--Tant mieux, tant mieux. Te rappelles-tu notre première far

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ŒUVRES COMPLÈTES

DE

GUY DE MAUPASSANT

LA PRÉSENTE ÉDITION

DES

ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT

A ÉTÉ TIRÉE

PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE

EN VERTU D'UNE AUTORISATION

DE M. LE GARDE DES SCEAUX

EN DATE DU 30 JANVIER 1902.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION

100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE

SAVOIR:

60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.

20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.

20 exemplaires (81 à 100) sur chine.

_Le texte de ce volume

est conforme à celui de l'édition originale_: Toine,

_Paris, Marpon et Flammarion, éditeurs, 1885

moins_ Rencontre, _déjà publié dans_ Les Sœurs Rondoli,

_et avec addition de_:

L Homme-Fille.--La Moustache (_Ollendorff, 1902_),

Le Père Judas (_inédit_).

ŒUVRES COMPLÈTES

DE

GUY DE MAUPASSANT

TOINE

LE PÈRE JUDAS

[Illustration]

PARIS

LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR

17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17

MDCCCCVIII

_Tous droits réservés._

TOINE.

I

ON le connaissait à dix lieues aux environs le père Toine, le gros

Toine, Toine-ma-Fine, Antoine Mâcheblé, dit Brûlot, le cabaretier de

Tournevent.

Il avait rendu célèbre le hameau enfoncé dans un pli du vallon qui

descendait vers la mer, pauvre hameau paysan composé de dix maisons

normandes entourées de fossés et d'arbres.

Elles étaient là, ces maisons, blotties dans ce ravin couvert

d'herbe et d'ajonc, derrière la courbe qui avait fait nommer ce lieu

Tournevent. Elles semblaient avoir cherché un abri dans ce trou comme

les oiseaux qui se cachent dans les sillons les jours d'ouragan, un

abri contre le grand vent de mer, le vent du large, le vent dur et

salé, qui ronge et brûle comme le feu, dessèche et détruit comme les

gelées d'hiver.

Mais le hameau tout entier semblait être la propriété d'Antoine

Mâcheblé, dit Brûlot, qu'on appelait d'ailleurs aussi souvent Toine et

Toine-ma-Fine, par suite d'une locution dont il se servait sans cesse:

--Ma Fine est la première de France.

Sa Fine, c'était son cognac, bien entendu.

Depuis vingt ans il abreuvait le pays de sa Fine et de ses Brûlots, car

chaque fois qu'on lui demandait:

--Qu'est-ce que j'allons bé, pé Toine?

Il répondait invariablement:

--Un brûlot, mon gendre, ça chauffe la tripe et ça nettoie la tête; y a

rien de meilleur pour le corps.

Il avait aussi cette coutume d'appeler tout le monde «mon gendre», bien

qu'il n'eût jamais eu de fille mariée ou à marier.

Ah! oui, on le connaissait Toine Brûlot, le plus gros homme du canton,

et même de l'arrondissement. Sa petite maison semblait dérisoirement

trop étroite et trop basse pour le contenir, et quand on le voyait

debout sur sa porte où il passait des journées entières, on se

demandait comment il pourrait entrer dans sa demeure. Il y rentrait

chaque fois que se présentait un consommateur, car Toine-ma-Fine était

invité de droit à prélever son petit verre sur tout ce qu'on buvait

chez lui.

Son café avait pour enseigne: «Au Rendez-vous des Amis», et il était

bien, le pé Toine, l'ami de toute la contrée. On venait de Fécamp et de

Montivilliers pour le voir et pour rigoler en l'écoutant, car il aurait

fait rire une pierre de tombe, ce gros homme. Il avait une manière de

blaguer les gens sans les fâcher, de cligner de l'œil pour exprimer ce

qu'il ne disait pas, de se taper sur la cuisse dans ses accès de gaieté

qui vous tirait le rire du ventre malgré vous, à tous les coups. Et

puis c'était une curiosité rien que de le regarder boire. Il buvait

tant qu'on lui en offrait, et de tout, avec une joie dans son œil

malin, une joie qui venait de son double plaisir, plaisir de se régaler

d'abord et d'amasser des gros sous, ensuite, pour sa régalade.

Les farceurs du pays lui demandaient:

--Pourquoi que tu ne bé point la mé, pé Toine?

Il répondait:

--Y a deux choses qui m'opposent, primo qu'a l'est salée, et deusio

qu'i faudrait la mettre en bouteille, vu que mon abdomin n'est point

pliable pour bé à c'te tasse-là!

Et puis il fallait l'entendre se quereller avec sa femme! C'était une

telle comédie qu'on aurait payé sa place de bon cœur. Depuis trente ans

qu'ils étaient mariés, ils se chamaillaient tous les jours. Seulement

Toine rigolait, tandis que sa bourgeoise se fâchait. C'était une grande

paysanne, marchant à longs pas d'échassier, et portant sur un corps

maigre et plat une tête de chat-huant en colère. Elle passait son temps

à élever des poules dans une petite cour, derrière le cabaret, et elle

était renommée pour la façon dont elle savait engraisser les volailles.

Quand on donnait un repas à Fécamp chez les gens de la haute, il

fallait, pour que le dîner fût goûté, qu'on y mangeât une pensionnaire

de la mé Toine.

Mais elle était née de mauvaise humeur et elle avait continué à être

mécontente de tout. Fâchée contre le monde entier, elle en voulait

principalement à son mari. Elle lui en voulait de sa gaieté, de sa

renommée, de sa santé et de son embonpoint. Elle le traitait de propre

à rien, parce qu'il gagnait de l'argent sans rien faire, de sapas,

parce qu'il mangeait et buvait comme dix hommes ordinaires, et il ne se

passait point de jour sans qu'elle déclarât d'un air exaspéré:

--Ça serait-il point mieux dans l'étable à cochons nu quétou comme ça?

C'est que d' la graisse que ça en fait mal au cœur.

Et elle lui criait dans la figure:

--Espère, espère un brin; j' verrons c' quarrivera, j' verrons ben! Ça

crèvera comme un sac à grain, ce gros bouffi!

Toine riait de tout son cœur en se tapant sur le ventre et répondait:

--Eh! la mé Poule, ma planche, tâche d'engraisser comme ça d' la

volaille. Tâche pour voir.

Et relevant sa manche sur son bras énorme:

--En v'là un aileron, la mé, en v'là un.

Et les consommateurs tapaient du poing sur les tables en se tordant de

joie, tapaient du pied sur la terre du sol, et crachaient par terre

dans un délire de gaieté.

La vieille furieuse reprenait:

--Espère un brin... espère un brin... j' verrons c'qu'arrivera... ça

crèvera comme un sac à grain...

Et elle s'en allait furieuse, sous les rires des buveurs.

Toine, en effet, était surprenant à voir, tant il était devenu épais

et gros, rouge et soufflant. C'était un de ces êtres énormes sur qui

la mort semble s'amuser, avec des ruses, des gaietés et des perfidies

bouffonnes, rendant irrésistiblement comique son travail lent de

destruction. Au lieu de se montrer comme elle fait chez les autres, la

gueuse, de se montrer dans les cheveux blancs, dans la maigreur, dans

les rides, dans l'affaissement croissant qui fait dire avec un frisson:

«Bigre! comme il a changé!» elle prenait plaisir à l'engraisser,

celui-là, à le faire monstrueux et drôle, à l'enluminer de rouge et de

bleu, à le souffler, à lui donner l'apparence d'une santé surhumaine;

et les déformations qu'elle inflige à tous les êtres devenaient chez

lui risibles, cocasses, divertissantes, au lieu d'être sinistres et

pitoyables.

--Espère un brin, espère un brin, répétait la mère Toine, j' verrons ce

qu'arrivera.

II

Il arriva que Toine eut une attaque et tomba paralysé. On coucha ce

colosse dans la petite chambre derrière la cloison du café, afin qu'il

pût entendre ce qu'on disait à côté, et causer avec les amis, car sa

tête était demeurée libre, tandis que son corps, un corps énorme,

impossible à remuer, à soulever, restait frappé d'immobilité. On

espérait, dans les premiers temps, que ses grosses jambes reprendraient

quelque énergie, mais cet espoir disparut bientôt, et Toine-ma-Fine

passa ses jours et ses nuits dans son lit qu'on ne retapait qu'une

fois par semaine, avec le secours de quatre voisins qui enlevaient le

cabaretier par les quatre membres pendant qu'on retournait sa paillasse.

Il demeurait gai pourtant, mais d'une gaieté différente, plus timide,

plus humble, avec des craintes de petit enfant devant sa femme qui

piaillait toute la journée:

--Le v'la, le gros sapas, le v'la, le propre à rien, le faigniant, ce

gros soulot! C'est du propre, c'est du propre!

Il ne répondait plus. Il clignait seulement de l'œil derrière le dos de

la vieille et il se retournait sur sa couche, seul mouvement qui lui

demeurât possible. Il appelait cet exercice faire un «va-t-au nord», ou

un «va-t-au sud».

Sa grande distraction maintenant c'était d'écouter les conversations du

café, et de dialoguer à travers le mur quand il reconnaissait les voix

des amis, il criait:

--Hé, mon gendre, c'est té Célestin?

Et Célestin Maloisel répondait:

--C'est mé, pé Toine. C'est-il que tu regalopes, gros lapin?

Toine-ma-Fine prononçait:

--Pour galoper, point encore. Mais je n'ai point maigri, l' coffre est

bon.

Bientôt il fit venir les plus intimes dans sa chambre et on lui tenait

compagnie, bien qu'il se désolât de voir qu'on buvait sans lui. Il

répétait:

--C'est ça qui me fait deuil, mon gendre, de n' pu goûter d' ma Fine,

nom d'un nom. L' reste, j' men gargarise, mais de ne point bé mé ça

fait deuil.

Et la tête de chat-huant de la mère Toine apparaissait dans la fenêtre.

Elle criait:

--Guêtez-le, guêtez-le, à c't'heure ce gros faigniant, qu'y faut

nourrir, qu'i faut laver, qu'i faut nettoyer comme un porc.

Et quand la vieille avait disparu, un coq aux plumes rouges sautait

parfois sur la fenêtre, regardait d'un œil rond et curieux dans la

chambre, puis poussait son cri sonore. Et parfois aussi, une ou deux

poules volaient jusqu'au pied du lit, cherchant des miettes sur le sol.

Les amis de Toine-ma-Fine désertèrent bientôt la salle du café, pour

venir, chaque après-midi, faire la causette autour du lit du gros

homme. Tout couché qu'il était, ce farceur de Toine, il les amusait

encore. Il aurait fait rire le diable, ce malin-là. Ils étaient trois

qui reparaissaient tous les jours: Célestin Maloisel, un grand maigre,

un peu tordu comme un tronc de pommier, Prosper Horslaville, un petit

sec avec un nez de furet, malicieux, fûté comme un renard, et Césaire

Paumelle, qui ne parlait jamais, mais qui s'amusait tout de même.

On apportait une planche de la cour, on la posait au bord du lit et on

jouait aux dominos pardi, et on faisait de rudes parties, depuis deux

heures jusqu'à six.

Mais la mère Toine devint bientôt insupportable. Elle ne pouvait point

tolérer que son gros faigniant d'homme continuât à se distraire, en

jouant aux dominos dans son lit; et chaque fois qu'elle voyait une

partie commencée, elle s'élançait avec fureur, culbutait la planche,

saisissait le jeu, le rapportait dans le café et déclarait que c'était

assez de nourrir ce gros suiffeux à ne rien faire sans le voir encore

se divertir comme pour narguer le pauvre monde qui travaillait toute la

journée.

Célestin Maloisel et Césaire Paumelle courbaient la tête, mais Prosper

Horslaville excitait la vieille, s'amusait de ses colères.

La voyant un jour plus exaspérée que de coutume, il lui dit:

--Hé! la mé, savez-vous c' que j' f'rais, mé, si j'étais de vous?

Elle attendit qu'il s'expliquât, fixant sur lui son œil de chouette.

Il reprit:

--Il est chaud comme un four, vot' homme, qui n' sort point d' son lit.

Eh ben, mé, j' li f'rais couver des œufs.

Elle demeura stupéfaite, pensant qu'on se moquait d'elle, considérant

la figure mince et rusée du paysan qui continua:

--J'y en mettrais cinq sous un bras, cinq sous l'autre, l' même jour

que je donnerais la couvée à une poule. Ça naîtrait d' même. Quand ils

seraient éclos j' porterais à vot' poule les poussins de vot' homme

pour qu'a les élève. Ça vous en f'rait d' la volaille, la mé!

La vieille interdite demanda:

--Ça se peut-il?

L'homme reprit:

--Si ça s' peut? Pourqué que ça n' se pourrait point? Pisqu'on fait ben

couver d's œufs dans une boîte chaude, on peut ben en mett' couver dans

un lit.

Elle fut frappée par ce raisonnement et s'en alla, songeuse et calmée.

Huit jours plus tard elle entra dans la chambre de Toine avec son

tablier plein d'œufs. Et elle dit:

--J' viens d' mett' la jaune au nid avec dix œufs. En v'la dix pour té.

Tâche de n' point les casser.

Toine éperdu, demanda:

--Qué que tu veux?

Elle répondit:

--J' veux qu' tu les couves, propre à rien.

Il rit d'abord; puis, comme elle insistait, il se fâcha, il résista, il

refusa résolument de laisser mettre sous ses gros bras cette graine de

volaille que sa chaleur ferait éclore.

Mais la vieille, furieuse, déclara:

--Tu n'auras point d' fricot tant que tu n' les prendras point. J'

verrons ben c' qu'arrivera.

Toine, inquiet, ne répondit rien.

Quand il entendit sonner midi, il appela:

--Hé! la mé, la soupe est-il cuite?

La vieille cria de sa cuisine:

--Y a point de soupe pour té, gros faigniant.

Il crut qu'elle plaisantait et attendit, puis il pria, supplia, jura,

fit des «va-t-au nord» et des «va-t-au sud» désespérés, tapa la

muraille à coups de poing, mais il dut se résigner à laisser introduire

dans sa couche cinq œufs contre son flanc gauche. Après quoi il eut sa

soupe. Quand ses amis arrivèrent, ils le crurent tout à fait mal, tant

il paraissait drôle et gêné.

Puis on fit la partie de tous les jours. Mais Toine semblait n'y

prendre aucun plaisir et n'avançait la main qu'avec des lenteurs et des

précautions infinies.

--T'as donc l' bras noué, demandait Horslaville.

Toine répondit:

--J'ai quasiment t'une lourdeur dans l'épaule.

Soudain, on entendit entrer dans le café. Les joueurs se turent.

C'était le maire avec l'adjoint. Ils demandèrent deux verres de Fine

et se mirent à causer des affaires du pays. Comme ils parlaient à

voix basse, Toine Brûlot voulut coller son oreille contre le mur, et,

oubliant ses œufs, il fit un brusque «va-t-au nord» qui le coucha sur

une omelette.

Au juron qu'il poussa, la mère Toine accourut, et devinant le désastre,

le découvrit d'une secousse. Elle demeura d'abord immobile, indignée,

trop suffoquée pour parler devant le cataplasme jaune collé sur le

flanc de son homme.

Puis, frémissant de fureur, elle se rua sur le paralytique et se mit à

lui taper de grands coups sur le ventre, comme lorsqu'elle lavait son

linge au bord de la mare. Ses mains tombaient l'une après l'autre avec

un bruit sourd, rapides comme les pattes d'un lapin qui bat du tambour.

Les trois amis de Toine riaient à suffoquer, toussant, éternuant,

poussant des cris, et le gros homme effaré parait les attaques de sa

femme avec prudence, pour ne point casser encore les cinq œufs qu'il

avait de l'autre côté.

III

Toine fut vaincu. Il dut couver, il dut renoncer aux parties de domino,

renoncer à tout mouvement, car la vieille le privait de nourriture avec

férocité chaque fois qu'il cassait un œuf.

Il demeurait sur le dos, l'œil au plafond, immobile, les bras soulevés

comme des ailes, échauffant contre lui les germes de volailles enfermés

dans les coques blanches.

Il ne parlait plus qu'à voix basse comme s'il eût craint le bruit

autant que le mouvement, et il s'inquiétait de la couveuse jaune qui

accomplissait dans le poulailler la même besogne que lui.

Il demandait à sa femme:

--La jaune a-t-elle mangé anuit?

Et la vieille allait de ses poules à son homme et de son homme à ses

poules, obsédée, possédée par la préoccupation des petits poulets qui

mûrissaient dans le lit et dans le nid.

Les gens du pays qui savaient l'histoire s'en venaient, curieux et

sérieux, prendre des nouvelles de Toine. Ils entraient à pas légers

comme on entre chez les malades et demandaient avec intérêt:

--Eh bien! ça va-t-il?

Toine répondait:

--Pour aller, ça va, mais j'ai maujeure tant que ça m'échauffe. J'ai

des fremis qui me galopent sur la peau.

Or, un matin, sa femme entra très émue et déclara:

--La jaune en a sept. Y avait trois œufs de mauvais.

Toine sentit battre son cœur.--Combien en aurait-il, lui?

Il demanda:

--Ce sera tantôt?--avec une angoisse de femme qui va devenir mère.

La vieille répondit d'un air furieux, torturée par la crainte d'un

insuccès:

--Faut croire!

Ils attendirent. Les amis prévenus que les temps étaient proches

arrivèrent bientôt inquiets eux-mêmes.

On en jasait dans les maisons. On allait s'informer aux portes

voisines.

Vers trois heures, Toine s'assoupit. Il dormait maintenant la moitié

des jours. Il fut réveillé soudain par un chatouillement inusité sous

le bras droit. Il y porta aussitôt la main gauche et saisit une bête

couverte de duvet jaune, qui remuait dans ses doigts.

Son émotion fut telle, qu'il se mit à pousser des cris, et il lâcha le

poussin qui courut sur sa poitrine. Le café était plein de monde. Les

buveurs se précipitèrent, envahirent la chambre, firent cercle comme

autour d'un saltimbanque, et la vieille étant arrivée cueillit avec

précaution la bestiole blottie sous la barbe de son mari.

Personne ne parlait plus. C'était par un jour chaud d'avril. On

entendait par la fenêtre ouverte glousser la poule jaune appelant ses

nouveau-nés.

Toine, qui suait d'émotion, d'angoisse, d'inquiétude, murmura:

--J'en ai encore un sous le bras gauche, à c't'heure.

Sa femme plongea dans le lit sa grande main maigre, et ramena un second

poussin, avec des mouvements soigneux de sage-femme.

Les voisins voulurent le voir. On se le repassa, en le considérant

attentivement comme s'il eût été un phénomène.

Pendant vingt minutes, il n'en naquit pas, puis quatre sortirent en

même temps de leurs coquilles.

Ce fut une grande rumeur parmi les assistants. Et Toine sourit,

content de son succès, commençant à s'enorgueillir de cette paternité

singulière. On n'en avait pas souvent vu comme lui, tout de même!

C'était un drôle d'homme, vraiment!

Il déclara:

--Ça fait six. Nom de nom qué baptême!

Et un grand rire s'éleva dans le public. D'autres personnes

emplissaient le café. D'autres encore attendaient devant la porte.

On se demandait:

--Combien qu'i en a?

--Y en a six.

La mère Toine portait à la poule cette famille nouvelle, et la poule

gloussait éperdument, hérissait ses plumes, ouvrait les ailes toutes

grandes pour abriter la troupe grossissante de ses petits.

--En v'là encore un! cria Toine.

Il s'était trompé, il y en avait trois! Ce fut un triomphe! Le dernier

creva son enveloppe à sept heures du soir. Tous les œufs étaient bons!

Et Toine, affolé de joie, délivré, glorieux, baisa sur le dos le frêle

animal, faillit l'étouffer avec ses lèvres. Il voulut le garder dans

son lit, celui-là, jusqu'au lendemain, saisi par une tendresse de mère

pour cet être si petiot qu'il avait donné à la vie; mais la vieille

l'emporta comme les autres sans écouter les supplications de son homme.

Les assistants, ravis, s'en allèrent en devisant de l'événement, et

Horslaville, resté le dernier, demanda:

--Dis donc, pé Toine, tu m'invites à fricasser l' premier, pas vrai?

A cette idée de fricassée, le visage de Toine s'illumina, et le gros

homme répondit:

--Pour sûr que je t'invite, mon gendre.

_Toine_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 6 janvier 1885, sous la

signature: MAUFRIGNEUSE.

L'AMI PATIENCE.

SAIS-TU ce qu'est devenu Leremy?

--Il est capitaine au 6e dragons.

--Et Pinson?

--Sous-préfet.

--Et Racollet?

--Mort.

Nous cherchions d'autres noms qui nous rappelaient des figures

jeunes coiffées du képi à galons d'or. Nous avions retrouvé plus

tard quelques-uns de ces camarades barbus, chauves, mariés, pères de

plusieurs enfants, et ces rencontres avec ces changements nous avaient

donné des frissons désagréables, nous montrant comme la vie est courte,

comme tout passe, comme tout change.

Mon ami demanda:

--Et Patience, le gros Patience?

Je poussai une sorte de hurlement:

--Oh! quant à celui-là, écoute un peu. J'étais, voici quatre ou cinq

ans, en tournée d'inspection à Limoges, attendant l'heure du dîner.

Assis devant le grand café de la place du Théâtre, je m'ennuyais

ferme. Les commerçants s'en venaient, à deux, trois ou quatre, prendre

l'absinthe ou le vermout, parlaient tout haut de leurs affaires et de

celles des autres, riaient violemment ou baissaient le ton pour se

communiquer des choses importantes et délicates.

Je me disais: «Que vais-je faire après dîner.» Et je songeais à la

longue soirée dans cette ville de province, à la promenade lente et

sinistre à travers les rues inconnues, à la tristesse accablante qui

se dégage, pour le voyageur solitaire, de ces gens qui passent et

qui vous sont étrangers en tout, par tout, par la forme du veston

provincial, du chapeau et de la culotte, par les habitudes et l'accent

local, tristesse pénétrante venue aussi des maisons, des boutiques,

des voitures aux formes singulières, des bruits ordinaires auxquels on

n'est point accoutumé, tristesse harcelante qui vous fait presser peu

à peu le pas comme si on était perdu dans un pays dangereux qui vous

oppresse, vous fait désirer l'hôtel, le hideux hôtel dont la chambre

a conservé mille odeurs suspectes, dont le lit fait hésiter, dont la

cuvette garde un cheveu collé dans la poussière du fond.

Je songeais à tout cela en regardant allumer le gaz, sentant ma

détresse d'isolé accrue par la tombée des ombres. Que vais-je faire

après dîner? J'étais seul, tout seul, perdu lamentablement.

Un gros homme vint s'asseoir à la table voisine, et il commanda d'une

voix formidable:

--Garçon, mon bitter!

Le _mon_ sonna dans la phrase comme un coup de canon. Je compris

aussitôt que tout était à lui, bien à lui, dans l'existence, et pas

à un autre, qu'il avait son caractère, nom d'un nom, son appétit,

son pantalon, _son_ n'importe quoi d'une façon propre, absolue, plus

complète que n'importe qui. Puis il regarda autour de lui d'un air

satisfait. On lui apporta son bitter, et il appela:

--Mon journal!

Je me demandais: «Quel peut bien être son journal?» Le titre, certes,

allait me révéler son opinion, ses théories, ses principes, ses

marottes, ses naïvetés.

Le garçon apporta «_le Temps_». Je fus surpris. Pourquoi _le Temps_,

journal grave, gris, doctrinaire, pondéré. Je pensai:

--C'est donc un homme sage, de mœurs sérieuses, d'habitudes

régulières, un bon bourgeois, enfin.

Il posa sur son nez des lunettes d'or, se renversa et, avant de

commencer à lire, il jeta de nouveau un regard circulaire. Il m'aperçut

et se mit aussitôt à me considérer d'une façon insistante et gênante.

J'allais même lui demander la raison de cette attention, quand il me

cria de sa place:

--Nom d'une pipe, c'est bien Gontran Lardois.

Je répondis:

--Oui, monsieur, vous ne vous trompez pas.

Alors il se leva brusquement, et s'en vint, les mains tendues:

--Ah! mon vieux, comment vas-tu?

Je demeurais fort gêné, ne le reconnaissant pas du tout. Je balbutiai:

--Mais... très bien... et... vous?

Il se mit à rire:

--Je parie que tu ne me reconnais pas?

--Non, pas tout à fait... Il me semble... cependant.

Il me tapa sur l'épaule:

--Allons, pas de blague. Je suis Patience, Robert Patience, ton copain,

ton camarade.

Je le reconnus. Oui, Robert Patience, mon camarade de collège. C'était

cela. Je serrai la main qu'il me tendait:

--Et toi, tu vas bien?

--Moi, comme un charme.

Son sourire chantait le triomphe.

Il demanda:

--Qu'est-ce que tu viens faire ici?

J'expliquai que j'étais inspecteur des finances en tournée.

Il reprit, montrant ma décoration:

--Alors, tu as réussi?

Je répondis:

--Oui, pas mal, et toi?

--Oh! moi, très bien!

--Qu'est-ce que tu fais?

--Je suis dans les affaires.

--Tu gagnes de l'argent?

--Beaucoup, je suis très riche. Mais, viens donc me demander à

déjeuner, demain matin, midi, 17, rue du Coq-qui-Chante; tu verras mon

installation.

Il parut hésiter une seconde, puis reprit:

--Tu es toujours le bon zig d'autrefois?

--Mais... je l'espère!

--Pas marié, n'est-ce pas?

--Non.

--Tant mieux. Et tu aimes toujours la joie et les pommes de terre?

Je commençais à le trouver déplorablement commun. Je répondis néanmoins:

--Mais oui.

--Et les belles filles?

--Quant à ça, oui.

Il se mit à rire d'un bon rire satisfait:

--Tant mieux, tant mieux. Te rappelles-tu notre première farce à

Bordeaux, quand nous avons été souper à l'estaminet Roupie. Hein,

quelle noce?

Je me rappelais, en effet, cette noce; et ce souvenir m'égaya. D'autres

faits me revinrent à la mémoire, d'autres encore, nous disions:

--Dis donc, et cette fois où nous avons enfermé le pion dans la cave du

père Latoque?

Et il riait, tapait du poing sur la table, reprenait:

--Oui... oui... oui..., et te rappelles-tu la gueule du professeur de

géographie, M. Marin, quand nous avons fait partir un pétard dans la

mappemonde au moment où il pérorait sur les principaux volcans du globe.

Mais, brusquement, je lui demandai:

--Et toi, es-tu marié?

Il cria:

--Depuis dix ans, mon cher, et j'ai quatre enfants, des mioches

étonnants. Mais tu les verras avec la mère.

Nous parlions fort; les voisins se retournaient pour nous considérer

avec étonnement.

Tout à coup, mon ami regarda l'heure à sa montre, un chronomètre gros

comme une citrouille, et il cria:

--Tonnerre, c'est embêtant, mais il faut que je te quitte; le soir, je

ne suis pas libre.

Il se leva, me prit les deux mains, les secoua comme s'il voulait

m'arracher les bras et prononça:

--A demain, midi, c'est entendu!

--C'est entendu.

Je passai la matinée à travailler chez le trésorier-payeur général. Il

voulait me retenir à déjeuner, mais j'annonçai que j'avais rendez-vous

chez un ami. Devant sortir, il m'accompagna.

Je lui demandai:

--Savez-vous où est la rue du Coq-qui-Chante?

Il répondit:

--Oui, c'est à cinq minutes d'ici. Comme je n'ai rien à faire, je vais

vous conduire.

Et nous nous mîmes en route.

J'atteignis bientôt la rue cherchée. Elle était grande, assez belle,

sur la limite de la ville et des champs. Je regardais les maisons et

j'aperçus le 17. C'était une sorte d'hôtel avec un jardin derrière.

La façade ornée de fresques à la mode italienne me parut de mauvais

goût. On voyait des déesses penchant des urnes, d'autres dont un nuage

cachait les beautés secrètes. Deux amours de pierre tenaient le numéro.

Je dis au trésorier-payeur général:

--C'est ici que je vais.

Et je tendis la main pour le quitter. Il fit un geste brusque et

singulier, mais ne dit rien et serra la main que je lui présentais.

Je sonnai. Une bonne apparut. Je demandai:

--Monsieur Patience, s'il vous plaît.

Elle répondit:

--C'est ici, monsieur... C'est à lui-même que vous désirez parler?

--Mais, oui.

Le vestibule était également orné de peintures dues au pinceau de

quelque artiste du lieu. Des Paul et des Virginie s'embrassaient sous

des palmiers noyés dans une lumière rose. Une lanterne orientale et

hideuse pendait au plafond. Plusieurs portes étaient masquées par des

tentures éclatantes.

Mais ce qui me frappait surtout, c'était l'odeur. Une odeur écœurante

et parfumée, rappelant la poudre de riz et la moisissure des caves.

Une odeur indéfinissable dans une atmosphère lourde, accablante

comme celle des étuves où l'on pétrit des corps humains. Je montai,

derrière la bonne, un escalier de marbre que couvrait un tapis de genre

oriental, et on m'introduisit dans un somptueux salon.

Resté seul, je regardai autour de moi.

La pièce était richement meublée, mais avec une prétention de parvenu

polisson. Des gravures du siècle dernier, assez belles d'ailleurs,

représentaient des femmes à haute coiffure poudrée, à moitié nues,

surprises par des messieurs galants en des postures intéressantes. Une

autre dame couchée en un grand lit ravagé batifolait du pied avec un

petit chien noyé dans les draps; une autre résistait avec complaisance

à son amant dont la main fuyait sous les jupes. Un dessin montrait

quatre pieds dont les corps se devinaient cachés derrière un rideau. La

vaste pièce, entourée de divans moelleux, était tout entière imprégnée

de cette odeur énervante et fade qui m'avait déjà saisi. Quelque chose

de suspect se dégageait des murs, des étoffes, du luxe exagéré, de tout.

Je m'approchai de la fenêtre pour regarder le jardin dont j'apercevais

les arbres. Il était fort grand, ombragé, superbe. Un large chemin

contournait un gazon où s'égrenait dans l'air un jet d'eau, entrait

sous des massifs, en ressortait plus loin. Et tout à coup, là-bas, tout

au fond, entre deux taillis d'arbustes, trois femmes apparurent. Elles

marchaient lentement, se tenant par le bras, vêtues de longs peignoirs

blancs ennuagés de dentelles. Deux étaient blondes, et l'autre brune.

Elles rentrèrent aussitôt sous les arbres. Je demeurai saisi, ravi,

devant cette courte et charmante apparition qui fit surgir en moi tout

un monde poétique. Elles s'étaient montrées à peine, dans le jour qu'il

fallait, dans ce cadre de feuilles, dans ce fond de parc secret et

délicieux. J'avais revu, d'un seul coup, les belles dames de l'autre

siècle errant sous les charmilles, ces belles dames dont les gravures

galantes des murs rappelaient les légères amours. Et je pensais au

temps heureux, fleuri, spirituel et tendre où les mœurs étaient si

douces et les lèvres si faciles...

Une grosse voix me fit bondir sur place. Patience était entré, et,

radieux, me tendit les mains.

Il me regarda au fond des yeux de l'air sournois qu'on prend pour

les confidences amoureuses, et, d'un geste large et circulaire, d'un

geste de Napoléon, il me montra son salon somptueux, son parc, les

trois femmes qui repassaient au fond, puis, d'une voix triomphante où

chantait l'orgueil:

--Et dire que j'ai commencé avec rien... ma femme et ma belle-sœur.

_L'Ami Patience_ a paru dans _le Gaulois_ du mardi 4 septembre 1883,

sous le titre de _L'Ami_ et signé: MAUFRIGNEUSE.

LA DOT.

PERSONNE ne s'étonna du mariage de maître Simon Lebrument avec Mlle

Jeanne Cordier. Maître Lebrument venait d'acheter l'étude de notaire de

maître Papillon; il fallait, bien entendu, de l'argent pour la payer;

et Mlle Jeanne Cordier avait trois cent mille francs liquides, en

billets de banque et en titres au porteur.

Maître Lebrument était un beau garçon, qui avait du chic, un chic

notaire, un chic province, mais enfin du chic, ce qui était rare à

Boutigny-le-Rebours.

Mlle Cordier avait de la grâce et de la fraîcheur, de la grâce un peu

gauche et de la fraîcheur un peu fagotée; mais c'était, en somme, une

belle fille, désirable et fêtable.

La cérémonie d'épousailles mit tout Boutigny sens dessus dessous.

On admira fort les mariés, qui rentrèrent cacher leur bonheur au

domicile conjugal, ayant résolu de faire tout simplement un petit

voyage à Paris après quelques jours de tête-à-tête.

Il fut charmant ce tête-à-tête, maître Lebrument ayant su apporter dans

ses premiers rapports avec sa femme une adresse, une délicatesse et un

à-propos remarquables. Il avait pris pour devise: «Tout vient à point à

qui sait attendre.» Il sut être en même temps patient et énergique. Le

succès fut rapide et complet.

Au bout de quatre jours, Mme Lebrument adorait son mari. Elle ne

pouvait plus se passer:, de lui, il fallait qu'elle l'eût tout le jour

près d'elle pour le caresser, l'embrasser, lui tripoter les mains, la

barbe, le nez, etc. Elle s'asseyait sur ses genoux, et, le prenant

par les oreilles, elle disait: «Ouvre la bouche et ferme les yeux.»

Il ouvrait la bouche avec confiance, fermait les yeux à moitié, et il

recevait un bon baiser bien tendre, bien long, qui lui faisait passer

de grands frissons dans le dos. Et à son tour il n'avait pas assez de

caresses, pas assez de lèvres, pas assez de mains, pas assez de toute

sa personne pour fêter sa femme du matin au soir et du soir au matin.

Une fois la première semaine écoulée, il dit à sa jeune compagne:

--Si tu veux, nous partirons pour Paris mardi prochain. Nous ferons

comme les amoureux qui ne sont pas mariés, nous irons dans les

restaurants, au théâtre, dans les cafés-concerts, partout, partout.

Elle sautait de joie.

--Oh! oui, oh! oui, allons-y le plus tôt possible.

Il reprit:

--Et puis, comme il ne faut rien oublier, préviens ton père de tenir ta

dot toute prête; je l'emporterai avec nous et je payerai par la même

occasion maître Papillon.

Elle prononça:

--Je le lui dirai demain matin.

Et il la saisit dans ses bras pour recommencer ce petit jeu de

tendresse qu'elle aimait tant, depuis huit jours.

Le mardi suivant, le beau-père et la belle-mère accompagnèrent à la

gare leur fille et leur gendre qui partaient pour la capitale.

Le beau-père disait:

--Je vous jure que c'est imprudent d'emporter tant d'argent dans votre

portefeuille. Et le jeune notaire souriait.

--Ne vous inquiétez de rien, beau-papa, j'ai l'habitude de ces

choses-là. Vous comprenez que, dans ma profession, il m'arrive

quelquefois d'avoir près d'un million sur moi. De cette façon, au

moins, nous évitons un tas de formalités et un tas de retards. Ne vous

inquiétez de rien.

L'employé criait:

--Les voyageurs pour Paris en voiture!

Ils se précipitèrent dans un wagon où se trouvaient deux vieilles dames.

Lebrument murmura à l'oreille de sa femme:

--C'est ennuyeux, je ne pourrai pas fumer.

Elle répondit tout bas:

--Moi aussi, ça m'ennuie bien, mais ça n'est pas à cause de ton cigare.

Le train siffla et partit. Le trajet dura une heure, pendant laquelle

ils ne dirent pas grand'chose, car les deux vieilles femmes ne

dormaient point.

Dès qu'ils furent dans la cour de la gare Saint-Lazare, maître

Lebrument dit à sa femme:

--Si tu veux, ma chérie, nous allons d'abord déjeuner au boulevard,

puis nous reviendrons tranquillement chercher notre malle pour la

porter à l'hôtel.

Elle y consentit tout de suite:

--Oh oui, allons déjeuner au restaurant. Est-ce loin?

Il reprit:

--Oui, un peu loin, mais nous allons prendre l'omnibus.

Elle s'étonna:

--Pourquoi ne prenons-nous pas un fiacre?

Il se mit à la gronder en souriant:

--C'est comme ça que tu es économe, un fiacre pour cinq minutes de

route, six sous par minute, tu ne te priverais de rien.

--C'est vrai, dit-elle, un peu confuse.

Un gros omnibus passait, au trot des trois chevaux. Lebrument cria:

--Conducteur! eh! conducteur!

La lourde voiture s'arrêta. Et le jeune notaire, poussant sa femme, lui

dit, très vite:

--Monte dans l'intérieur, moi je grimpe dessus pour fumer au moins une

cigarette avant mon déjeuner.

Elle n'eut pas le temps de répondre; le conducteur, qui l'avait saisie

par le bras pour l'aider à escalader le marchepied, la précipita dans

sa voiture, et elle tomba, effarée, sur une banquette, regardant avec

stupeur, par la vitre de derrière, les pieds de son mari qui grimpait

sur l'impériale.

Et elle demeura immobile entre un gros monsieur qui sentait la pipe et

une vieille femme qui sentait le chien.

Tous les autres voyageurs, alignés et muets,--un garçon épicier, une

ouvrière, un sergent d'infanterie, un monsieur à lunettes d'or coiffé

d'un chapeau de soie aux bords énormes et relevés comme des gouttières,

deux dames à l'air important et grincheux, qui semblaient dire par

leur attitude:--Nous sommes ici, mais nous valons mieux que ça,--deux

bonnes sœurs, une fille en cheveux et un croque-mort,--avaient l'air

d'une collection de caricatures, d'un musée des grotesques, d'une série

de charges de la face humaine, semblables à ces rangées de pantins

comiques qu'on abat, dans les foires, avec des balles.

Les cahots de la voiture ballottaient un peu leurs têtes, les

secouaient, faisaient trembloter la peau flasque des joues; et, la

trépidation des roues les abrutissant, ils semblaient idiots et

endormis.

La jeune femme demeurait inerte:

--Pourquoi n'est-il pas venu avec moi? se disait-elle. Une tristesse

vague l'oppressait. Il aurait bien pu, vraiment, se priver de cette

cigarette.

Les bonnes sœurs firent signe d'arrêter, puis elles sortirent l'une

devant l'autre, répandant une odeur fade de vieille jupe.

On repartit, puis on s'arrêta de nouveau. Et une cuisinière monta,

rouge, essoufflée. Elle s'assit et posa sur ses genoux son panier aux

provisions. Une forte senteur d'eau de vaisselle se répandit dans

l'omnibus.

--C'est plus loin que je n'aurais cru, pensait Jeanne.

Le croque-mort s'en alla et fut remplacé par un cocher qui fleurait

l'écurie. La fille en cheveux eut pour successeur un commissionnaire

dont les pieds exhalaient le parfum de ses courses.

La notairesse se sentait mal à l'aise, écœurée, prête à pleurer sans

savoir pourquoi.

D'autres personnes descendirent, d'autres montèrent. L'omnibus allait

toujours par les interminables rues, s'arrêtait aux stations, se

remettait en route.

--Comme c'est loin! se disait Jeanne. Pourvu qu'il n'ait pas eu une

distraction, qu'il ne soit pas endormi! Il s'est bien fatigué depuis

quelques jours.

Peu à peu tous les voyageurs s'en allaient. Elle resta seule, toute

seule. Le conducteur cria:

--Vaugirard!

Comme elle ne bougeait point, il répéta:

--Vaugirard!

Elle le regarda, comprenant que ce mot s'adressait à elle, puisqu'elle

n'avait plus de voisins. L'homme dit, pour la troisième fois:

--Vaugirard!

Alors elle demanda:

--Où sommes-nous?

Il répondit d'un ton bourru:

--Nous sommes à Vaugirard, parbleu, voilà vingt fois que je le crie.

--Est-ce loin du boulevard? dit-elle.

--Quel boulevard?

--Mais le boulevard des Italiens.

--Il y a beau temps qu'il est passé!

--Ah! Voulez-vous bien prévenir mon mari?

--Votre mari? Où ça?

--Mais sur l'impériale.

--Sur l'impériale! v'la longtemps qu'il n'y a plus personne.

Elle eut un geste de terreur.

--Comment ça? Ce n'est pas possible. Il est monté avec moi.

Regardez-bien; il doit y être!

Le conducteur devenait grossier:

--Allons, la p'tite, assez causé, un homme de perdu, dix de retrouvés.

Décanillez, c'est fini. Vous en trouverez un autre dans la rue.

Des larmes lui montaient aux yeux, elle insista:

--Mais, monsieur, vous vous trompez, je vous assure que vous vous

trompez. Il avait un gros portefeuille sous le bras.

L'employé se mit à rire:

--Un gros portefeuille. Ah! oui, il est descendu à la Madeleine. C'est

égal, il vous a bien lâchée, ah! ah! ah!...

La voiture s'était arrêtée. Elle en sortit, et regarda, malgré elle,

d'un mouvement instinctif de l'œil, sur le toit de l'omnibus. Il était

totalement désert.

Alors elle se mit à pleurer et tout haut, sans songer qu'on l'écoutait

et qu'on la regardait, elle prononça:

--Qu'est-ce que je vais devenir?

L'inspecteur du bureau s'approcha:

--Qu'y a-t-il?

Le conducteur répondit d'un ton goguenard:

--C'est une dame que son époux a lâchée en route.

L'autre reprit:

--Bon, ce n'est rien, occupez-vous de votre service.

Et il tourna les talons.

Alors, elle se mit à marcher devant elle, trop effarée, trop affolée

pour comprendre même ce qui lui arrivait. Où allait-elle aller?

Qu'allait-elle faire? Que lui était-il arrivé à lui? D'où venaient

une pareille erreur, un pareil oubli, une pareille méprise, une si

incroyable distraction?

Elle avait deux francs dans sa poche. A qui s'adresser? Et, tout d'un

coup, le souvenir lui vint de son cousin Barral, sous-chef de bureau à

la marine.

Elle possédait juste de quoi payer la course du fiacre; elle se fit

conduire chez lui. Et elle le rencontra comme il partait pour son

ministère. Il portait, ainsi que Lebrument, un gros portefeuille sous

le bras.

Elle s'élança de sa voiture.

--Henry! cria-t-elle.

Il s'arrêta stupéfait:

--Jeanne?... ici?... toute seule?... Que faites-vous, d'où venez-vous?

Elle balbutia, les yeux pleins de larmes.

--Mon mari s'est perdu tout à l'heure.

--Perdu, où ça?

--Sur un omnibus.

--Sur un omnibus?... Oh!...

Et elle lui conta en pleurant son aventure.

Il l'écoutait, réfléchissant. Il demanda:

--Ce matin, il avait la tête bien calme?

--Oui.

--Bon. Avait-il beaucoup d'argent sur lui?

--Oui, il portait ma dot.

--Votre dot?... tout entière?

--Tout entière... pour payer son étude tantôt.

--Eh bien, ma chère cousine, votre mari à l'heure qu'il est, doit filer

sur la Belgique.

Elle ne comprenait pas encore. Elle bégayait.

--... Mon mari... vous dites?...

--Je dis qu'il a raflé votre... votre capital... et voilà tout.

Elle restait debout, suffoquée, murmurant:

--Alors c'est... c'est... c'est un misérable!...

Puis, défaillant d'émotion, elle tomba sur le gilet de son cousin, en

sanglotant.

Comme on s'arrêtait pour les regarder, il la poussa, tout doucement,

sous l'entrée de sa maison, et, la soutenant par la taille, il lui fit

monter son escalier, et comme sa bonne interdite ouvrait la porte, il

commanda:

--Sophie, courez au restaurant chercher un déjeuner pour deux

personnes. Je n'irai pas au ministère aujourd'hui.

_La Dot_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 9 septembre 1884.

L'HOMME-FILLE.

COMBIEN de fois entendons-nous dire: «Il est charmant cet homme, mais

c'est une fille, une vraie fille.»

On veut parler de l'homme-fille, la peste de notre pays.

Car nous sommes tous, en France, des hommes-filles, c'est-à-dire

changeants, fantasques, innocemment perfides, sans suite dans les

convictions ni dans la volonté, violents et faibles comme des femmes.

Mais le plus irritant des hommes-filles, est assurément le Parisien et

le boulevardier, dont les apparences d'intelligence sont plus marquées

et qui assemble en lui, exagérés par son tempérament d'homme, toutes

les séductions et tous les défauts des charmantes drôlesses.

Notre Chambre des députés est peuplée d'hommes-filles. Ils y forment

le grand parti des opportunistes aimables qu'on pourrait appeler «les

charmeurs». Ce sont ceux qui gouvernent avec des paroles douces et des

promesses trompeuses, qui savent serrer les mains de façon à s'attacher

les cœurs, dire «mon cher ami» d'une certaine manière délicate aux gens

qu'ils connaissent le moins, changer d'opinion sans même s'en douter,

s'exalter pour toute idée nouvelle, être sincères dans leurs croyances

de girouettes, se laisser tromper comme ils trompent eux-mêmes, ne plus

se souvenir le lendemain de ce qu'ils affirmaient la veille.

Les journaux sont pleins d'hommes-filles. C'est peut-être là qu'on en

trouve le plus, mais c'est là aussi qu'ils sont le plus nécessaires.

Il faut excepter quelques organes comme _les Débats_ ou _la Gazette de

France_.

Certes, tout bon journaliste doit être un peu fille, c'est-à-dire

aux ordres du public, souple à suivre inconsciemment les nuances de

l'opinion courante, ondoyant et divers, sceptique et crédule, méchant

et dévoué, blagueur et Prudhomme, enthousiaste et ironique, et toujours

convaincu sans croire à rien.

Les étrangers, nos anti-types comme disait Mme Abel, les Anglais

tenaces et les lourds Allemands, nous considèrent et nous considéreront

jusqu'à la fin des siècles, avec un certain étonnement mêlé de mépris.

Ils nous traitent de légers. Ce n'est pas cela, nous sommes des

filles. Et voilà pourquoi on nous aime malgré nos défauts, pourquoi on

revient à nous malgré le mal qu'on dit de nous; ce sont des querelles

d'amour!...

L'homme-fille, tel qu'on le rencontre dans le monde, est si charmant

qu'il vous capte en une causerie de cinq minutes. Son sourire semble

fait pour vous; on ne peut penser que sa voix n'ait point à votre

intention des intonations particulièrement aimables. Quand il vous

quitte, on croit le connaître depuis vingt ans. On est tout disposé à

lui prêter de l'argent, s'il vous en demande. Il vous a séduit comme

une femme.

S'il a pour vous des procédés douteux, on ne peut lui garder rancune,

tant il est gentil quand on le revoit! S'excuse-t-il? On a envie de

lui demander pardon! Ment-il? On ne peut le croire! Vous berne-t-il

indéfiniment par des promesses toujours fausses? On lui sait gré de ses

promesses seules autant que s'il avait remué le monde pour vous rendre

service.

Quand il admire quelque chose, il s'extasie avec des expressions

tellement senties qu'il vous jette à l'âme ses convictions. Il a adoré

Victor Hugo qu'il traite aujourd'hui de bédole. Il se serait battu pour

Zola qu'il abandonne pour Barbey d'Aurevilly. Et quand il admire, il

n'admet point les restrictions; et il vous souffletterait pour un mot;

mais quand il se met à mépriser, il ne connaît plus de bornes dans son

dédain et n'accepte pas qu'on proteste.

En somme, il ne comprend rien.

Écoutez causer deux filles: «Alors tu es fâchée avec Julia?»--«Je

te crois, je lui ai flanqué ma main par la figure.»--«Qu'est-ce

qu'elle t'avait fait?»--«Elle avait dit à Pauline que je battais

la dèche treize mois sur douze. Et Pauline l'a redit à Gontran. Tu

comprends?»--«Vous habitiez ensemble, rue Clauzel?»--«Nous avons habité

ensemble voilà quatre ans, rue Bréda; puis, nous nous sommes fâchées

pour une paire de bas qu'elle prétendait que j'avais mis--c'était pas

vrai--des bas de soie qu'elle avait achetés chez la mère Martin. Alors

j'y ai fichu une tripotée. Et elle m'a quittée là-dessus. Je l'ai

retrouvée voilà six mois et elle m'avait demandé de venir chez elle, vu

qu'elle avait loué une boîte deux fois trop grande.»

On n'entend pas le reste, on passe.

Mais comme on va le dimanche suivant à Saint-Germain, deux jeunes

femmes montent dans le même wagon. On en reconnaît une tout de suite,

l'ennemie de Julia--L'autre?... C'est Julia!

Et ce sont des mamours, des tendresses, des projets. «Dis donc,

Julia.--Écoute, Julia, etc.»

L'homme-fille a des amitiés de cette nature. Pendant trois mois il ne

peut quitter son vieux Jacques, son cher Jacques. Il n'y a que Jacques

au monde. Lui seul a de l'esprit, du bon sens, du talent. Lui seul est

quelqu'un dans Paris. On les rencontre partout ensemble, ils dînent

ensemble, vont ensemble par les rues, et chaque soir se reconduisent

dix fois de la porte de l'un à la porte de l'autre sans se décider à la

séparation.

Trois mois plus tard, si on parle de Jacques.

«En voilà une crapule, une rosse, un gredin. J'ai appris à le

connaître, allez.--Et pas même honnête, et mal élevé, etc., etc.»

Encore trois mois après, et ils logent ensemble; mais un matin on

apprend qu'ils se sont battus en duel, puis embrassés, en pleurant, sur

le terrain.

Ils sont, au demeurant, les meilleurs amis du monde, fâchés à mort

la moitié de l'année, se calomniant et se chérissant tour à tour, à

profusion, se serrant les mains à se briser les os et prêts à se crever

le ventre pour un mot mal entendu.

Car les relations des hommes-filles sont incertaines, leur humeur est

à secousses, leur exaltation à surprises, leur tendresse à volte-face,

leur enthousiasme à éclipses. Un jour, ils vous chérissent, le

lendemain ils vous regardent à peine, parce qu'ils ont, en somme, une

nature de filles, un charme de filles, un tempérament de filles; et que

tous leurs sentiments ressemblent à l'amour des filles.

Ils traitent leurs amis comme les drôlesses leurs petits chiens.

C'est le petit toutou adoré qu'on embrasse éperdument, qu'on nourrit de

sucre, qu'on couche sur l'oreiller du lit, mais qu'on jettera aussitôt

par la fenêtre dans un mouvement d'impatience, qu'on fait tourner comme

une fronde en le tenant par la queue, qu'on serre dans ses bras à

l'étrangler et qu'on plonge, sans raison, dans un seau d'eau froide.

Aussi quel étrange spectacle, que les tendresses d'une vraie fille

et d'un homme-fille. Il la bat et elle le griffe, ils s'exècrent, ne

peuvent se voir et ne peuvent se quitter accrochés l'un à l'autre

par on ne sait quels liens mystérieux du cœur. Elle le trompe et il

le sait, sanglote et pardonne. Il accepte le lit que paye un autre

et se croit, de bonne foi, irréprochable. Il la méprise et l'adore

sans distinguer qu'elle aurait le droit de lui rendre son mépris.

Ils souffrent tous deux atrocement l'un par l'autre sans pouvoir

se désunir; ils se jettent du matin au soir à la tête des hottées

d'injures et de reproches, des accusations abominables, puis énervés

à l'excès, vibrants de rage et de haine, ils tombent aux bras l'un de

l'autre et s'étreignent éperdument, mêlant leurs bouches frémissantes

et leurs âmes de drôlesses.

L'homme-fille est brave et lâche en même temps; il a, plus que tout

autre, le sentiment exalté de l'honneur, mais le sens de la simple

honnêteté lui manque, et, les circonstances aidant, il aura des

défaillances et commettra des infamies dont il ne se rendra nul compte;

car il obéit, sans discernement, aux oscillations de sa pensée toujours

entraînée.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 11 · 第 1 / 9 段