Tromper un fournisseur lui semblera chose permise et presque ordonnée.

Pour lui, ne point payer ses dettes est honorable, à moins qu'elles

ne soient de jeu, c'est-à-dire un peu suspectes; il fera des dupes en

certaines conditions que la loi du monde admet; s'il se trouve à court

d'argent, il empruntera par tous moyens, ne se faisant nul scrupule

de jouer quelque peu les prêteurs; mais il tuerait d'un coup d'épée,

avec une indignation sincère, l'homme qui le suspecterait seulement de

manquer de délicatesse.

_L'Homme-fille_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 13 mars 1883, sous

la signature: MAUFRIGNEUSE.

LA MOUSTACHE.

Château de Solles, lundi 30 juillet 1883.

MA chère Lucie, rien de nouveau. Nous vivons dans le salon en regardant

tomber la pluie. On ne peut guère sortir par ces temps affreux; alors

nous jouons la comédie. Qu'elles sont bêtes, ô ma chérie, les pièces

de salon du répertoire actuel. Tout y est forcé, grossier, lourd. Les

plaisanteries portent à la façon des boulets de canon, en cassant tout.

Pas d'esprit, pas de naturel, pas de bonne humeur, aucune élégance.

Ces hommes de lettres, vraiment, ne savent rien du monde. Ils ignorent

tout à fait comment on pense et comment on parle chez nous. Je leur

permettrais parfaitement de mépriser nos usages, nos conventions et

nos manières, mais je ne leur permets point de ne les pas connaître.

Pour être fins ils font des jeux de mots qui seraient bons à dérider

une caserne; pour être gais ils nous servent de l'esprit qu'ils ont dû

cueillir sur les hauteurs du boulevard extérieur, dans ces brasseries

dites d'artistes où on répète, depuis cinquante ans, les mêmes

paradoxes d'étudiants.

Enfin nous jouons la comédie. Comme nous ne sommes que deux femmes,

mon mari remplit les rôles de soubrette, et pour cela il s'est rasé.

Tu ne te figures pas, ma chère Lucie, comme ça le change! Je ne le

reconnais plus... ni le jour ni la nuit. S'il ne laissait pas repousser

immédiatement sa moustache je crois que je lui deviendrais infidèle,

tant il me déplaît ainsi.

Vraiment, un homme sans moustache n'est plus un homme. Je n'aime pas

beaucoup la barbe; elle donne presque toujours l'air négligé, mais la

moustache, ô la moustache est indispensable à une physionomie virile.

Non, jamais tu ne pourrais imaginer comme cette petite brosse de poils

sur la lèvre est utile à l'œil et... aux... relations entre époux. Il

m'est venu sur cette matière un tas de réflexions que je n'ose guère

t'écrire. Je te les dirai volontiers... tout bas. Mais les mots sont

si difficiles à trouver pour exprimer certaines choses, et certains

d'entre eux, qu'on ne peut guère remplacer, ont sur le papier une si

vilaine figure, que je ne peux les tracer. Et puis, le sujet est si

difficile, si délicat, si scabreux qu'il faudrait une science infinie

pour l'aborder sans danger.

Enfin! tant pis si tu ne me comprends pas. Et puis, ma chère, tâche un

peu de lire entre les lignes.

Oui, quand mon mari m'est arrivé rasé, j'ai compris d'abord que je

n'aurais jamais de faiblesse pour un cabotin, ni pour un prédicateur,

fût-il le père Didon, le plus séduisant de tous! Puis quand je me

suis trouvée, plus tard, seule avec lui (mon mari), ce fut bien pis.

Oh! ma chère Lucie, ne te laisse jamais embrasser par un homme sans

moustaches; ses baisers n'ont aucun goût, aucun, aucun! Cela n'a plus

ce charme, ce moelleux et ce... poivre, oui, ce poivre du vrai baiser.

La moustache en est le piment.

Figure-toi qu'on t'applique sur la lèvre un parchemin sec... ou

humide. Voilà la caresse de l'homme rasé. Elle n'en vaut plus la peine

assurément.

D'où vient donc la séduction de la moustache, me diras-tu? Le sais-je?

D'abord elle chatouille d'une façon délicieuse. On la sent avant la

bouche et elle vous fait passer dans tout le corps, jusqu'au bout des

pieds un frisson charmant. C'est elle qui caresse, qui fait frémir et

tressaillir la peau, qui donne aux nerfs cette vibration exquise qui

fait pousser ce petit «ah!» comme si on avait grand froid.

Et sur le cou! Oui, as-tu jamais senti une moustache sur ton cou? Cela

vous grise et vous crispe, vous descend dans le dos, vous court au bout

des doigts. On se tort, on secoue ses épaules, ou renverse la tête; on

voudrait fuir et rester; c'est adorable et irritant! Mais que c'est bon!

Et puis encore... vraiment, je n'ose plus? Un mari qui vous aime,

mais là, tout à fait, sait trouver un tas de petits coins où cacher

des baisers, des petits coins dont on ne s'aviserait guère toute

seule. Eh bien, sans moustaches, ces baisers-là perdent aussi beaucoup

de leur goût, sans compter qu'ils deviennent presque inconvenants!

Explique cela comme tu pourras. Quant à moi, voici la raison que j'en

ai trouvée. Une lèvre sans moustaches est nue comme un corps sans

vêtements; et, il faut toujours des vêtements, très peu si tu veux,

mais il en faut!

Le créateur (je n'ose point écrire un autre mot en parlant de ces

choses), le créateur a eu soin de voiler ainsi tous les abris de

notre chair où devait se cacher l'amour. Une bouche rasée me paraît

ressembler à un bois abattu autour de quelque fontaine où l'on allait

boire et dormir.

Cela me rappelle une phrase (d'un homme politique) qui me trotte depuis

trois mois dans la cervelle. Mon mari, qui suit les journaux, m'a lu,

un soir, un bien singulier discours de notre ministre de l'agriculture

qui s'appelait alors M. Méline. A-t-il été remplacé par quelque autre?

Je l'ignore.

Je n'écoutais pas, mais ce nom, Méline, m'a frappée. Il m'a rappelé, je

ne sais trop pourquoi, les scènes de la vie de Bohême. J'ai cru qu'il

s'agissait d'une grisette. Voilà comment quelques bribes de ce morceau

me sont entrées dans la tête. Donc M. Méline faisait aux habitants

d'Amiens, je crois, cette déclaration dont je cherchais jusqu'ici le

sens: «Il n'y a pas de patriotisme sans agriculture!» Eh bien, ce sens,

je l'ai trouvé tout à l'heure; et je te déclare à mon tour qu'il n'y a

pas d'amour sans moustaches. Quand on le dit comme ça, ça semble drôle,

n'est-ce pas?

Il n'y a point d'amour sans moustaches!

«Il n'y a point de patriotisme sans agriculture», affirmait M. Méline;

et il avait raison, ce ministre, je le pénètre à présent!

A un tout autre point de vue, la moustache est essentielle. Elle

détermine la physionomie. Elle vous donne l'air doux, tendre, violent,

croquemitaine, bambocheur, entreprenant! L'homme barbu, vraiment barbu,

celui qui porte tout son poil (oh! le vilain mot) sur les joues n'a

jamais de finesse dans le visage, les traits étant cachés. Et la forme

de la mâchoire et du menton dit bien des choses, à qui sait voir.

L'homme à moustaches garde son allure propre et sa finesse en même

temps.

Et que d'aspects variés elles ont, ces moustaches! Tantôt elles sont

retournées, frisées, coquettes. Celles-là semblent aimer les femmes

avant tout!

Tantôt elles sont pointues, aiguës comme des aiguilles, menaçantes.

Celles-là préfèrent le vin, les chevaux et les batailles.

Tantôt elles sont énormes, tombantes, effroyables. Ces grosses-là

dissimulent généralement un caractère excellent, une bonté qui touche à

la faiblesse et une douceur qui confine à la timidité.

Et puis, ce que j'adore d'abord dans la moustache, c'est qu'elle est

française, bien française. Elle nous vient de nos pères les Gaulois, et

elle est demeurée le signe de notre caractère national enfin.

Elle est hâbleuse, galante et brave. Elle se mouille gentiment au vin

et sait rire avec élégance, tandis que les larges mâchoires barbues

sont lourdes en tout ce qu'elles font.

Tiens, je me rappelle une chose qui m'a fait pleurer toutes mes larmes,

et qui m'a fait aussi, je m'en aperçois à présent, aimer les moustaches

sur les lèvres des hommes.

C'était pendant la guerre, chez papa. J'étais jeune fille, alors. Un

jour on se battit près du château. J'avais entendu depuis le matin le

canon et la fusillade, et le soir un colonel allemand entra chez nous

et s'y installa. Puis il partit le lendemain. On vint prévenir père

qu'il y avait beaucoup de morts dans les champs. Il les fit ramasser et

apporter chez nous pour les enterrer ensemble. On les couchait, tout le

long de la grande avenue de sapins, des deux côtés, à mesure qu'on les

apportait; et comme ils commençaient à sentir mauvais, on leur jetait

de la terre sur le corps en attendant qu'on eut creusé la grande fosse.

De la sorte on n'apercevait plus que leurs têtes qui semblaient sortir

du sol, jaunes comme lui, avec leurs yeux fermés.

Je voulus les voir; mais quand j'aperçus ces deux grandes lignes de

figures affreuses, je crus que j'allais me trouver mal: puis je me mis

à les examiner, une à une, cherchant à deviner ce qu'avaient été ces

hommes.

Les uniformes étaient ensevelis, cachés sous la terre, et pourtant tout

à coup, oui ma chérie, tout à coup je reconnus les Français, à leur

moustache!

Quelques-uns s'étaient rasés le jour même du combat, comme s'ils

eussent voulu être coquets jusqu'au dernier moment! Leur barbe

cependant avait un peu repoussé, car tu sais qu'elle pousse encore

après la mort. D'autres semblaient l'avoir de huit jours; mais tous

enfin portaient la moustache française, bien distincte, la fière

moustache, qui semblait dire: «Ne me confonds pas avec mon ami barbu,

petite, je suis un frère.»

Et j'ai pleuré, oh! j'ai pleuré bien plus que si je ne les avais pas

reconnus ainsi, ces pauvres morts.

J'ai eu tort de te conter cela. Me voici triste maintenant et incapable

de bavarder plus longtemps. Allons, adieu, ma chère Lucie, je

t'embrasse de tout mon cœur. Vive la moustache!

JEANNE.

_Pour copie conforme_:

GUY DE MAUPASSANT.

_La Moustache_ a paru dans _le Gil-Blas_ du 31 juillet 1883, sous la

signature: MAUFRIGNEUSE.

LE LIT 29.

QUAND le capitaine Épivent passait dans la rue, toutes les femmes

se retournaient. Il présentait vraiment le type du bel officier de

hussards. Aussi paradait-il toujours et se pavanait-il sans cesse, fier

et préoccupé de sa cuisse, de sa taille et de sa moustache. Il les

avait superbes, d'ailleurs, la moustache, la taille et la cuisse. La

première était blonde, très forte, tombant martialement sur la lèvre en

un beau bourrelet couleur de blé mûr, mais fin, soigneusement roulé, et

qui descendait ensuite des deux côtés de la bouche en deux puissants

jets de poils tout à fait crânes. La taille était mince comme s'il

eût porté corset, tandis qu'une vigoureuse poitrine de mâle, bombée

et cambrée, s'élargissait au-dessus. Sa cuisse était admirable, une

cuisse de gymnaste, de danseur, dont la chair musclée dessinait tous

ses mouvements sous le drap collant du pantalon rouge.

Il marchait en tendant le jarret et en écartant les pieds et les bras,

de ce pas un peu balancé des cavaliers, qui sied bien pour faire valoir

les jambes et le torse, qui semble vainqueur sous l'uniforme, mais

commun sous la redingote.

Comme beaucoup d'officiers, le capitaine Épivent portait mal le costume

civil. Il n'avait plus l'air, une fois vêtu de drap gris ou noir,

que d'un commis de magasin. Mais en tenue il triomphait. Il avait

d'ailleurs une jolie tête, le nez mince et courbé, l'œil bleu, le front

étroit. Il était chauve, par exemple, sans qu'il eût jamais compris

pourquoi ses cheveux étaient tombés. Il se consolait, en constatant

qu'avec de grandes moustaches un crâne un peu nu ne va pas mal.

Il méprisait tout le monde en général avec beaucoup de degrés dans son

mépris.

D'abord, pour lui, les bourgeois n'existaient point. Il les regardait,

ainsi qu'on regarde les animaux, sans leur accorder plus d'attention

qu'on n'en accorde aux moineaux ou aux poules. Seuls les officiers

comptaient dans le monde, mais il n'avait pas la même estime pour

tous les officiers. Il ne respectait, en somme, que les beaux hommes,

la vraie, l'unique qualité du militaire devant être la prestance. Un

soldat c'était un gaillard, que diable, un grand gaillard créé pour

faire la guerre et l'amour, un homme à poigne, à crins et à reins, rien

de plus. Il classait les généraux de l'armée française en raison de

leur taille, de leur tenue et de l'aspect rébarbatif de leur visage.

Bourbaki lui apparaissait comme le plus grand homme de guerre des temps

modernes.

Il riait beaucoup des officiers de la ligne qui sont courts et gros et

soufflent en marchant, mais il avait surtout une invincible mésestime

qui frisait la répugnance pour les pauvres gringalets sortis de l'école

polytechnique, ces maigres petits hommes à lunettes, gauches et

maladroits, qui semblent autant faits pour l'uniforme qu'un lapin pour

dire la messe, affirmait-il. Il s'indignait qu'on tolérât dans l'armée

ces avortons aux jambes grêles qui marchent comme des crabes, qui ne

boivent pas, qui mangent peu, et qui semblent mieux aimer les équations

que les belles filles.

Le capitaine Épivent avait des succès constants, des triomphes auprès

du beau sexe.

Toutes les fois qu'il soupait en compagnie d'une femme, il se

considérait comme certain de finir la nuit en tête-à-tête, sur le

même sommier, et si des obstacles insurmontables empêchaient sa

victoire le soir même, il était sûr au moins de la «suite à demain».

Les camarades n'aimaient pas lui faire rencontrer leurs maîtresses, et

les commerçants en boutiques qui avaient de jolies femmes au comptoir

de leur magasin le connaissaient, le craignaient et le haïssaient

éperdument.

Quand il passait, la marchande échangeait, malgré elle, avec lui,

un regard, à travers les vitres de la devanture; un de ces regards

qui valent plus que les paroles tendres, qui contiennent un appel et

une réponse, un désir et un aveu. Et le mari qu'une sorte d'instinct

avertissait, se retournant brusquement, jetait un coup d'œil furieux

sur la silhouette fière et cambrée de l'officier. Et quand le capitaine

était passé, souriant et content de son effet, le commerçant,

bousculant d'une main nerveuse les objets étalés devant lui, déclarait:

--En voilà un grand dindon. Quand est-ce qu'on finira de nourrir tous

ces propres à rien qui traînent leur ferblanterie dans les rues. Quant

à moi, j'aime mieux un boucher qu'un soldat. S'il a du sang sur son

tablier, c'est du sang de bête au moins; et il est utile à quelque

chose, celui-là; et le couteau qu'il porte n'est pas destiné à tuer des

hommes. Je ne comprends pas qu'on tolère sur les promenades que ces

meurtriers publics promènent leurs instruments de mort. Il en faut, je

le sais bien, mais qu'on les cache au moins, et qu'on ne les habille

pas en mascarade avec des culottes rouges et des vestes bleues. On

n'habille pas le bourreau en général, n'est-ce pas?

La femme, sans répondre, haussait imperceptiblement les épaules, tandis

que le mari, devinant le geste sans le voir, s'écriait:

--Faut-il être bête pour aller voir parader ces cocos-là.

La réputation de conquérant du capitaine Épivent était d'ailleurs

établie dans toute l'armée française.

Or, en 1868, son régiment, le 102e hussards, vint tenir garnison à

Rouen.

Il fut bientôt connu dans la ville. Il apparaissait tous les soirs,

vers cinq heures, sur le cours Boïeldieu, pour prendre l'absinthe au

café de la Comédie, mais, avant d'entrer dans l'établissement, il avait

soin de faire un tour sur la promenade pour montrer sa jambe, sa taille

et sa moustache.

Les commerçants rouennais qui se promenaient aussi, les mains derrière

le dos, préoccupés des affaires, et parlant de la hausse et de la

baisse, lui jetaient cependant un regard et murmuraient:

--Bigre, voilà un bel homme.

Puis, quand ils le connurent:

--Tiens, le capitaine Épivent! Quel gaillard tout de même!

Les femmes, à sa rencontre, avaient un petit mouvement de tête tout à

fait drôle, une sorte de frisson de pudeur comme si elles s'étaient

senties faibles ou dévêtues devant lui. Elles baissaient un peu la tête

avec une ombre de sourire sur les lèvres, un désir d'être trouvées

charmantes et d'avoir un regard de lui. Quand il se promenait avec un

camarade, le camarade ne manquait jamais de murmurer avec une jalousie

envieuse, chaque fois qu'il revoyait le même manège:

--Ce bougre d'Épivent, a-t-il de la chance!

Parmi les filles entretenues de la ville, c'était une lutte, une

course, à qui l'enlèverait. Elles venaient toutes, à cinq heures,

l'heure des officiers, sur le cours Boïeldieu, et elles traînaient

leurs jupes, deux par deux, d'un bout à l'autre du cours, tandis que,

deux par deux, lieutenants, capitaines et commandants, traînaient leurs

sabres sur le trottoir, avant d'entrer au café.

Or, un soir, la belle Irma, la maîtresse, disait-on, de M.

Templier-Papon, le riche manufacturier, fit arrêter sa voiture en face

de la Comédie, et descendant, eut l'air d'aller acheter du papier ou

commander des cartes de visite chez M. Paulard, le graveur, cela pour

passer devant les tables d'officiers et jeter au capitaine Épivent un

regard qui voulait dire: «Quand vous voudrez» si clairement que le

colonel Prune, qui buvait la verte liqueur avec son lieutenant-colonel,

ne put s'empêcher de grogner:

--Cré cochon. A-t-il de la chance ce bougre-là!

Le mot du colonel fut répété, et le capitaine Épivent ému de cette

approbation supérieure, passa le lendemain, en grande tenue, et

plusieurs fois de suite, sous les fenêtres de la belle.

Elle le vit, se montra, sourit.

Le soir même il était son amant.

Ils s'affichèrent, se donnèrent en spectacle, se compromirent

mutuellement, fiers tous deux d'une pareille aventure.

Il n'était bruit dans la ville que des amours de la belle Irma avec

l'officier. Seul, M. Templier-Papon les ignorait.

Le capitaine Épivent rayonnait de gloire; et, à tout instant, il

répétait:

--Irma vient de me dire--Irma me disait cette nuit--hier, en dînant

avec Irma...

Pendant plus d'un an il promena, étala, déploya dans Rouen cet amour,

comme un drapeau pris à l'ennemi. Il se sentait grandi par cette

conquête, envié, plus sûr de l'avenir, plus sûr de la croix tant

désirée, car tout le monde avait les yeux sur lui, et il suffit de se

trouver bien en vue pour n'être pas oublié.

Mais voilà que la guerre éclata et que le régiment du capitaine fut

envoyé à la frontière un des premiers. Les adieux furent lamentables.

Ils durèrent toute une nuit.

Sabre, culotte rouge, képi, dolman chavirés du dos d'une chaise, par

terre; les robes, les jupes, les bas de soie répandus, tombés aussi,

mêlés à l'uniforme, en détresse sur le tapis, la chambre bouleversée

comme après une bataille, Irma, folle, les cheveux dénoués, jetait ses

bras désespérés autour du cou de l'officier, l'étreignant, puis, le

lâchant, se roulait sur le sol, renversait les meubles, arrachait les

franges des fauteuils, mordait leurs pieds, tandis que le capitaine,

fort ému, mais inhabile aux consolations, répétait:

--Irma, ma petite Irma, pas à dire, il le faut.

Et il essuyait parfois, du bout du doigt, une larme éclose au coin de

l'œil.

Ils se séparèrent au jour levant. Elle suivit en voiture son amant

jusqu'à la première étape. Et elle l'embrassa presque en face du

régiment, à l'instant de la séparation. On trouva même ça très gentil,

très digne, très bien, et les camarades serrèrent la main du capitaine

en lui disant:

--Cré veinard, elle avait du cœur tout de même, cette petite.

On voyait vraiment là dedans quelque chose de patriotique.

Le régiment fut fort éprouvé pendant la campagne. Le capitaine se

conduisit héroïquement et reçut enfin la croix, puis, la guerre

terminée, il revint à Rouen en garnison.

Aussitôt de retour, il demanda des nouvelles d'Irma, mais personne ne

put lui en donner de précises.

D'après les uns, elle avait fait la noce avec l'état-major prussien.

D'après les autres, elle s'était retirée chez ses parents, cultivateurs

aux environs d'Yvetot.

Il envoya même son ordonnance à la mairie pour consulter le registre

des décès. Le nom de sa maîtresse ne s'y trouva pas.

Et il eut un grand chagrin dont il faisait parade. Il mettait même au

compte de l'ennemi son malheur, attribuait aux Prussiens qui avaient

occupé Rouen la disparition de la jeune femme et déclarait:

--A la prochaine guerre, ils me le payeront, les gredins.

Or, un matin, comme il entrait au mess à l'heure du déjeuner, un

commissionnaire, vieil homme en blouse, coiffé d'une casquette cirée,

lui remit une enveloppe. Il l'ouvrit et lut:

«Mon chéri,

«Je suis à l'hôpital, bien malade, bien malade. Ne reviendras-tu pas

me voir? Ça me ferait tant plaisir!

«IRMA.»

Le capitaine devint pâle, et, remué de pitié, il déclara:

--Nom de nom, la pauvre fille. J'y vais aussitôt le déjeuner.

Et pendant tout le temps il raconta à la table des officiers qu'Irma

était à l'hôpital; mais qu'il l'en ferait sortir, cré mâtin. C'était

encore la faute de ces sacré nom de Prussiens. Elle avait dû se trouver

seule, sans le sou, crevant de misère, car on avait certainement pillé

son mobilier.

--Ah! les salopiauds!

Tout le monde était ému en l'écoutant.

A peine eut-il glissé sa serviette roulée dans son rond de bois, qu'il

se leva; et, ayant cueilli son sabre au porte-manteau, bombant sa

poitrine pour se faire mince, il agrafa son ceinturon, puis partit d'un

pas accéléré pour se rendre à l'hôpital civil.

Mais l'entrée du bâtiment hospitalier où il s'attendait à pénétrer

immédiatement, lui fut sévèrement refusée et il dut même aller trouver

son colonel à qui il expliqua son cas et dont il obtint un mot pour le

directeur.

Celui-ci, après avoir fait poser quelque temps le beau capitaine dans

son antichambre, lui délivra enfin une autorisation, avec un salut

froid et désapprobateur.

Dès la porte il se sentit gêné dans cet asile de la misère, de la

souffrance et de la mort. Un garçon de service le guida.

Il allait sur la pointe des pieds, pour ne pas faire de bruit, dans les

longs corridors où flottait une odeur fade de moisi, de maladie et de

médicaments. Un murmure de voix, par moments, troublait seul le grand

silence de l'hôpital.

Parfois, par une porte ouverte, le capitaine apercevait un dortoir, une

file de lits dont les draps étaient soulevés par la forme des corps.

Des convalescentes assises sur des chaises au pied de leurs couches,

cousaient, vêtues d'une robe d'uniforme en toile grise, et coiffées

d'un bonnet blanc.

Son guide soudain s'arrêta devant une de ces galeries pleines de

malades. Sur la porte on lisait, en grosses lettres: «Syphilitiques».

Le capitaine tressaillit; puis il se sentit rougir. Une infirmière

préparait un médicament sur une petite table de bois à l'entrée.

--Je vais vous conduire, dit-elle, c'est au lit 29.

Et elle se mit à marcher devant l'officier.

Puis elle indiqua une couchette:

--C'est là.

On ne voyait rien qu'un renflement des couvertures. La tête elle-même

était cachée sous le drap.

Partout des figures se dressaient au-dessus des couches, des figures

pâles, étonnées, qui regardaient l'uniforme, des figures de femmes, de

jeunes femmes et de vieilles femmes, mais qui semblaient toutes laides,

vulgaires, sous l'humble caraco réglementaire.

Le capitaine tout à fait troublé, qui soutenait son sabre d'une main et

portait son képi de l'autre, murmura:

--Irma.

Un grand mouvement se fit dans le lit et le visage de sa maîtresse

apparut, mais si changé, si fatigué, si maigre, qu'il ne le

reconnaissait pas.

Elle haletait, suffoquée par l'émotion, et elle prononça:

--Albert!... Albert!... C'est toi!... Oh!... c'est bien... c'est bien...

Et des larmes coulèrent de ses yeux.

L'infirmière apportait une chaise:

--Asseyez-vous, monsieur.

Il s'assit, et il regardait la face pâle, si misérable de cette fille

qu'il avait quittée si belle et si fraîche.

Il dit:

--Qu'est-ce que tu as eu?

Elle répondit, tout en pleurant:

--Tu as bien vu, c'est écrit sur la porte.

Et elle cacha ses yeux sous le bord de ses draps.

Il reprit, éperdu, honteux:

--Comment as-tu attrapé ça, ma pauvre fille?

Elle murmura:

--C'est ces salauds de Prussiens. Ils m'ont prise presque de force et

ils m'ont empoisonnée.

Il ne trouvait plus rien à ajouter. Il la regardait et tournait son

képi sur ses genoux.

Les autres malades le dévisageaient et il croyait sentir une odeur de

pourriture, une odeur de chair gâtée et d'infamie dans ce dortoir

plein de filles atteintes du mal ignoble et terrible.

Elle murmurait:

--Je ne crois pas que j'en réchappe. Le médecin dit que c'est bien

grave.

Puis apercevant la croix sur la poitrine de l'officier, elle s'écria:

--Oh! tu es décoré, que je suis contente! Que je suis contente! Oh! si

je pouvais t'embrasser!

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 11 · 第 2 / 9 段