La nuit descendait sur le château, qui redevint tout à coup une
vieillerie très belle et très décorative au milieu de ce paysage plat,
seul au fond de ce golfe en tout semblable à une de ces petites baies
d’Écosse que l’on nomme _lochs_ en gaëlique, et qui semblent aussi
livrées à la brume, aux brouillards, aux pluies et aux formidables
vents. Mais quel calme singulier ce soir-là: le givre montait sur les
carreaux en arbres chimériques, en fougères d’argent; l’ombre des
peupliers s’allongeait indéfiniment sur les prés et venait rattraper,
près de la rivière, l’ombre plus svelte des grands mâts. Il faisait si
froid que le vent se retenait de souffler, l’eau des marais
s’épaississait autour de la face de la lune, des flots de lumière
laiteuse se roulaient sur la campagne: c’était une nuit où l’on rêve
d’hosannas éclatant dans le silence. Jamais il ne s’était vu de si
claires ténèbres.
Comme huit heures sonnaient à l’église de la petite ville, une lucarne
s’ouvrit, et Anne, allongeant au travers sa tête blonde, se mit à
chanter à la lune.
Dans son insouciance d’enfant pauvre, elle chantait, l’orpheline, sur un
air inconnu, des vers obscurs, étranges comme elle, improvisés dans sa
tête de petit barde. Elle chantait, cette petite fille des corsaires,
cette petite fille d’une race perdue dans les temps!
Pourtant, l’hiver avait été dur pour les «dames du télégraphe», et les
vieux messieurs qui avaient posé devant Isabey présidaient souvent, du
haut de leurs cadres, aux plus tristes agapes. C’était vraiment de la
gêne, décente et bien cachée, supportée avec un égal courage par la
mère, la jeune fille et l’enfant.
Pour ce qui touchait à l’extérieur, les apparences étaient à peu près
sauves, mais au prix de quelles privations! Dans le salon, un feu de
bois se trouvait préparé sur des copeaux; on ne l’allumait qu’au cas
d’une visite tout à fait importante. On se nourrissait des mets les plus
grossiers; encore, pour faire la soupe du soir, le fagot manquait-il
souvent. Ensuite, sur les cendres chaudes, il arrivait de griller, par
extra, un morceau de salaison marine, ou quelques petits poissons
saturés de salpêtre, apportés de Terre-Neuve, au retour des grandes
pêches, et qui sont un manger en honneur dans les vieilles familles
bretonnes où l’on garde les coutumes des ancêtres. Le thé suivait dans
ces fragiles tasses de Chine si précieuses qui, soulevées par des mains
diaphanes, donnaient un air de raffinement tout à fait étrange à cette
fin de repas de misère.
D’ordinaire, une lecture en anglais, pendant laquelle les souris s’en
donnaient à cœur joie, terminait la soirée. Parfois, une chouette,
attirée par la lumière, heurtait la vitre de son bec et fixait dans
l’intérieur, avec curiosité, des yeux qui ne sont pas méchants du tout,
ainsi qu’on se l’imagine, mais où l’on trouve au contraire une
singulière douceur. Pour dire la prière, on s’agenouillait en face d’une
Vierge dorée, la brune Vierge provençale qui protège les marins contre
les furies de cette mer trop bleue, trop belle, sur laquelle s’étend son
pouvoir, et que l’on n’aime jamais, comme l’Océan, d’un inguérissable
amour.
Mais ce soir-là c’était fête.
--Vous nous attendrez en disant votre chapelet, mère, n’est-il pas vrai?
Vous avez là un bon petit feu, le thé est prêt: je vais avancer le
paravent derrière vous afin que le froid ne vous tombe pas sur les
épaules. A onze heures nous serons revenues.
Et Jeffik, sur le point de partir, achevait de mettre ses gants.
--En effet, répondit la vieille dame, il fait presque chaud ici
aujourd’hui... Il me semblait que nous n’avions plus d’aussi gros bois,
Jeffik?
--C’est Anne qui a arrangé cela, maman, répondit la jeune fille
désireuse de glisser sur un fait, favorable après tout, qu’elle ne
s’expliquait pas davantage, ayant brûlé elle-même la dernière souche de
hêtre; je ne l’ai pas remarqué.
La petite, disparaissant à propos, semblait s’être évaporée. Elle avait
des façons à elle d’aller, de venir, d’ouvrir et de fermer les portes à
la manière des fantômes que l’on n’entend jamais.
Des bruits inaccoutumés montaient de la pelouse. On entendait des gens
marcher en hâte, rire ou causer; des matelots, reconnaissables à leur
voix, à leur gaieté bruyante, chantaient en courant lourdement; des
bourgeois, sans songer à la lune, portaient de petites lanternes dont la
lumière piquait le givre d’un fuyant reflet d’or. Tous se dirigeaient
vers la halle au beurre, sous les tilleuls, où une troupe de passage
donnait un concert ce soir-là.
Jeffik alors ouvrit la fenêtre et appela de sa voix jeune et
claire:--Monsieur Saussaie?
Aussitôt, du côté opposé, une voix répéta en parodiant:--Monsieur
Saussaie?
--Tiens, dit Jeffik avec joie, l’écho est là, ce soir.
Et en même temps un bonhomme répondit d’en bas en chevrotant:--Me voilà,
Mesdames!
C’était un haut vieillard, très maigre, très voûté, portant des lunettes
au-dessus desquelles il envoyait ses regards, en remontant sur son
front, dans une contraction de sa pensée, ses sourcils réunis en houppes
grises. Il tenait le plus souvent ses mains dans les poches de son
gilet, et ses longs bras décharnés dessinaient ainsi un angle aigu et
grêle qui faisait ressembler sa personne à une grande sauterelle.
Il jouissait dans la maison commune d’une pièce sombre et humide comme
une geôle, à peine éclairée par une moitié de fenêtre enfoncée
profondément dans le granit. Moyennant cette faveur, il balayait la
mairie, affichait les bans, mesurait le bois aux pauvres de la ville et
servait le commissaire de police qui demeurait comme lui dans l’aile
droite. Le reste du temps il fabriquait des souliers de paysans. Sobre,
doux, triste, il ne sortait jamais du château. Il trouvait moyen
d’élever des fleurs dans sa soupente; une pie apprivoisée partageait sa
solitude. Son ménage,--il était veuf depuis trente ans,--paraissait
aussi bien rangé que par les mains d’une femme très soigneuse.
Tout le jour, un grand silence l’enveloppait; le tic-tac d’une horloge
tombait dans son nid de vieil oiseau avec une netteté fatidique, et le
soir, dès huit heures, hiver comme été, il se couchait, en montant à
l’aide d’une chaise, sur son lit élevé où son grand corps maigre pesait
à peine sur les matelas de plume.
Le père Saussaie ne s’attachait pas facilement, son vieux corps avait
trop peiné. Son histoire devenait si ancienne que tout le monde l’avait
oubliée; et ils se faisaient rares dans le pays ceux qui se souvenaient
de l’avoir vu un homme droit et jeune, tenant à la main un enfant.
Cependant, il s’était pris d’amitié pour les dames Trégar-Creachmeur et
il semblait trouver plaisir à leur rendre mille petits services très
délicats, avec son air fidèle d’antique serviteur.
On le disait avare parce qu’il était tempérant, et sournois parce qu’il
n’éprouvait pas le besoin de se confier aux indifférents. Il se
connaissait dans les plantes et dans les bêtes, et parlait avec une
sorte de science philosophique de toutes les choses de la nature. On lui
reprochait surtout d’être sans reproches. Il allait à l’église le
dimanche, communiait à Pâques; le jour des rameaux il ne manquait jamais
d’apporter un brin de buis consacré qu’il attachait au-dessus de son
bénitier de vieux Rouen, sous le portrait de sa défunte. Il y avait
encore dans son logis une autre peinture sur la cheminée. Elle
représentait un beau garçon de vingt-cinq ans aux traits durs et
impérieux. Lorsque des étrangers le questionnaient à ce sujet, il ne
répondait pas et parlait d’autre chose. Mais un jour qu’Anne l’avait
interrogé à son tour, le père Saussaie, suspendant son travail, répondit
en tremblant:--C’est mon garçon, Mademoiselle!
Ses bons yeux gris étaient pleins de larmes.
Alors l’enfant émue, détournant la tête, avait demandé encore:--Mon
Dieu! serait-il mort, mon bon père?
--Qu’il le soit ou non, c’est tout comme, allez!