Un frisson de peur et de dégoût courut sur la peau du capitaine, à la

pensée de ce baiser.

Il avait envie de s'en aller maintenant, d'être à l'air, de ne plus

voir cette femme. Il restait cependant, ne sachant comment faire pour

se lever, pour lui dire adieu. Il balbutia:

--Tu ne t'es donc pas soignée?

Une flamme passa dans les yeux d'Irma: «Non, j'ai voulu me venger,

quand j'aurais dû en crever! Et je les ai empoisonnés aussi, tous,

tous, le plus que j'ai pu. Tant qu'ils ont été à Rouen je ne me suis

pas soignée.»

Il déclara, d'un ton gêné, où perçait un peu de gaieté:

--Quant à ça, tu as bien fait.

Elle dit, s'animant, les pommettes rouges:

--Oh oui, il en mourra plus d'un par ma faute, va. Je te réponds que je

me suis vengée.

Il prononça encore:

--Tant mieux.

Puis, se levant:

--Allons, je vais te quitter parce qu'il faut que je sois chez le

colonel à quatre heures.

Elle eut une grosse émotion:

--Déjà! tu me quittes déjà! Oh! tu viens à peine d'arriver!...

Mais il voulait partir à tout prix. Il prononça:

--Tu vois bien que je suis venu tout de suite; mais il faut absolument

que je sois chez le colonel à quatre heures.

Elle demanda:

--C'est toujours le colonel Prune?

--C'est toujours lui. Il a été blessé deux fois.

Elle reprit:

--Et tes camarades, y en a-t-il eu de tués?

--Oui. Saint-Timon, Savagnat, Poli, Sapreval, Robert, de Courson,

Pasafil, Santal, Caravan et Poivrin sont morts. Sahel a eu le bras

emporté et Courvoisin une jambe écrasée, Paquet a perdu l'œil droit.

Elle écoutait, pleine d'intérêt. Puis tout à coup elle balbutia:

--Veux-tu m'embrasser, dis, avant de me quitter, Mme Langlois n'est pas

là?

Et malgré le dégoût qui lui montait aux lèvres, il les posa sur ce

front blême, tandis qu'elle, l'entourant de ses bras, jetait des

baisers affolés sur le drap bleu de son dolman.

Elle reprit:

--Tu reviendras, dis, tu reviendras. Promets-moi que tu reviendras?

--Oui, je te le promets.

--Quand ça. Peux-tu jeudi?

--Oui, jeudi.

--Jeudi, deux heures.

--Oui, jeudi deux heures?

--Tu me le promets?

--Je te le promets.

--Adieu, mon chéri.

--Adieu.

Et il s'en alla, confus, sous les regards du dortoir, pliant sa haute

taille pour se faire petit; et quand il fut dans la rue, il respira.

Le soir, ses camarades lui demandèrent:

--Eh bien! Irma?

Il répondit d'un ton gêné:

--Elle a eu une fluxion de poitrine, elle est bien mal.

Mais un petit lieutenant, flairant quelque chose à son air, alla aux

informations et, le lendemain, quand le capitaine entra au mess, il

fut accueilli par une décharge de rires et de plaisanteries. On se

vengeait, enfin.

On apprit, en outre, qu'Irma avait fait une noce enragée avec

l'état-major prussien, qu'elle avait parcouru le pays à cheval avec un

colonel de hussards bleus et avec bien d'autres encore, et que, dans

Rouen, on ne l'appelait plus que la «femme aux Prussiens».

Pendant huit jours le capitaine fut la victime du régiment. Il

recevait, par la poste, des notes révélatrices des ordonnances, des

indications de médecins spécialistes, même des médicaments dont la

nature était inscrite sur le paquet.

Et le colonel, mis au courant, déclara d'un ton sévère:

--Eh bien, le capitaine avait là une jolie connaissance. Je lui en

ferai mes compliments.

Au bout d'une douzaine de jours, il fut appelé par une nouvelle lettre

d'Irma. Il la déchira avec rage, et ne répondit pas.

Huit jours plus tard, elle lui écrivit de nouveau qu'elle était tout à

fait mal, et qu'elle voulait lui dire adieu.

Il ne répondit pas.

Après quelques jours encore, il reçut la visite de l'aumônier de

l'hôpital.

La fille Irma Pavolin, à son lit de mort, le suppliait de venir.

Il n'osa pas refuser de suivre l'aumônier, mais il entra dans l'hôpital

le cœur gonflé de rancune méchante, de vanité blessée, d'orgueil

humilié.

Il ne la trouva guère changée et pensa qu'elle s'était moquée de lui.

--Qu'est-ce que tu me veux? dit-il.

--J'ai voulu te dire adieu. Il paraît que je suis tout à fait bas.

Il ne la crut pas.

--Écoute, tu me rends la risée du régiment, et je ne veux pas que ça

continue.

Elle demanda:

--Qu'est-ce que je t'ai fait, moi?

Il s'irrita de n'avoir rien à répondre.

--Ne compte pas que je reviendrai ici pour me faire moquer de moi par

tout le monde!

Elle le regarda de ses yeux éteints où s'allumait une colère, et elle

répéta:

--Qu'est-ce que je t'ai fait, moi? Je n'ai pas été gentille avec toi,

peut-être? Est-ce que je t'ai quelquefois demandé quelque chose? Sans

toi, je serais restée avec M. Templier-Papon et je ne me trouverais

pas ici aujourd'hui. Non, vois-tu, si quelqu'un a des reproches à me

faire, ça n'est pas toi.

Il reprit, d'un ton vibrant:

--Je ne te fais pas de reproches, mais je ne peux pas continuer à venir

te voir, parce que ta conduite avec les Prussiens a été la honte de

toute la ville.

Elle s'assit, d'une secousse, dans son lit:

--Ma conduite avec les Prussiens? Mais quand je te dis qu'ils m'ont

prise, et quand je te dis que, si je ne me suis pas soignée, c'est

parce que j'ai voulu les empoisonner. Si j'avais voulu me guérir, ça

n'était pas difficile, parbleu! mais je voulais les tuer, moi, et j'en

ai tué, va!

Il restait debout:

--Dans tous les cas, c'est honteux, dit-il.

Elle eut une sorte d'étouffement, puis reprit:

--Qu'est-ce qui est honteux, de m'être fait mourir pour les exterminer,

dis? Tu ne parlais pas comme ça quand tu venais chez moi, rue

Jeanne-d'Arc? Ah! c'est honteux! Tu n'en aurais pas fait autant, toi,

avec ta croix d'honneur! Je l'ai plus méritée que toi, vois-tu, plus

que toi, et j'en ai tué plus que toi, des Prussiens!...

Il demeurait stupéfait devant elle, frémissant d'indignation.

--Ah! tais-toi... tu sais... tais-toi... parce que... ces choses-là...

je ne permets pas... qu'on y touche...

Mais elle ne l'écoutait guère:

--Avec ça que vous leur avez fait bien du mal aux Prussiens! Ça

serait-il arrivé si vous les aviez empêchés de venir à Rouen. Dis?

C'est vous qui deviez les arrêter, entends-tu. Et je leur ai fait

plus de mal que toi, moi, oui, plus de mal, puisque je vais mourir,

tandis que tu te balades, toi, et que tu fais le beau pour enjôler les

femmes...

Sur chaque lit une tête s'était dressée, et tous les yeux regardaient

cet homme en uniforme qui bégayait:

--Tais-toi... tu sais... tais-toi...

Mais elle ne se taisait pas. Elle criait:

--Ah! oui, tu es un joli poseur. Je te connais, va. Je te connais. Je

te dis que je leur ai fait plus de mal que toi, moi, et que j'en ai tué

plus que tout ton régiment réuni... va donc... capon!

Il s'en allait, en effet, il fuyait, allongeant ses grandes jambes,

passant entre les deux rangs de lits où s'agitaient les syphilitiques.

Et il entendait la voix haletante, sifflante, d'Irma, qui le

poursuivait:

--Plus que toi, oui, j'en ai tué plus que toi, plus que toi...

Il dégringola l'escalier quatre à quatre, et courut s'enfermer chez lui.

Le lendemain, il apprit qu'elle était morte.

_Le Lit 29_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 8 juillet 1884, sous

la signature: MAUFRIGNEUSE.

LE PROTECTEUR.

IL n'aurait jamais rêvé une fortune si haute! Fils d'un huissier

de province, Jean Marin était venu, comme tant d'autres, faire son

droit au quartier latin. Dans les différentes brasseries qu'il avait

successivement fréquentées, il était devenu l'ami de plusieurs

étudiants bavards qui crachaient de la politique en buvant des bocks.

Il s'éprit d'admiration pour eux et les suivit avec obstination,

de café en café, payant même leurs consommations quand il avait de

l'argent.

Puis il se fit avocat et plaida des causes qu'il perdit. Or, voilà

qu'un matin, il apprit dans les feuilles qu'un de ses anciens camarades

du quartier venait d'être nommé député.

Il fut de nouveau son chien fidèle, l'ami qui fait les corvées, les

démarches, qu'on envoie chercher quand on a besoin de lui et avec

qui on ne se gêne point. Mais il arriva par aventure parlementaire

que le député devint ministre; six mois après Jean Marin était nommé

conseiller d'État.

Il eut d'abord une crise d'orgueil à en perdre la tête. Il allait dans

les rues pour le plaisir de se montrer comme si on eût pu deviner sa

position rien qu'à le voir. Il trouvait le moyen de dire aux marchands

chez qui il entrait, aux vendeurs de journaux, même aux cochers de

fiacre, à propos des choses les plus insignifiantes:

--Moi qui suis conseiller d'État...

Puis il éprouva, naturellement, comme par suite de sa dignité, par

nécessité professionnelle, par devoir d'homme puissant et généreux, un

impérieux besoin de protéger. Il offrait son appui à tout le monde, en

toute occasion, avec une inépuisable générosité.

Quand il rencontrait sur les boulevards une figure de connaissance, il

s'avançait d'un air ravi, prenait les mains, s'informait de la santé,

puis, sans attendre les questions, déclarait:

--Vous savez, moi, je suis conseiller d'État et tout à votre service.

Si je puis vous être utile à quelque chose, usez de moi sans vous

gêner. Dans ma position on a le bras long.

Et alors il entrait dans les cafés avec l'ami rencontré pour demander

une plume, de l'encre et une feuille de papier à lettre--«une seule,

garçon, c'est pour écrire une lettre de recommandation».

Et il en écrivait des lettres de recommandation, dix, vingt, cinquante

par jour. Il en écrivait au café Américain, chez Bignon, chez Tortoni,

à la Maison-Dorée, au café Riche, au Helder, au café Anglais, au

Napolitain, partout, partout. Il en écrivait à tous les fonctionnaires

de la République, depuis les juges de paix jusqu'aux ministres. Et il

était heureux, tout à fait heureux.

Un matin comme il sortait de chez lui pour se rendre au Conseil d'État,

la pluie se mit à tomber. Il hésita à prendre un fiacre, mais il n'en

prit pas, et s'en fut à pied, par les rues.

L'averse devenait terrible, noyait les trottoirs, inondait la chaussée.

M. Marin fut contraint de se réfugier sous une porte. Un vieux

prêtre était déjà là, un vieux prêtre à cheveux blancs. Avant d'être

conseiller d'État, M. Marin n'aimait point le clergé. Maintenant il

le traitait avec considération depuis qu'un cardinal l'avait consulté

poliment sur une affaire difficile. La pluie tombait en inondation,

forçant les deux hommes à fuir jusqu'à la loge du concierge pour éviter

les éclaboussures. M. Marin, qui éprouvait toujours la démangeaison de

parler pour se faire valoir, déclara:

--Voici un bien vilain temps, monsieur l'abbé.

Le vieux prêtre s'inclina:

--Oh! oui, monsieur, c'est bien désagréable lorsqu'on ne vient à Paris

que pour quelques jours.

--Ah! vous êtes de province?

--Oui, monsieur, je ne suis ici qu'en passant.

--En effet, c'est très désagréable d'avoir de la pluie pour quelques

jours passés dans la capitale. Nous autres, fonctionnaires, qui

demeurons ici toute l'année, nous n'y songeons guère.

L'abbé ne répondait pas. Il regardait la rue où l'averse tombait moins

pressée. Et soudain, prenant une résolution, il releva sa soutane comme

les femmes relèvent leurs robes pour passer les ruisseaux.

M. Marin le voyant partir, s'écria:

--Vous allez vous faire tremper, monsieur l'abbé. Attendez encore

quelques instants, ça va cesser.

Le bonhomme indécis s'arrêta, puis il reprit:

--C'est que je suis très pressé. J'ai un rendez-vous urgent.

M. Marin semblait désolé.

--Mais vous allez être positivement traversé. Peut-on vous demander

dans quel quartier vous allez?

Le curé paraissait hésiter, puis il prononça:

--Je vais du côté du Palais-Royal.

--Dans ce cas, si vous le permettez, monsieur l'abbé, je vais vous

offrir l'abri de mon parapluie. Moi, je vais au Conseil d'État. Je suis

conseiller d'État.

Le vieux prêtre leva le nez et regarda son voisin, puis déclara:

--Je vous remercie beaucoup, monsieur, j'accepte avec plaisir.

Alors M. Marin prit son bras et l'entraîna. Il le dirigeait, le

surveillait, le conseillait:

--Prenez garde à ce ruisseau, monsieur l'abbé. Surtout méfiez-vous des

roues des voitures; elles vous éclaboussent quelquefois des pieds à

la tête. Faites attention aux parapluies des gens qui passent. Il n'y

a rien de plus dangereux pour les yeux que le bout des baleines. Les

femmes surtout sont insupportables; elles ne font attention à rien et

vous plantent toujours en pleine figure les pointes de leurs ombrelles

ou de leurs parapluies. Et jamais elles ne se dérangent pour personne.

On dirait que la ville leur appartient. Elles règnent sur le trottoir

et dans la rue. Je trouve, quant à moi, que leur éducation a été fort

négligée.

Et M. Marin se mit à rire.

Le curé ne répondait pas. Il allait, un peu voûté, choisissant avec

soin les places où il posait le pied pour ne crotter ni sa chaussure,

ni sa soutane.

M. Marin reprit:

--C'est pour vous distraire un peu que vous venez à Paris, sans doute?

Le bonhomme répondit:

--Non, j'ai une affaire.

--Ah! Est-ce une affaire importante? Oserais-je vous demander de quoi

il s'agit? Si je puis vous être utile, je me mets à votre disposition.

Le curé paraissait embarrassé. Il murmura:

--Oh! c'est une petite affaire personnelle. Une petite difficulté

avec... avec mon évêque. Cela ne vous intéresserait pas. C'est une...

une affaire d'ordre intérieur... de... de... matière ecclésiastique.

M. Marin s'empressa.

--Mais c'est justement le Conseil d'État qui règle ces choses-là. Dans

ce cas, usez de moi.

--Oui, monsieur, c'est aussi au Conseil d'État que je vais. Vous êtes

mille fois trop bon. J'ai à voir M. Lerepère et M. Savon, et aussi

peut-être M. Petitpas.

M. Marin s'arrêta net.

--Mais ce sont mes amis, monsieur l'abbé, mes meilleurs amis,

d'excellents collègues, des gens charmants. Je vais vous recommander à

tous les trois, et chaudement. Comptez sur moi.

Le curé remercia, se confondit en excuses, balbutia mille actions de

grâce.

M. Marin était ravi.

--Ah! vous pouvez vous vanter d'avoir une fière chance, monsieur

l'abbé. Vous allez voir, vous allez voir que, grâce à moi, votre

affaire ira comme sur des roulettes.

Ils arrivaient au Conseil d'État. M. Marin fit monter le prêtre dans

son cabinet, lui offrit un siège, l'installa devant le feu, puis prit

place lui-même devant la table, et se mit à écrire:

«Mon cher collègue, permettez-moi de vous recommander de la façon la

plus chaude un vénérable ecclésiastique des plus dignes et des plus

méritants, M. l'abbé...»

Il s'interrompit et demanda:

--Votre nom, s'il vous plaît?

--L'abbé Ceinture.

M. Marin se remit à écrire:

«M. l'abbé Ceinture, qui a besoin de vos bons offices pour une petite

affaire dont il vous parlera.

«Je suis heureux de cette circonstance, qui me permet, mon cher

collègue...»

Et il termina par les compliments d'usage.

Quand il eut écrit les trois lettres, il les remit à son protégé qui

s'en alla après un nombre infini de protestations.

M. Marin accomplit sa besogne, rentra chez lui, passa la journée

tranquillement, dormit en paix, se réveilla enchanté et se fit apporter

les journaux.

Le premier qu'il ouvrit était une feuille radicale. Il lut:

«Notre clergé et nos fonctionnaires.

«Nous n'en finirons pas d'enregistrer les méfaits du clergé. Un

certain prêtre, nommé Ceinture, convaincu d'avoir conspiré contre le

gouvernement existant, accusé d'actes indignes que nous n'indiquerons

même pas, soupçonné en outre d'être un ancien jésuite métamorphosé

en simple prêtre, cassé par un évêque pour des motifs qu'on affirme

inavouables, et appelé à Paris pour fournir des explications sur sa

conduite, a trouvé un ardent défenseur dans le nommé Marin, conseiller

d'État, qui n'a pas craint de donner à ce malfaiteur en soutane

les lettres de recommandation les plus pressantes pour tous les

fonctionnaires républicains ses collègues.

«Nous signalons l'attitude inqualifiable de ce conseiller d'État à

l'attention du ministre...»

M. Marin se dressa d'un bond, s'habilla, courut chez son collègue

Petitpas qui lui dit:

--Ah çà, vous êtes fou de me recommander ce vieux conspirateur.

Et M. Marin, éperdu, bégaya:

--Mais non... voyez-vous... j'ai été trompé... Il avait l'air si brave

homme... il m'a joué... il m'a indignement joué. Je vous en prie,

faites-le condamner sévèrement, très sévèrement. Je vais écrire.

Dites-moi à qui il faut écrire pour le faire condamner. Je vais trouver

le procureur général et l'archevêque de Paris, oui, l'archevêque...

Et s'asseyant brusquement devant le bureau de M. Petitpas, il écrivit:

«Monseigneur, j'ai l'honneur de porter à la connaissance de Votre

Grandeur que je viens d'être victime des intrigues et des mensonges

d'un certain abbé Ceinture, qui a surpris ma bonne foi.

«Trompé par les protestations de cet ecclésiastique, j'ai pu...»

Puis, quand il eut signé et cacheté sa lettre, il se tourna vers son

collègue et déclara:

--Voyez-vous, mon cher ami, que cela vous soit un enseignement, ne

recommandez jamais personne.

_Le Protecteur_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 5 février 1884.

BOMBARD.

SIMON Bombard la trouvait souvent mauvaise, la vie! Il était né avec

une incroyable aptitude pour ne rien faire et avec un désir immodéré

de ne point contrarier cette vocation. Tout effort moral ou physique,

tout mouvement accompli pour une besogne lui paraissait au-dessus de

ses forces. Aussitôt qu'il entendait parler d'une affaire sérieuse il

devenait distrait, son esprit étant incapable d'une tension ou même

d'une attention.

Fils d'un marchand de nouveautés de Caen, il se l'était coulée douce,

comme on disait dans sa famille, jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans.

Mais ses parents demeurant toujours plus près de la faillite que de la

fortune, il souffrait horriblement de la pénurie d'argent.

Grand, gros, beau gars, avec des favoris roux, à la normande, le

teint fleuri, l'œil bleu, bête et gai, le ventre apparent déjà, il

s'habillait avec une élégance tapageuse de provincial en fête. Il

riait, criait, gesticulait à tout propos, étalant sa bonne humeur

orageuse avec une assurance de commis voyageur. Il considérait que la

vie était faite uniquement pour bambocher et plaisanter, et sitôt qu'il

lui fallait mettre un frein à sa joie braillarde, il tombait dans une

sorte de somnolence hébétée, étant même incapable de tristesse.

Ses besoins d'argent le harcelant, il avait coutume de répéter une

phrase devenue célèbre dans son entourage:

--Pour dix mille francs de rente, je me ferais bourreau.

Or, il allait chaque année passer quinze jours à Trouville. Il appelait

ça «faire sa saison».

Il s'installait chez des cousins qui lui prêtaient une chambre, et, du

jour de son arrivée au jour du départ, il se promenait sur les planches

qui longent la grande plage de sable.

Il allait d'un pas assuré, les mains dans ses poches ou derrière le

dos, toujours vêtu d'amples habits, de gilets clairs et de cravates

voyantes, le chapeau sur l'oreille et un cigare d'un sou dans le coin

de la bouche.

Il allait, frôlant les femmes élégantes, toisant les hommes en gaillard

prêt à _se flanquer une tripotée_, et cherchant... cherchant... car il

cherchait.

Il cherchait une femme, comptant sur sa figure, sur son physique. Il

s'était dit:

--Que diable, dans le tas de celles qui viennent là, je finirai bien

par trouver mon affaire. Et il cherchait avec un flair de chien de

chasse, un flair de Normand, sûr qu'il la reconnaîtrait, rien qu'en

l'apercevant, celle qui le ferait riche.

Ce fut un lundi matin qu'il murmura:

--Tiens--tiens--tiens.

Il faisait un temps superbe, un de ces temps jaunes et bleus du mois

de juillet où on dirait qu'il pleut de la chaleur. La vaste plage

couverte de monde, de toilettes, de couleurs, avait l'air d'un jardin

de femmes; et les barques de pêche aux voiles brunes, presque immobiles

sur l'eau bleue, qui les reflétait la tête en bas, semblaient dormir

sous le grand soleil de dix heures. Elles restaient là, en face de la

jetée de bois, les unes tout près, d'autres plus loin, d'autres très

loin, sans remuer, comme accablées par une paresse de jour d'été, trop

nonchalantes pour gagner la haute mer ou même pour rentrer au port.

Et, là-bas, on apercevait vaguement, dans une brume, la côte du Havre

portant à son sommet deux points blancs, les phares de Sainte-Adresse.

Il s'était dit:

--Tiens, tiens, tiens! en la rencontrant pour la troisième fois et en

sentant sur lui son regard, son regard de femme mûre, expérimentée et

hardie, qui s'offre.

Déjà il l'avait remarquée les jours précédents, car elle semblait

aussi en quête de quelqu'un. C'était une Anglaise assez grande, un peu

maigre, l'Anglaise audacieuse dont les voyages et les circonstances ont

fait une espèce d'homme. Pas mal d'ailleurs, marchant sec, d'un pas

court, vêtue simplement, sobrement, mais coiffée d'une façon drôle,

comme elles se coiffent toutes. Elle avait les yeux assez beaux, les

pommettes saillantes, un peu rouges, les dents trop longues, toujours

au vent.

Quand il arriva près du port, il revint sur ses pas pour voir s'il la

rencontrerait encore une fois. Il la rencontra et il lui jeta un coup

d'œil enflammé, un coup d'œil qui disait:

--Me voilà.

Mais comment lui parler?

Il revint une cinquième fois, et comme il la voyait de nouveau arriver

en face de lui, elle laissa tomber son ombrelle.

Il s'élança, la ramassa, et, la présentant:

--Permettez, madame...

Elle répondit:

--Aôh, vos êtes fort gracious.

Et ils se regardèrent. Ils ne savaient plus que dire. Elle avait rougi.

Alors, s'enhardissant, il prononça:

--En voilà du beau temps.

Elle murmura:

--Aôh, délicious!

Et ils restèrent encore en face l'un de l'autre, embarrassés, et ne

songeant d'ailleurs à s'en aller ni l'un ni l'autre. Ce fut elle qui

eut l'audace de demander:

--Vos été pour longtemps dans cette pays?

Il répondit en souriant:

--Oh! oui, tant que je voudrai!

Puis, brusquement, il proposa:

--Voulez-vous venir jusqu'à la jetée? c'est si joli par ces jours-là!

Elle dit simplement:

--Je volé bien.

Et ils s'en allèrent côte à côte, elle de son allure sèche et droite,

lui de son allure balancée de dindon qui fait la roue.

Trois mois plus tard les notables commerçants de Caen recevaient, un

matin, une grande lettre blanche qui disait:

_Monsieur et Madame Prosper Bombard ont l'honneur de vous faire part

du mariage de Monsieur Simon Bombard, leur fils, avec Madame veuve

Kate Robertson._

Et, sur l'autre page:

_Madame veuve Kate Robertson a l'honneur de vous faire part de son

mariage avec Monsieur Simon Bombard._

Ils s'installèrent à Paris.

La fortune de la mariée s'élevait à quinze mille francs de rentes bien

claires. Simon voulait quatre cents francs par mois pour sa cassette

personnelle. Il dut prouver que sa tendresse méritait ce sacrifice; il

le prouva avec facilité et obtint ce qu'il demandait.

Dans les premiers temps tout alla bien. Mme Bombard jeune n'était plus

jeune, assurément, et sa fraîcheur avait subi des atteintes; mais elle

avait une manière d'exiger les choses qui faisait qu'on ne pouvait les

lui refuser.

Elle disait avec son accent anglais volontaire et grave:

--Oh Simon, nô allons nô coucher, qui faisait aller Simon vers le lit

comme un chien à qui on ordonne «à la niche». Et elle savait vouloir en

tout, de jour comme de nuit, d'une façon qui forçait les résistances.

Elle ne se fâchait pas; elle ne faisait point de scènes; elle ne criait

jamais; elle n'avait jamais l'air irrité ou blessé, ou même froissé.

Elle savait parler, voilà tout; et elle parlait à propos, d'un ton qui

n'admettait point de réplique.

Plus d'une fois Simon faillit hésiter; mais devant les désirs impérieux

et brefs de cette singulière femme, il finissait toujours par céder.

Cependant comme il trouvait monotones et maigres les baisers conjugaux,

et comme il avait en poche de quoi s'en offrir de plus gros, il s'en

paya bientôt à satiété, mais avec mille précautions.

Mme Bombard s'en aperçut, sans qu'il devinât à quoi; et elle lui

annonça un soir qu'elle avait loué une maison à Mantes où ils

habiteraient dans l'avenir.

L'existence devint plus dure. Il essaya des distractions diverses qui

n'arrivaient point à compenser le besoin de conquêtes féminines qu'il

avait au cœur.

Il pêcha à la ligne, sut distinguer les fonds qu'aime le goujon, ceux

que préfère la carpe ou le gardon, les rives favorites de la brême et

les diverses amorces qui tentent les divers poissons.

Mais en regardant son flotteur trembloter au fil de l'eau, d'autres

visions hantaient son esprit.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 11 · 第 3 / 9 段