques mois. Ses vêtements

semblaient trop larges pour ses membres secs, pour sa poitrine

rétrécie, pour son ventre creux. On sentait cet homme ravagé, rongé

par sa pensée, par une Pensée, comme un fruit par un ver. Sa Folie,

son idée était là, dans cette tête, obstinée, harcelante, dévorante.

Elle mangeait le corps peu à peu. Elle, l'Invisible, l'Impalpable,

l'Insaisissable, l'Immatérielle Idée minait la chair, buvait le sang,

éteignait la vie.

Quel mystère que cet homme tué par un Songe! Il faisait peine, peur et

pitié, ce Possédé! Quel rêve étrange, épouvantable et mortel habitait

dans ce front, qu'il plissait de rides profondes, sans cesse remuantes?

Le médecin me dit: «Il a de terribles accès de fureur, c'est un des

déments les plus singuliers que j'aie vus. Il est atteint de folie

érotique et macabre. C'est une sorte de nécrophile. Il a d'ailleurs

écrit son journal qui nous montre le plus clairement du monde la

maladie de son esprit. Sa folie y est pour ainsi dire palpable. Si

cela vous intéresse, vous pouvez parcourir ce document.» Je suivis le

docteur dans son cabinet, et il me remit le journal de ce misérable

homme. «Lisez, dit-il, et vous me direz votre avis.»

Voici ce que contenait ce cahier:

Jusqu'à l'âge de trente-deux ans, je vécus tranquille, sans amour. La

vie m'apparaissait très simple, très bonne et très facile. J'étais

riche. J'avais du goût pour tant de choses que je ne pouvais éprouver

de passion pour rien. C'est bon de vivre! Je me réveillais heureux,

chaque jour, pour faire des choses qui me plaisaient, et je me couchais

satisfait, avec l'espérance paisible du lendemain et de l'avenir sans

souci.

J'avais eu quelques maîtresses sans avoir jamais senti mon cœur affolé

par le désir ou mon âme meurtrie d'amour après la possession. C'est bon

de vivre ainsi. C'est meilleur d'aimer, mais terrible. Encore, ceux

qui aiment comme tout le monde doivent-ils éprouver un ardent bonheur,

moindre que le mien peut-être, car l'amour est venu me trouver d'une

incroyable manière.

Étant riche, je recherchais les meubles anciens et les vieux objets; et

souvent je pensais aux mains inconnues qui avaient palpé ces choses,

aux yeux qui les avaient admirées, aux cœurs qui les avaient aimées,

car on aime les choses! Je restais souvent pendant des heures, des

heures et des heures, à regarder une petite montre du siècle dernier.

Elle était si mignonne, si jolie, avec son émail et son or ciselé. Et

elle marchait encore comme au jour où une femme l'avait achetée dans

le ravissement de posséder ce fin bijou. Elle n'avait point cessé de

palpiter, de vivre sa vie de mécanique, et elle continuait toujours son

tic tac régulier, depuis un siècle passé. Qui donc l'avait portée la

première sur son sein dans la tiédeur des étoffes, le cœur de la montre

battant contre le cœur de la femme? Quelle main l'avait tenue au bout

de ses doigts un peu chauds, l'avait tournée, retournée, puis avait

essuyé les bergers de porcelaine ternis une seconde par la moiteur de

la peau? Quels yeux avaient épié sur ce cadran fleuri l'heure attendue,

l'heure chérie, l'heure divine?

Comme j'aurais voulu la connaître, la voir, la femme qui avait choisi

cet objet exquis et rare! Elle est morte! Je suis possédé par le

désir des femmes d'autrefois; j'aime, de loin, toutes celles qui ont

aimé!--L'histoire des tendresses passées m'emplit le cœur de regrets.

Oh! la beauté, les sourires, les caresses jeunes, les espérances! Tout

cela ne devrait-il pas être éternel!

Comme j'ai pleuré, pendant des nuits entières, sur les pauvres femmes

de jadis, si belles, si tendres, si douces, dont les bras se sont

ouverts pour le baiser et qui sont mortes! Le baiser est immortel, lui!

Il va de lèvre en lèvre, de siècle en siècle, d'âge en âge.--Les hommes

le recueillent, le donnent et meurent.

Le passé m'attire, le présent m'effraye parce que l'avenir c'est la

mort. Je regrette tout ce qui s'est fait, je pleure tous ceux qui ont

vécu; je voudrais arrêter le temps, arrêter l'heure. Mais elle va, elle

va, elle passe, elle me prend de seconde en seconde un peu de moi pour

le néant de demain. Et je ne revivrai jamais.

Adieu celles d'hier. Je vous aime.

Mais je ne suis pas à plaindre. Je l'ai trouvée, moi, celle que

j'attendais; et j'ai goûté par elle d'incroyables plaisirs.

Je rôdais dans Paris par un matin de soleil, l'âme en fête, le pied

joyeux, regardant les boutiques avec cet intérêt vague du flâneur.

Tout à coup, j'aperçus chez un marchand d'antiquités un meuble italien

du XVIIe siècle. Il était fort beau, fort rare. Je l'attribuai à un

artiste vénitien du nom de Vitelli, qui fut célèbre à cette époque.

Puis je passai.

Pourquoi le souvenir de ce meuble me poursuivit-il avec tant de force

que je revins sur mes pas? Je m'arrêtai de nouveau devant le magasin

pour le revoir, et je sentis qu'il me tentait.

Quelle singulière chose que la tentation! On regarde un objet et, peu

à peu, il vous séduit, vous trouble, vous envahit comme ferait un

visage de femme. Son charme entre en vous, charme étrange qui vient

de sa forme, de sa couleur, de sa physionomie de chose; et on l'aime

déjà, on le désire, on le veut. Un besoin de possession vous gagne,

besoin doux d'abord, comme timide, mais qui s'accroît, devient violent,

irrésistible.

Et les marchands semblent deviner à la flamme du regard l'envie secrète

et grandissante.

J'achetai ce meuble et je le fis porter chez moi tout de suite. Je le

plaçai dans ma chambre.

Oh! je plains ceux qui ne connaissent pas cette lune de miel du

collectionneur avec le bibelot qu'il vient d'acheter. On le caresse de

l'œil et de la main comme s'il était de chair; on revient à tout moment

près de lui, on y pense toujours, où qu'on aille, quoi qu'on fasse. Son

souvenir aimé vous suit dans la rue, dans le monde, partout; et quand

on rentre chez soi, avant même d'avoir ôté ses gants et son chapeau, on

va le contempler avec une tendresse d'amant.

Vraiment, pendant huit jours, j'adorai ce meuble. J'ouvrais à chaque

instant ses portes, ses tiroirs; je le maniais avec ravissement,

goûtant toutes les joies intimes de la possession.

Or, un soir, je m'aperçus, en tâtant l'épaisseur d'un panneau, qu'il

devait y avoir là une cachette. Mon cœur se mit à battre, et je passai

la nuit à chercher le secret sans le pouvoir découvrir.

J'y parvins le lendemain en enfonçant une lame dans une fente de la

boiserie. Une planche glissa et j'aperçus, étalée sur un fond de

velours noir, une merveilleuse chevelure de femme!

Oui, une chevelure, une énorme natte de cheveux blonds, presque roux,

qui avaient dû être coupés contre la peau, et liés par une corde d'or.

Je demeurai stupéfait, tremblant, troublé! Un parfum presque

insensible, si vieux qu'il semblait l'âme d'une odeur, s'envolait de ce

tiroir mystérieux et de cette surprenante relique.

Je la pris, doucement, presque religieusement, et je la tirai de sa

cachette. Aussitôt elle se déroula, répandant son flot doré qui tomba

jusqu'à terre, épais et léger, souple et brillant comme la queue en feu

d'une comète.

Une émotion étrange me saisit. Qu'était-ce que cela? Quand? comment?

pourquoi ces cheveux avaient-ils été enfermés dans ce meuble? Quelle

aventure, quel drame cachait ce souvenir?

Qui les avait coupés? un amant un jour d'adieu? un mari un jour de

vengeance? ou bien celle qui les avait portés sur son front, un jour de

désespoir?

Était-ce à l'heure d'entrer au cloître qu'on avait jeté là cette

fortune d'amour, comme un gage laissé au monde des vivants? Était-ce à

l'heure de la clouer dans la tombe, la jeune et belle morte, que celui

qui l'adorait avait gardé la parure de sa tête, la seule chose qu'il

pût conserver d'elle, la seule partie vivante de sa chair qui ne dût

point pourrir, la seule qu'il pouvait aimer encore et caresser, et

baiser dans ses rages de douleur?

N'était-ce point étrange que cette chevelure fût demeurée ainsi, alors

qu'il ne restait plus une parcelle du corps dont elle était née?

Elle me coulait sur les doigts, me chatouillait la peau d'une caresse

singulière, d'une caresse de morte. Je me sentais attendri comme si

j'allais pleurer.

Je la gardai longtemps, longtemps en mes mains, puis il me sembla

qu'elle m'agitait, comme si quelque chose de l'âme fût resté caché

dedans. Et je la remis sur le velours terni par le temps, et je

repoussai le tiroir, et je refermai le meuble, et je m'en allai par les

rues pour rêver.

J'allais devant moi, plein de tristesse, et aussi plein de trouble,

de ce trouble qui vous reste au cœur après un baiser d'amour. Il me

semblait que j'avais vécu autrefois déjà, que j'avais dû connaître

cette femme.

Et les vers de Villon me montèrent aux lèvres, ainsi qu'y monte un

sanglot:

Dictes-moy où, ne en quel pays

Est Flora, la belle Romaine,

Archipiada, ne Thaïs,

Qui fut sa cousine germaine?

Echo parlant quand bruyt on maine

Dessus rivière, ou sus estan;

Qui beauté eut plus que humaine?

Mais où sont les neiges d'antan?

................................

La royne blanche comme un lys

Qui chantoit à voix de sereine,

Berthe au grand pied, Bietris, Allys,

Harembouges qui tint le Mayne,

Et Jehanne la bonne Lorraine

Que Anglais bruslèrent à Rouen?

Où sont-ils, Vierge souveraine?

Mais où sont les neiges d'antan?

Quand je rentrai chez moi, j'éprouvai un irrésistible désir de revoir

mon étrange trouvaille; et je la repris, et je sentis, en la touchant,

un long frisson qui me courut dans les membres.

Durant quelques jours cependant, je demeurai dans mon état ordinaire,

bien que la pensée vive de cette chevelure ne me quittât plus.

Dès que je rentrais, il fallait que je la visse et que je la maniasse.

Je tournais la clef de l'armoire avec ce frémissement qu'on a en

ouvrant la porte de la bien-aimée, car j'avais aux mains et au cœur un

besoin confus, singulier, continu, sensuel de tremper mes doigts dans

ce ruisseau charmant de cheveux morts.

Puis, quand j'avais fini de la caresser, quand j'avais refermé le

meuble, je la sentais là toujours, comme si elle eût été un être

vivant, caché, prisonnier; je la sentais et je la désirais encore;

j'avais de nouveau le besoin impérieux de la reprendre, de la palper,

de m'énerver jusqu'au malaise par ce contact froid, glissant, irritant,

affolant, délicieux.

Je vécus ainsi un mois ou deux, je ne sais plus. Elle m'obsédait, me

hantait. J'étais heureux et torturé, comme dans une attente d'amour,

comme après les aveux qui précèdent l'étreinte.

Je m'enfermais seul avec elle pour la sentir sur ma peau, pour enfoncer

mes lèvres dedans, pour la baiser, la mordre. Je l'enroulais autour de

mon visage, je la buvais, je noyais mes yeux dans son onde dorée afin

de voir le jour blond, à travers.

Je l'aimais! Oui, je l'aimais. Je ne pouvais plus me passer d'elle, ni

rester une heure sans la revoir.

Et j'attendais... j'attendais... quoi? Je ne le savais pas?--Elle.

Une nuit je me réveillai brusquement avec la pensée que je ne me

trouvais pas seul dans ma chambre.

J'étais seul pourtant. Mais je ne pus me rendormir; et comme je

m'agitais dans une fièvre d'insomnie, je me levai pour aller toucher la

chevelure. Elle me parut plus douce que de coutume, plus animée. Les

morts reviennent-ils? Les baisers dont je la réchauffais me faisaient

défaillir de bonheur; et je l'emportai dans mon lit, et je me couchai,

en la pressant sur mes lèvres, comme une maîtresse qu'on va posséder.

Les morts reviennent! Elle est venue. Oui, je l'ai vue, je l'ai tenue,

je l'ai eue, telle qu'elle était vivante autrefois, grande, blonde,

grasse, les seins froids, la hanche en forme de lyre; et j'ai parcouru

de mes caresses cette ligne ondulante et divine qui va de la gorge aux

pieds en suivant toutes les courbes de la chair.

Oui, je l'ai eue, tous les jours, toutes les nuits. Elle est revenue,

la Morte, la belle Morte, l'Adorable, la Mystérieuse, l'Inconnue,

toutes les nuits.

Mon bonheur fut si grand, que je ne l'ai pu cacher. J'éprouvais près

d'elle un ravissement surhumain, la joie profonde, inexplicable de

posséder l'Insaisissable, l'Invisible, la Morte! Nul amant ne goûta des

jouissances plus ardentes, plus terribles!

Je n'ai point su cacher mon bonheur. Je l'aimais si fort que je n'ai

plus voulu la quitter. Je l'ai emportée avec moi toujours, partout.

Je l'ai promenée par la ville comme ma femme, et conduite au théâtre

en des loges grillées, comme ma maîtresse... Mais on l'a vue... on a

deviné... on me l'a prise... Et on m'a jeté dans une prison, comme un

malfaiteur. On l'a prise... Oh! misère!...

Le manuscrit s'arrêtait là. Et soudain, comme je relevais sur le

médecin des yeux effarés, un cri épouvantable, un hurlement de fureur

impuissante et de désir exaspéré s'éleva dans l'asile.

--Écoutez-le, dit le docteur. Il faut doucher cinq fois par jour ce fou

obscène. Il n'y a pas que le sergent Bertrand qui ait aimé les mortes.

Je balbutiai, ému d'étonnement, d'horreur et de pitié:

--Mais... cette chevelure... existe-t-elle réellement?

Le médecin se leva, ouvrit une armoire pleine de fioles et

d'instruments et il me jeta, à travers son cabinet, une longue fusée

de cheveux blonds qui vola vers moi comme un oiseau d'or.

Je frémis en sentant sur mes mains son toucher caressant et léger. Et

je restai le cœur battant de dégoût et d'envie, de dégoût comme au

contact des objets traînés dans les crimes, d'envie comme devant la

tentation d'une chose infâme et mystérieuse.

Le médecin reprit en haussant les épaules:

--L'esprit de l'homme est capable de tout.

_La Chevelure_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 13 mai 1884, sous

la signature: MAUFRIGNEUSE.

LE PÈRE MONGILET.

DANS le bureau, le père Mongilet passait pour un type. C'était un vieil

employé bon enfant qui n'était sorti de Paris qu'une fois en sa vie.

Nous étions alors aux derniers jours de juillet, et chacun de nous,

chaque dimanche, allait se rouler sur l'herbe ou se tremper dans

l'eau dans les campagnes environnantes. Asnières, Argenteuil, Chatou,

Bougival, Maisons, Poissy, avaient leurs habitués et leurs fanatiques.

On discutait avec passion les mérites et les avantages de tous ces

endroits célèbres et délicieux pour les employés de Paris.

Le père Mongilet déclarait:

--Tas de moutons de Panurge! Elle est jolie, votre campagne!

Nous lui demandions:

--Eh bien, et vous, Mongilet, vous ne vous promenez jamais?

--Pardon. Moi, je me promène en omnibus. Quand j'ai bien déjeuné,

sans me presser, chez le marchand de vin qui est en bas, je fais mon

itinéraire avec un plan de Paris et l'indicateur des lignes et des

correspondances. Et puis je grimpe sur mon impériale, j'ouvre mon

ombrelle, et fouette cocher. Oh! j'en vois, des choses, et plus que

vous, allez! Je change de quartier. C'est comme si je faisais un voyage

à travers le monde, tant le peuple est différent d'une rue à une autre.

Je connais mon Paris mieux que personne. Et puis il n'y a rien de plus

amusant que les entresols. Ce qu'on voit de choses là dedans, d'un coup

d'œil, c'est inimaginable. On devine des scènes de ménage rien qu'en

apercevant la gueule d'un homme qui crie; on rigole en passant devant

les coiffeurs qui lâchent le nez du monsieur tout blanc de savon pour

regarder dans la rue. On fait de l'œil aux modistes, de l'œil à l'œil,

histoire de rire, car on n'a pas le temps de descendre. Ah! ce qu'on en

voit de choses!

C'est du théâtre, ça, du bon, du vrai, le théâtre de la nature, vu au

trot de deux chevaux. Cristi, je ne donnerais pas mes promenades en

omnibus pour vos bêtes de promenades dans les bois.

On lui demandait:

--Goûtez-y, Mongilet, venez une fois à la campagne, pour essayer.

Il répondait:

--J'y ai été, une fois, il y a vingt ans, et on ne m'y reprendra plus.

--Contez-nous ça, Mongilet.

--Tant que vous voudrez. Voici la chose: Vous avez connu Boivin,

l'ancien commis-rédacteur que nous appelions Boileau?

--Oui, parfaitement.

--C'était mon camarade de bureau. Ce gredin-là avait une maison à

Colombes et il m'invitait toujours à venir passer un dimanche chez lui.

Il me disait:

--Viens donc, Maculotte (il m'appelait Maculotte par plaisanterie). Tu

verras la jolie promenade que nous ferons.

--Moi, je me laissai prendre comme une bête, et je partis, un matin,

par le train de huit heures. J'arrive dans une espèce de ville, une

ville de campagne où on ne voit rien, et je finis par trouver au bout

d'un couloir, entre deux murs, une vieille porte de bois, avec une

sonnette de fer.

Je sonnai. J'attendis longtemps, et puis on m'ouvrit. Qu'est-ce qui

m'ouvrit? Je ne le sus pas du premier coup d'œil: une femme ou une

guenon? C'était vieux, c'était laid, enveloppé de vieux linges, ça

semblait sale et c'était méchant. Ça avait des plumes de volaille dans

les cheveux et l'air de vouloir me dévorer.

Elle demanda:

--Qu'est-ce que vous désirez?

--M. Boivin.

--Qu'est-ce que vous lui voulez, à M. Boivin?

Je me sentais mal à mon aise devant l'interrogatoire de cette furie. Je

balbutiai:

--Mais... il m'attend.

Elle reprit:

--Ah! c'est vous qui venez pour le déjeuner?

Je bégayai un «oui» tremblant.

Alors, se tournant vers la maison, elle s'écria d'une voix rageuse:

--Boivin, voilà ton homme!

C'était la femme de mon ami. Le petit père Boivin parut aussitôt sur

le seuil d'une sorte de baraque en plâtre, couverte en zinc et qui

ressemblait à une chaufferette. Il avait un pantalon de coutil blanc

plein de taches et un panama crasseux.

Après avoir serré mes mains, il m'emmena dans ce qu'il appelait son

jardin; c'était, au bout d'un nouveau corridor, formé par des murs

énormes, un petit carré de terre grand comme un mouchoir de poche,

et entouré de maisons si hautes que le soleil pénétrait là seulement

pendant deux ou trois heures par jour. Des pensées, des œillets, des

ravenelles, quelques rosiers, agonisaient au fond de ce puits sans air

et chauffé comme un four par la réverbération des toits.

--Je n'ai pas d'arbres, disait Boivin, mais les murs des voisins m'en

tiennent lieu. J'ai de l'ombre comme dans un bois.

Puis il me prit par un bouton de ma veste et me dit à voix basse:

--Tu vas me rendre un service. Tu as vu la bourgeoise. Elle n'est pas

commode, hein? Aujourd'hui, comme je t'ai invité, elle m'a donné des

effets propres; mais si je les tache, tout est perdu; j'ai compté sur

toi pour arroser mes plantes.

J'y consentis. J'ôtai mon vêtement. Je retroussai mes manches, et je

me mis à fatiguer à tour de bras une espèce de pompe qui sifflait,

soufflait, râlait comme un poitrinaire pour lâcher un filet d'eau

pareil à l'écoulement d'une fontaine Wallace. Il fallut dix minutes

pour remplir un arrosoir. J'étais en nage. Boivin me guidait.

--Ici,--à cette plante;--encore un peu.--Assez;--à cette autre.

L'arrosoir, percé, coulait, et mes pieds recevaient plus d'eau que les

fleurs. Le bas de mon pantalon, trempé, s'imprégnait de boue. Et, vingt

fois de suite, je recommençai, je retrempai mes pieds, je ressuai en

faisant geindre le volant de la pompe. Et quand je voulais m'arrêter,

exténué, le père Boivin, suppliant, me tirait par le bras:

--Encore un arrosoir--un seul--et c'est fini.

Pour me remercier, il me fit don d'une rose, d'une grande rose; mais à

peine eut-elle touché ma boutonnière, qu'elle s'effeuilla complètement,

me laissant, comme décoration, une petite poire verdâtre, dure comme de

la pierre. Je fus étonné, mais je ne dis rien.

La voix éloignée de Mme Boivin se fit entendre:

--Viendrez-vous, à la fin? Quand on vous dit que c'est prêt!

Nous allâmes vers la chaufferette.

Si le jardin se trouvait à l'ombre, la maison, par contre, se trouvait

en plein soleil, et la seconde étuve du Hammam est moins chaude que la

salle à manger de mon camarade.

Trois assiettes, flanquées de fourchettes en étain mal lavées, se

collaient sur une table de bois jaune. Au milieu, un vase en terre

contenait du bœuf bouilli, réchauffé avec des pommes de terre. On se

mit à manger.

Une grande carafe pleine d'eau, légèrement teintée de rouge, me tirait

l'œil. Boivin, confus, dit à sa femme:

--Dis donc, ma bonne, pour l'occasion, ne vas-tu pas donner un peu de

vin pur?

Elle le dévisagea furieusement.

--Pour que vous vous grisiez tous les deux, n'est-ce pas, et que vous

restiez à gueuler chez moi toute la journée? Merci de l'occasion!

Il se tut. Après le ragoût, elle apporta un autre plat de pommes de

terre accommodées avec du lard. Quand ce nouveau mets fut achevé,

toujours en silence, elle déclara:

--C'est tout. Filez maintenant.

Boivin la contemplait, stupéfait.

--Mais le pigeon... le pigeon que tu plumais ce matin?

Elle posa ses mains sur ses hanches:

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 11 · 第 4 / 9 段